Je suis là, perdu dans cette foule immense et meurtrie. Colorée et choquée. Je suis sous ces palmiers, ces flamboyants et cailcedrats séculaires qui ombragent, si généreusement, le vieux cimetière de Kameroun. Pleurs, larmes, colère. Je vois tout et j'entends beaucoup, mais j'attends surtout l'arrivée des corps des victimes : Dr Ibrahima Fofana, leader syndical hors pair, Magbè Bangoura, la battante syndicaliste et les deux jeunes journalistes Aboubacar Lansana Camara et Lamba Mansaré, tous morts au service de la nation...
Je vois défiler dans le recueillement de simples citoyens, d'anciens ministres, de nouveaux dignitaires, de fiers militaires, des frères et soeurs des défunts...
Je ferme les yeux, j'ouvre les oreilles. Mon esprit feuillette le livre de mes souvenirs professionnels, et je revois Ibrahima Fofana, participant en économiste à l'émission ''Point d'Interrogation'' que j'animais durant les années 90. Il est avec Bah Oury, ils titillent le ministre des Finances, Edouard Benjamin et le gouverneur de la BCRG, un certain Kerfalla Yansané. Ils sont jeunes et perspicaces, ils veulent dire leurs vérités... Leurs questions sont ''osées''...
Soudain, quand je reviens sur terre, au cimetière de Kameroun, qu'est-ce que j'entends un de mes voisins de circonstance, confier à un de ses proches : '' Tu sais, Fofana et Raby ont osé ! Faire ce qu'ils on fait au temps de Lansana Conté, c'était comme aller acheter la mort au marché ! C'est pourquoi, je te dis, ils ont mérité tout ce que je vois ici...''.
La foule a encore grandi. Nous sommes à présent plus de 6000 personnes. Je suis ici pour dire ma reconnaissance à celui qui ''nous a appris à pratiquer la liberté, et dire merci à cet homme sans peur dans la défense de nos droits de citoyens''...
Il est environ 15 heures. Guidé par de nombreux croyants, le camion militaire qui transporte les corps des victimes de l'accident de Tormélin, pénètre en ce lieu de l'horizontalité. Derrière la vitre, tout près du chauffeur, un portrait de Dr Ibrahima Fofana en tenue de El Hadj, comme pour rappeler à tous, qu'il fut aussi un homme de foi.
Tandis que tout le monde s'ébranle vers les différentes fosses qui attendent leurs visiteurs d'un jour, j'entends quelqu'un dans mon dos murmurer : ''Ces morts ne doivent pas rester comme cela. Il faut des enquêtes sérieuses pour nous dire ce qui s'est vraiment passé...''.
Je me concentre et prie pour le repos de l'âme des illustres disparus, puis je me rends sur la tombe de ma mère défunte et je lui confie, dans ma filiale dévotion, ceux qui la rejoignent dans la céleste éternité.
En rejoignant ma voiture en compagnie de mes amis Maitre Barry du Kaloum Star, Tabassy Baro de l'Unicef, nous nous disons : ''... Au-delà de l'émotion, il faut tirer les leçons de ce drame. Eviter les voyages nocturnes aux cadres en mission sur le terrain, prendre toutes les dispositions sécuritaires; combattre l'excès de vitesse, exiger des chauffeurs professionnels, revoir la structure de cette route qui a tué de nombreux cadres guinéens et beaucoup d'autres choses encore...''.
Quand je dis ''le destin ne trahit jamais'', ne signifie point d'accepter la bêtise humaine comme une divine fatalité.
Justin MOREL Junior pour GuineeConakry.info
<- retour: