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LA SAGA DES SEREWAS ''Les Dits de Nul et de Tous'' par Ibrahima Kalil Marite

«La Culture africaine menacée dans ses fondements au niveau des villes, ne connaît son épanouissement réel que dans les villages, au sein des masses populaires dont la mentalité, le comportement social constituent l’authentique fondement de l’humanisme «africain». Ahmed Sékou Touré

«L’élite intellectuelle de l’Afrique doit, sinon écrire et parler en africain, du moins penser en africain.» Ahmed Sékou Touré

Je dédie ce recueil de Récits Folkloriques à tous les Jeunes de révolution démocratique africaine (JRDA) de sept à soixante dix ans.

Ibrahima Khalil Marité

AVANT-PROPOS

J’ai beaucoup erré dans les villages

Beaucoup entendu la langue de mes pères

Et beaucoup lu dans les nuits étoilées

Sur les lèvres fébriles de conteurs Mandéka.

Dis-moi mon frère, dis alors toi le citadin !

Es-tu du pays, aimes tu le village?

Si tu aimes le pays de tous tes frères

Cherchez le dans les hameaux isolés

Pour t’y retrouver en harmonie.

Le pays est dans les proverbes profonds

Les devinettes à triple résonance

Les énigmes langage de la sagesse

Les incantations psalmodiées aux dieux.

Il est dans les chants populaires

A travers les accents de la harpe-koran

Lorsqu’un Séréwa immortel en transes

Déverse sa logorrhée de convictions.

Mais si tu ne sais pas, et ne vis pas

Les contes et légendes à mille voix

Du cri de nul et de tous au profit de tous

Tu n’es pas mon frère pour de vrai !

Mon chant à moi est dans la foi têtue du paysan

Et si la joie appelle les larmes de sympathie

Ce que mon dit tient de la vie rurale

Cette collectivité de l’homme de mon peuple.

Je suis venu au village ancien

Parler le langage clair de la langue

Cette belle parole de mille ans

Contée dans la tradition orale,

O ! Langue douce et chantante de mes pères ?

Verbes tonnants de joutes guerrières

Paroles de feu, d’eau, d’herbe et de pierre

Tu n’as pas surgi des papyrus millénaires

Cachés aux pieds des livres de granit

On ne te lirait pas des signes ésotériques

Des scribes hantés par l’immortalité.

Langue furieuse des fleuves indomptés

Langue verte des forêts d’abondance

Langue des montagnes de transhumance,

Diluée dans le sable fructuant des mémoires,

Tu es la chair vive du message psalmodié

Par les morts qui fertilisent notre patrimoine ;

Tu es le raclement dur de la daba qui sarcle,

Le bruissement du vent dans les palmiers échevelés

Les chants syncopés dans la savane ébouriffée

L’accent des cascades aux flaques des collines dénudées.

Langue subtile de mes pères !

J’aime les proverbes, devinettes, calembours

Les dits des anciens, les chants des troubadours

Lorsque mon peuple s’interroge aux grands débats.

Sous les baobabs traditionnels des débats.

Langue concise de mes pères !

Voix de la connaissance raisonnante

Appel assoiffé insondable

Encore plus cri de l’humanisme véritable

Non la voie de la banale rêverie sentimentale

Mais bien l’idée de l’homme social intégral.

Langue épique de mes pères !

Dans la bouillante rode des siècles

Tu as fixé par les yeux des générations éteintes

Et par la voix interne des chantres éphémères

Des milliers des livres de nos jours incomplets.

Les palais usés de dépositaires distraits

Aux heures fatidiques et ultimes des legs

Laissant des trous dans la mémoire du temps

Parant l’histoire des contes au faste éblouissant.

C’est pourquoi langue de mes pères

Par le fer, le feu, le sang, par les mains, ma cervelle

Je veux te fixer l’indélébile sur le métal, le papier, la pierre

T’incruster au plus profond de mon époque,

Te graver en caractères rouges incandescents

Au fronton de nos luttes de la quotidienneté

Pour un monde toujours meilleur.

Je veux lucidement te transcrire

Au creux de mes aspirations de renaissance,

Au plus fort du combat têtu sur les voies du progrès.

Je veux t’écrire langue de mes pères

Sur les engins célestes de l’atome libéré,

T’égorger de l’ère de la technologie

A l’école pratique des peuples solidaires

Au concert tolérant des cultures sublimées.

Je veux fermement, amoureusement,

Dans tes modulations chanter pour la prospérité,

L’amitié, la fraternité, la solidarité, la liberté.

Ainsi langue savoureuse de mes pères !

Car tu es la prière toujours fervente de l’amour

Dans les yeux sereins brillant d’espoir,

Tu vivras éternel, depuis le babillage innocent

Des bébés sains qui sucent les seins de l’avenir.

Jusqu’aux leçons d’humanisme

Que l’Afrique prodigue à l’Universel.

Kissidougou, le 20 décembre 1965

Préface

LA SAGA DES SEREWAS

La saga des Sévéwas constitue une massive bibliothèque phonique, un conglomérat tissé de récits spécifiques dans l’incommensurable tradition orale de la savane arborée, une «littérature orale» d’une richesse insondable.

Cette immense bandothèque originale, renferme des chantefables qui sont de véritables créations «littéraires». LES CHANTEFABLES, ce sont tous à la fois, contes, légendes, nouvelles prise sur le vif, nais aussi les fables chantées qui peuvent tenir les auditoires en haleine durant des semaines, des mois mêmes, pour être artistiquement diffusées, déclamées, sur le fond sonore des chansons à multiples refrains que l’assistance entonne dans une admirable communion de pensés, presque religieuse.

Les Séréwas sont des artistes professionnels attachés aux fortes individualités de la puissante confrérie des CHASSEURS DE LA SAVANE. La saga des Séréwas comporte surtout des récits vécus, des nouvelles savoureuses qui cernent la vie active des villages, cette vie rurale essentiellement divisée en deux saisons, et rythmée par de pathétiques cérémonies traditionnelles : baptême, circoncision et excision, mariage, veillées funèbres, fêtes de réjouissances anniversaires de glorieux ancêtres (le culte des morts).

LES SEREWAS sont de véritables artistes traditionnels. Chasseurs eux-mêmes, paysans et artisans, ils sont en plus les maîtres des cérémonies de la confrérie des chasseurs. Ils sont de «ceux qui portent la parole» en des multiples occasions, et colportent de merveilleux récits de village à villages.

Ils chantent les louanges académiques de leurs confreres, les fameux «solitaires errants» à la longue gaule cracheuse de mort. Les Séréwas officient en tant que prêtres animistes pour implorer la bonne grâce des dieux de la nature (masques sacrés, arbres, rivières, mares et roches hantés par des génies).

Il leur revient également de distraire les populations paysannes en leur développant des récits varies qui invitent à penser et donnent à réfléchir profondément. En cela les Séréwas sont de merveilleux conteurs, possédant toutes les ficelles de bons diseurs.

Ils ont en Maninka une diction travaillée, aux multiples accents, au débit incantatoire d’une immense puissance de conviction et donc de communication.

Véritables composteurs écrivains, ils sont les chantres inspirés de la communauté villageoise, ceux dont les œuvres ont un impact puissant sur la conscience de la collectivité parce qu’elles projettent la lumière crue du réalisme africain sur la vie de tous les jours de la brousse, de la forêt et des champs.

Ces récits des Séréwas mettent rarement en scène comme acteurs, les animaux sauvages ou domestiques. Cela s’explique aisément ! Chasseurs, pour eux, tout animal est un gibier. Or parler du gibier en bien ou en mal, c’est offenser quelque peu le chasseur qui doit éventer toutes les ruses, toutes les roueries et toutes les prouesses physiques des bêtes de la savane.

Les chantefables des Séréwas vont à l’homme et se ramènent toutes à l’homme. Par l’homme abstrait, mais l’homme fortement intégré à la communauté villageoise.

Elles campent le chasseur, le forgeron, le tisserand, le cultivateur, les classes d’âges. Les jeunes femmes, les vieilles femmes et les vieillards, les jeunes à initier. Elles dressent un décor nature, le village, la place publique, l’agglomération des cases, des familles, les champs et la brousse qui environne la collectivité.

«Oreilles d’éléphant», les Séréwas écoutent et retiennent les commérages des femmes sur les sentiers des champs et des rivières. Ils pénètrent par la pensée, leur intimité au fond des cases pour décrire l’infidèle la femme satanique, la laborieuse mère de famille, et la coquette paresseuse qui tue le temps dans la contemplation de sa beauté physique.

Une soirée de Séréwa est n spectaculaire «ONE-MAN-SHOW» qui combine harmonieusement musique instrumentale et chorale, déclamation poétique, récits contés et danses du Séréwa et de son auditoire. C’est une forme originale du théâtre africain sur la place publique du village.

LES SÉRÉWAS sont la caisse de résonance des moindres faits et gestes des chefs de villages, des guerriers des chasseurs et des paysans.

Ils composent dans la solitude du guet et de l’affût, toutes leurs chansons et retiennent pour les amplifier et les répandre, tout le répertoire des villages.

Les SÉRÉWAS sont, pour ainsi dire, la conscience en mouvement de la civilisation villageoise des populations Mandeka.

20 Janvier 1975, Conakry.

MEFIE-TOI DE L’HOMME SEUL

Méfie-toi de l’homme tout seul

Lâché seul par sa volonté

Dans la savane giboyeuse

Son long fusil lui battant les flancs

Le malicieux solitaire errant

Sème la mort dans ses brisées

A travers sa longue gaule de fer

Rien n’arrête le chasseur

Il n’a pas peur, pas pitié

La fatigue et les intempéries

Sont les campagnes de son errance

Méfies–toi, méfiez-vous de l’homme seul.

Après ce chant, Séréwas reprit : Ecoutez ! Il y a longtemps, très longtemps sur l’emplacement actuel du village s’étendait une grande plaine. Des arbres géants dressés sur un tapis de roseaux, balançaient paresseusement leurs feuillages touffus, biches, des antilopes, des buffles et des singes. Les soirs aux lumières rouges des couchers de soleil, des pintades, des perdrix et des oies formaient de véritables essaims qui exécutent des ballets au ciel rougissant.

Bien sur, il régnait dans la plaine, la paix, mais aussi la violence des éléments et des bêtes, cette lutte éternelle pour la survie.

Les serpents boa qui s’étiraient en anneaux mortels aux flancs de biches, les fourmis rouges qui guettaient les boas repus ; les panthères à l’affût dans les arbres ; les lions en maraude autour des cours d’eau. C’était la paix de la nature, la paix seulement.

Karinka, le chasseur avait arpenté la savane toute la matinée, son fusil lui barrant le dos. Il avait suivi le ruisseau bavard sous les roseaux géants, au bord duquel viennent s’ébattre les biches repues. Sur les collines boitées, entre les arbres a karité, il s’était moqué du vol stupide des perdreaux. Mais quel chasseur de la savane voudrait-il dilapider sa poudre et ses plombs pour de la volaille ? Il pensait ce matin-là qu’il s’était mal réveillé et avait pris le départ d’un mauvais pied.

Karinka savait que pour le chasseur, il y a des plantes à ne pas piétiner le matin. Elle gardent l’odeur d’homme, et le gibier au flair sur, ne se laissera plus suspendre. Il faut prendre la précaution de ne pas cesser certaines branches qui intelligentes. A tout prix, il faut éviter de provoquer le brusque envol des pintades caqueteuses qui signalent la présence insolite du solitaire dont la longue gaule crache la mort.

Il y a des jours vides pour le chasseur, des jours où les animaux sauvages ont la «baraka». Le chercheur solitaire tourne alors en rond mâchant sa cola, remâchant son anxiété d’homme insatisfait de son errance…Karinkan n’avait rien surpris, rien vu, et rien entendu. La savane semblait vide de sa faune habituelle.

Dans l’après-midi, il s’assit sur une souche à l’entrée d’une grotte. Ses yeux rouges scrutaient scrupuleusement les environs en quête du moindre frémissement des roseaux. Il se leva soudain, et en marche forcée, il déboucha dans la plaine Karinkan était ce chasseur impitoyable que rien n’arrête, que rien n’effraye, le maître de la savane.

Il faut se méfier de l’homme seul, car tel un génie malfaisant, il laisse des traces sanglantes. Il faut se méfier de l’homme seul, car la peur ne l’arrête pas, la pitié ne l’émeut pas. Il abat puis il passe de sa démarche de félin.

Le chasseur s’arrêta tout près d’ici et la première biche qu’il vit, il l’abattit sans pitié. Or ce territoire appartenait à un diable, le bon génie de la nature. La nuit, le diable vint à l’homme seul et lui intima l’ordre de quitter ses terres. Le chasseur le fixa un bref instant et répondit dans un souffle qu’il n’avait d’ordre à recevoir que de Dieu. Pris de colère, le diable l’invita à la lutte. Toute la nuit, il n’y eut ni vainqueur ni vaincu. Aux premières lueurs de l’aube, le diable, qui ne pouvait supporter les lumières du jour, s’enfuit en poussant un grand cri. Ce qui voulait dire que l’homme avait gagné, que l’homme était victorieux. Ce jour là, le chasseur construisit une case et s’en alla chercher sa famille et sa tribu pour ériger le village.

Il se mit à abattre nuit et jour du gibier. Dans les veines des forêts clairières, au pied des collines boisées, sur les berges des rivières, son long fusil crachait la mort à la face des animaux sauvages. Assurément le solitaire avait exagéré. Devant l’abondance du gibier, il ne pouvait refréner sa folie meurtrière. Le diable ne pouvait plus tolérer ce carnage dans la plaine que le bon Dieu lui avait allouée. En vain essaya-t-il de retenir le fusil de Karinkan pour qu’il ne décimât tous les animaux de la plaine.

Le génie revint trois mois après. Il dit au chasseur : «nous allons lutter et si cette fois tu gagnes je t’apprendrai à travailler la terre, tu ne seras plus obligé de décimer les antilopes et les oiseaux. Tu pourras nourrir les tiens sans avoir la hantise de manquer de vivres à la saison des pluies».

Karinkan accepta le combat. Le chasseur et le diable se prirent aux hanches du crépuscule jusqu’aux lueurs blafardes de l’aube. Le chasseur, l’homme solitaire, se bornait à résister car il savait qu’aux premiers rayons du soleil, le diable s’en irait. Effectivement, ahanés, crachant la bave, les deux protagonistes furent surpris par le lever du soleil. Le Diable poussa un grand cri et disparut.

Les nuits qui suivirent, il passa plusieurs fois au village et patiemment, enseigna l’agriculture au chasseur. L’homme solitaire comprit que son errance continuelle à la quête du gibier, l’éloignait toujours plus de sa famille et des hommes. Il apprit du diable tout le confort de la vie sédentaire et laborieuse. Il s’initia à la magie, à la médecine traditionnelle et à l’astrologie. Karinkan par la suite, sut cultiver les céréales, les tubercules, les arbres fruitiers et les condiments. Par reconnaissance au diable qui lui avait enseigné l’art du labour, il promit de ne cultiver la plaine du diable que tous les deux ans. Une année de culture, et l’année suivante la terre était laissée en fiches et les herbes qui y poussaient étaient considérées comme la nourriture du diable. Durant ce laps de temps, le chasseur reprenait son long fusil pour arpenter la savane. Et depuis ce long temps lointain, tout bon chasseur est un agriculteur avisé mais aussi un bon médecin dont il faut toujours se méfier.

LES DITS DE NUL ET DE TOUS

C’était à la veillée d’un vieux chasseur à Siguri. Deux nuits de suite les fusils crachaient le vacarme dans les ténèbres autour d’un grand feu de bois.

Debout dans la cour du défunt, un Séréwa débitait les exploits du vieux solitaire qui avait dévalé les flancs des collines, arpenté les rives du Niger et couché à la belle étoile dans un hamac, entre les branches de l’arbre à karité. Le vieux malin des aubes blafardes qui ne ratait jamais un gibier visé.

Celui qui courrait à l’allure de la biche, qui se lovait aux arbres comme un serpent boa à l’affût, le téméraire qui faisait le mort sous les eaux, suçant l’air à travers un roseau creux, celui-là était depuis deux nuits frappé de rigidité et devenait lourd comme un tronc d’arbre. Le monde est vanité ! S’exclamait le Séréwa.

La savane herbeuse, cette riche brousse, est un second village où il fait bon de méditer seul, de dire le solilogue de la pensée. Si tu n’es pas à l’aise en brousse comme au village, tu n’es pas mon frère ! Moi, je m’identifie aux plantes, aux animaux et aux choses visibles et invisibles.

Les feux merveilleux des faits d’arme s’éteignent, et se perdent dans les mémoires comme l’eau est bue par le sable du désert. Les exploits des chasseurs aux prises avec le gros gibier de la savane, n’attirent plus la curiosité des villageois. Les bons mots tissés, les proverbes à double sens, et les récits forgés par les chasseurs dans la solitude des jours et des nuits de guet, ne sont plus une somme de connaissances et d’expériences à retenir. Et les chansons que l’on compose et fredonne dans la tête en prévision des journées de réjouissances au village, ne sont plus reprises sur les lèvres avides des jeunes gens. Heureusement que retentit encore la voix du Séréwa dans la conscience des populations du Mandé !

Les coups de sifflet éclataient de stridence entre les salves sourdes de coups de fusils. Le Séréwa parlait toujours s’adressant aux jeunes gens et aux femmes.

«Le chasseur a toujours été un personnage important dans notre communauté. Habitué à manier arcs et flèches, fusils et coutelas, à lui revenait souvent l’organisation de la défense du village contre les ennemis. D’ailleurs, tout bon chasseur était forcément un ancien sofa, un guerrier valeureux qui, au cours des batailles héroïques, avait abattu le plus grand et le plus gros des gibiers, l’Homme.

Vivant en brousse, il connaît les vertus des plantes ; celles qu guérissent et celles qui tuent. Un chasseur est donc un être exceptionnel qui peut communiquer avec les choses, les esprits et les morts. Il taille des statuettes fétiches pour les malchanceux, et des masques contre les jeteurs de sorts. Dans le village, le chasseur est un citoyen respecté, quelquefois craint et même vénéré.

Mais sais-tu que la chasse, c’est la danse aussi ? Tout bon chasseur est un bon danseur. Il court avec la légèreté et la rapidité d’une biche ; il marche sur des feuilles mortes sans faire de bruit. Il se tient en équilibre sur un pied et s’arrête droit, figé comme un ronier, il se love à un arbre comme un serpent boa ; bondit soudain comme une gazelle et plane des fois comme un oiseau ! Ces actions mimées sont une belle danse.»

Les anciens ont dit que la vie, c’est la chasse : et que la chasse est comme la vie puisque dans la vie tout le monde chasse pour quelque chose.

Le gibier est certes différent ; et quand on abat on en chasse de nouveau : la chasse au bonheur, la chasse pour la survie, c’est la chasse qui recommence tous les matins.

On ne vit plus, le jour où l’on a renoncé à chasser, car ce ne sera plus que le ruminement des actions de chasse que l’on a menées depuis l’enfance. « La vie, c’est la chasse, c’est pourquoi, je suis Séréwa et chasseur.»

La veillée funèbre du chasseur devait se poursuivre une semaine durant. Les rondes de chasseurs se formaient et se défaisaient aux rythmes des tam-tams et des balafons. Et dans la mêlée, la bouche blanche de bave, Séréwa contait et chantait les louanges des solitaires de la savane, les pourvoyeurs de la bonne viande fraîche.

C’est à la fin de la veillée que le Séréwa Famoudou Kondé me conta cette histoire :

« - Dans tous les sept mille cent soixante-dix-sept villages du mandé profond, retentit à chaque belle saison la voix du Séréwa, la voix du passé et de l’avenir, celle qui dit les faits et enrichit les mémoires. Je suis Séréwa, je ne l’ai pas volé, ni emprunté pour vivre, je marche ce faisant, sur les célèbres brisées de mon père comme lui-même avait hérité sa harpe cithare de son grand père.

J’ai beaucoup marché pour voyager ; j’ai beaucoup vu autour de moi et entendu beaucoup de langages. Si j’ai parlé des semaines entières, j’ai aussi écouté, recueilli, les messages de sagesses des anciens.

Les récits que je conte ne m’appartiennent pas, ils sont l’œuvre de celui qui raconte et au seul moment où il les raconte. Mon dit est à nul et l’est pour tous ceux qui m’entendent et m’apprécient.

Séréwa, je suis chasseur comme tout bon solitaire de la brousse en quête du gibier ; et lorsque les premières gouttes de pluie mouillent le sol, je ne répugne pas à prendre la houe pour cultiver un champ de riz et élever de buttes à tubercules. Je suis le compagnon des maîtres de la brousse, l’ami et le confident des paysans, je suis l’homme-aux-oreilles d’éléphant qui sait les histoires de ménage, et même les menus faits que se racontent les femmes le long des sentiers menant aux rivières. Je suis la conscience de mon village, car c’est ma voix qui retentit aux jours de deuil, comme au cours des pourparlers et des négociations, mais aussi aux heures de détente, quand le devoir bien accompli, en appelle à la détente et à la joie. Ce que les anciens ont appris, je l’ai retenu, ce que mes contemporains ont faits, je l’ai observé. Je suis la mémoire de ma communauté…

Dis-moi, dis-le, comment peux-tu être l’enfant de ton pays, un fils patriote au sein de tes frères si tu ne connais pas les dictons, les proverbes, les contes et légendes de ton pays ? On voit plus sûrement avec les paroles qu’avec les yeux ; et si le nez se souvient des odeurs de la terre natale, c’était au fond du cœur forgé par les paroles que résident les plus puissantes sensations. Je suis totalement de mon village.

Le premier Séréwa que le Mandé ait connu fut Sia-Modou. A l’époque de son initiation à la chasse, il était bègue et il restait muet parce qu’il avait peur des railleries de ses camarades d’âge. Son père l’amena un jour à Fabori, le plus grand chasseur du monde, le maître absolu de la brousse de tous les temps.

Sia-Modou fut ses premiers pas dans la savane suivant son maître comme son ombre. C’était lui qui égorgeait le gibier abattu, qui allumait le feu pour cuir le repas. Au village, c’était lui qui dépeçait les animaux. Sia-Modou faisait de longues randonnées à la suite de Fabori, redoutable chasseur. Les deux compagnons, partis de la savane, atteignirent les forêts à la poursuite d’un troupeau d’éléphants.

Fabori désirait recueillir les défenses d’un mâle, le guide du troupeau. Au moment où le bel animal isolé, dormait debout sous un arbre géant, Fabori pissant sur les feuilles mortes. C’est le seul bruit susceptible de réveiller l’éléphant. Le pachyderme fixant de petits yeux de boule le chasseur téméraire. Fabori mit un genou à terre, leva posément le long fusil et tira… L’éléphant blessé se cabra en barrissant ses énormes pattes devant reprirent le contact avec le sol et le lourd pachyderme se lançant vivement sur Fabori.

Le chasseur prit aussitôt la fuite entre les arbres, poursuivi par l’éléphant, trompe à l’air, barrissant une colère terrible. En une fraction de seconde, au moment où la volumineuse patte droite s’abaissait sur Fabori, le chasseur se métamorphosa en oiseau et s’envola en rasant les roseaux. Le pachyderme se retourna alors en entendant le cri de Sia-Modou qui, dans les branches où était agrippé, vit à ses pieds l’éléphant qui ébranlait l’arbre géant. Il hurla de peur en appelant de son maître à son secours. Il cria de toute la puissance de ses poumons. Inexorablement, l’arbre penché sous la poussée désespérée de l’éléphant fou de douleur.

Fabori, maître de la brousse !

Le plus rusé des chasseurs

Le plus puissant des sorciers

Fabori ; O solitaire aux cent yeux

Viens me sauver, au secours !

L’éléphant fou de rage

Va tout de suite m’enterrer !

Soudain, le deuxième coup de fusil retentit et l’éléphant s’écroula tandis que l’arbre penché, permis à Sia-Modou de reprendre pied sur la terre ferme. Deux genoux au sol, il se prosterna en remerciant Dieu.

Sia-Modou poursuivit son appel et finit par composer sur le champ une chanson à la gloire de Fabori, l’ancêtre de tous les chasseurs du Mandé. Au village, on écouta le récit épique de Sia-Modou sur l’exploit de son maître. Il ne bégayait plus, il chantait à merveille. Le muet retrouvait l’usage de la parole et s’exprimait avec une telle volubilité qu’il en suscitait l’admiration. Par la suite, Sia-Modou se fabriqua une harpe cithare et aux veillées dans les villages, il racontait, intarissable, les histoires de chasse et d’autres récits parlant des paysans et des artisans.

Le Séréwa était né, sa voix avait retentit pour ne plus se taire au sein des populations du Mandé. Aussi, chaque chasseur célèbre a-t-il à sa dévotion, un Séréwa, un frère d’arme, un compagnon de route, mais et surtout l’artiste habilité à jouer et à chanter pour les solitaires armés de la brousse. Un Séréwa n’est donc pas un griot apprenant longtemps à l’école populaire de la tradition orale, les faits et gestes des monarques. Un griot est un citadin dont la tâche primordiale est de retenir les faits du passé pour les rendre aux cérémonies : baptême, circoncision, mariage, décès, fêtes populaires et réjouissances de la belle saison des récoltes.

Le Séréwa, c’est l’artiste de la brousse, le conteur des veillées, le compagnon des chasseurs esseulés. C’est pourquoi dans les sept mille cent soixante-dix-sept villages du Mandé, retentit toujours la voix d’un Séréwa.

LE FUSIL ÉCLATÉ

«Un chasseur n’est jamais un homme ordinaire. Les étoiles lui parlent de l’avenir ; il lit le présent sur les signes tracés dans le sable ; il interroge les douze cauris, ou les galets polis de la divination :» « C’est en observant le petit gibier folâtrer dans la brousse que le chasseur en campagne sait tout ce qui se passe dans sa famille en son absence ! Pour illustrer ce que je viens de dire, je vais te raconter l’histoire du fusil éclaté.»

Au Mandé, un chasseur doit être franc, bon, droit, hospitalier et de bon commerce. Il doit respecter l’homme, dans sa personne sacrée, dans ses biens. Il ne doit pas convoiter les femmes mariées et les amener à l’adultère. Un chasseur doit tenir sa langue, dominer son ventre, maîtriser les cordons de son pantalon. S’il parle, il est tenu d’honorer sa parole, ne jamais mentir ! S’il jure on doit pouvoir le croire en toute confiance.

Les chasseurs jurent par le fusil, et s’ils le font, il faut alors les laisser libres avec leur conscience. Le fusil ne tue pas seulement le gibier, il tue aussi le «solitaire de la brousse».

Fina-Cély, eut son fusil éclaté, ses doigts de la main gauche arrachés, parce qu’il avait séduit la femme de son hôte, et couché avec elle dans la couche du chasseur absent. Il avait déshonoré la case d’un de ses confrères.

Un matin, le Commadant blanc de Siguiri avait fait appeler Moro Sangaré, à l’époque le plus grand chasseur de Wassoulou. Le Blanc lui avait commandé quatre peaux de léopard en lui remettant une grande somme d’argent. Moro promit que dans un mois, il déposerait les peaux au Fort de Seguiri.

Au village, Moro fit des sacrifices au milieu de sa cour sous l’arbre qui s’était élevé de la tombe de son père. Il prit une poignée de galets de divination, récita une prière et les déposa selon les formules que lui avait enseignées son père.

Par les galets, il sut que le chemin propice qu’il devait emprunter passait par le sud. Il vit avec joie qu’il ne reviendrait pas bredouille.

Il appela Na-Sokona, sa femme. La belle Kassonké, une grande femme, au teint d’un beau noir brillant, à la poitrine large avec des seins plantés bas ; ses dents avaient une blancheur nacrée, en fines rangées, enchâssées sur des gencives d’un noir bleuté. Elle avait de beaux yeux, des yeux gros et noirs, cernés de blanc laiteux. Na-Sokona avait donné successivement deux garçons à Moro, c’est pourquoi en six ans de vie commune, le chasseur n’avait pas jugé utile de prendre une seconde femme.

Na-Skona s’accroupit avec déférence auprès de son époux qui, sans la fixer des yeux, lui parla sans élever la voix.

« Sokona, je vais en brousse, je resterai longtemps absent. Puisque mes frères sont au champ, c’est toi qui recevras les hôtes qui passeront. Reçois les comme il convient de le faire. Tu as suffisamment de viande boucanée, du riz, du fonio, du mil et du miel. Je t’ai apporté de Siguiri, une gourde d’huile rouge et du sel. Prends soins de mes enfants, ne les laisse jamais franchir les limites de la cour. Que Dieu te protège et que les ancêtres t’assistent. J’ai dit. »

Comme dans un murmure, Na-Sokona promit qu’elle suivra les instructions de son mari. Elle repartit à la cuisine en lui souhaitant bonne chance.

Dans la case, Moro enfila sa tenue couleur de paille des chasseurs de la savane. A sa ceinture il attacha le grand coutelas à double tranchant. Il mit son cor de corne en bandoulière sur la gibecière. Puis s’assit sur les talons, son long fusil dans les mains. Trois fois il en tapa le sol de sa case. Ces coups de crosse résonnèrent sourdement. Il récita une prière que seul lui connaissait puis d’un sachet, il mesure sept doigts de poudre sur lesquels il glissa trois balles de fer. Tête baissée, il sortit, le fusil à bout de bras et sans se retourner une seule fois, il franchit la cour et gagna vivement la brousse dans la direction du soleil couchant. Le solitaire entrait en campagne pour trois longues semaines.

Dix jours après le départ de Moro, se présenta dans sa famille Fina-Cély, un « Simbon », un jeune et beau chasseur, mais aussi excellent Séréwa.

Na-Sokona accueillit l’hôte dans la cour avec un gobelet d’eau fraîche, et ouvrit pour lui la case de son époux. Elle chauffa de l’eau et le Séréwa prit une bienfaisante douche et se reposa tandis que la maîtresse de famille apprêtait un poulet à la sauce grasse d’arachide.

La nuit, après avoir pris sa soupe de viande boucanée, le Séréwa s’habilla pour son exhibition sur la place publique du village. Cette soirée fut pour Fina-Cély un grand succès. Tout d’abord, il appela le maître des maîtres de la chasse, le fameux Mandé-Bori. Ensuite, il enfila trois belles chansons que les femmes reprirent en claquant des mains. Le tam-tam retentit et hommes, femmes et enfants dansèrent à cœur joie.

Ensuite Fina-Cély raconta les aventures du chasseur exilé, Donsoké qui mit enceinte sa mère. De cet inceste il aboutit au départ à la Mecque de Donsoké devenu grand lettré en arabe. Tard dans la nuit, sur la place publique, la harpe de Fina-Cély accompagna longtemps les chansons des femmes.

Dans la savane, suivant la piste de plusieurs couples de léopards, Moro Sangaré, Simbon-Moro en était à la onzième journée de marches forcées. La nuit tomba vite. Il chercha et trouva un arbre à karité aux branches solides. De sa gibecière il sortit son hamac, monta à l’arbre ; il coinça son fusil chargé entre deux branches et noua son hamac. Il se coucha avec délices, contemplant avec émerveillement le ciel étoilé. Il chantait dans sa tête l’hymne aux héros, « Bolo-ba », le poème épique dédié à Soumaoro Kanté.

La lune ne tarda pas à s’élever, inondant de sa clarté sans chaleur, toute la brousse autour de lui. Il vit alors sous l’arbre, un couple de biches en train de s’aimer. C’était là un spectacle rarissime ! Le mâle prit tout son temps puis reposa au sol ses deux pattes de devant. Suivi de la femelle, il se dirigea vers un fourré dans lequel tous deux disparurent. Moro Sangaré rit en lui-même car la brousse venait de lui parler. Il eut pitié de la fabrication des femmes.

A l’aube, évitant la direction du vent, il abattit son premier léopard, une belle femelle.

Il égorgea et coupa la queue. Puis il continua sa quête sur les brisées des autres fauves alertés. A peine une centaine de pas, il vit le mâle qui l’attendait, sans viser, le coup partit et cueillit en l’air le fauve qui avait bondi à mort. Il rechargea rapidement son fusil et monta à un arbre. Il aperçut au loin les frémissements de roseaux et en conclut que les autres quatre léopards avaient poursuivi leur chemin en direction du couchant. Moro descendit de l’arbre, il prit son sifflet et lança trois appels brefs aux chasseurs des environs. Un moment après, il souffla dans sa corne pour inviter à le joindre les paysans ou les bouviers qui seraient dans le parage. Deux chasseurs vinrent les premiers et félicitèrent chaleureusement Simbo-Moro. Un groupe de paysans les suivit et les deux léopards tués furent dépecés et la viande partagée entre tous ceux qui avaient aidé le chasseur, tueur de fauves.

Il était midi, Simbo-Moro vint boire au ruisseau. Sur l’autre rive, il vit deux vipères entrelacées qui couinaient de plaisir.

Les reptiles enroulés se séparèrent par la suite, chacun allant dans une direction opposée.

Une fois de plus, Simbo-Moro sourit tristement en devinant le message que la nature venait de lui délivrer. Il se remit en marche nerveusement, pestant contre sa femme.

Trois jours de poursuite, au pied d’une colline, il surprit les léopards en train de dévorer bruyamment une grosse biche qu’ils venaient de tuer. Tout à leur repas, les fauves ne huaient plus le vent, ils manquaient de vigilance. Il monta à pas feutrés sur la colline et rampa vers les fauves. Il visa la plus belle bête des quatre léopards et l’atteignit en plein entre les deux yeux ! Les trois autres grognèrent et bondirent de place en place en reniflant. La femelle s’arrêta au-dessus du corps du mâle, elle en fit le tour en grognant; elle s’accroupit les deux pattes de derrière légèrement repliées pour le dangereux bond qu’elle préparait.

A la même place, posément, Moro-Simbo visa le flanc gauche du fauve, un peu au-dessus de l’épaule. Ses balles ne laissèrent aucune chance au léopard qui tourna deux fois sur lui-même, se releva puis s’écroula en battant de la queue.

Simbo-Moro avait maintenant ses quatre queues de léopard. Il siffla et souffla des appels. Il n’avait plus le droit de traquer le dernier couple, la savane s’étant montrée généreuse envers lui.

Au village, Na-Sokona était seule dans la case de son mari, couchée sur une peau de biche. Elle rêvassait après un copieux repas de mi-journée. Elle avait défait son pagne, et ses seins nus dressaient leur pointe d’ennui. Fina-Cély s’introduisit furtivement dans la case et s’assit près de la belle Kassonké. Il promena une main indiscrète entre les cuisses de la femme en parlant de sa voix au grave troublant.

-« Na-Sokona, voilà dix jours que je suis là. Tu m’as tout donné ! Un jour, je chanterai ton nom à travers le Mandé. Tu seras célèbre et jamais plus ton nom ne s’oubliera. »

Sous les caresses précises de Fina-Cély, Na-Sokona ronronnait de plaisir ; puis elle céda avec vigueur aux étreintes du beau Séréwa, sur la couche même de son mari. Epuisés, les deux amants soufflèrent en reprenant haleine. Na-Sokona comblée, ferma les yeux en s’abandonnant au repos. Elle somnolait presque quand la voix de son amant la fit sursauter.

-« Na-Sokona, dit Fina-Cély, j’ai appris que ton mari a abattu quatre léopards. Il s’est délivré de sa promesse au Blanc de Siguiri. Il sera là demain ! Je voulais partir tout de suite. Mais si j’agis ainsi, il aura des soupçons sur ce qui s’est passé entre nous.

Je l’attendrai, mais je t’en prie ressaisis-toi. Ne nous trahis pas! »

Na-Sokona réalisant alors la gravité de la situation, leva la tête et ne répondit rien. Elle compta qu’en dix jours, elle avait couché au moins sept fois avec le Séréwa.

On ne peut dire qu’une femme a honte de ces choses-là, mais elle réfléchit longtemps.

Le lendemain matin, Fina-Cély en grande tenue de Séréwa, alla accueillir aux portes du village, Simbo-Moro le maître de la brousse. A la soirée organisée par la suite, tout le village dansa la victoire de Moro, le tueur de fauves!

A son départ Fina-Cély remercia longuement son hôte et sa femme. Il loua l’hospitalité de la famille et promit de le dire dans tout le Mandé. Simbo-Moro prit son fusil et accompagna son visiteur. Arrivés en pleine brousse, les deux hommes se firent face pour la dernière accolade. Pressant Fina-Cély sur la poitrine en disant les mots d’adieu, Simbo-Moro lui fit un croc-en-jambe. Le Séréwa s’affala piteusement sur le dos. Moro lui planta vivement un pied sur la poitrine et mit la pointe du coutelas sur le cou tendre du séducteur humilié.

-« Ecoute, cria Moro, petit galeux de Séréwa ! Pourquoi as-tu déshonoré ma case, en y faisant l’amour avec ma femme sur ma propre couche? Pourquoi? Parle où je t’égorge comme une vulgaire biche! »

-Simbo-Moro, hurla Fina-Cély, que ta femme soit ma mère! Si j’ai couché avec elle, que mon fusil éclate dans mes mains! Je jure sur l’honneur de tous les chasseurs du Mandé ».

Le brave Peulh du Wassoulou rit aux éclats. Il retira son pied et son coutelas et aida Fina-Cély tremblant, à se relever.

-« Va Fina-Cély, tu as juré sur le fusil ! Je ne voulais pas te faire du mal, car tout homme est trompé au moins une fois par sa femme. Va, je saurai corriger Na-Sokona car je prendrai une seconde femme cette année-même! Mais n’oublie pas que la brousse et ses habitants parlent aux chasseurs vertueux. »

Un mois plus tard, Fina-Cély eut les doigts arrachés par son propre fusil dont le canon avait éclaté en lamelles de fer. Pourtant son arme n’était pas excessivement chargée de poudre! Il avait juré sur un odieux mensonge! Il avait nié l’évidence, il devait payer. Fina-Cély mourut des suites de l’hémorragie qui le vida de son sang. Et moi qui te parle, j’ai anticipé à sa veillée funèbre aux côtés de son hôte Simbo-Moro Sangaré, le fils unique de la femme Peuhl, le tireur d’élite !

LES TROIS FEMMES DE BAKARIDIAN

«Quand on vous dit, jeunes gens à marier, que Dieu vous préserve d’une femme telle que Sétana-Saranning, répondez, répondez bien vite « Amina ».

Ainsi parlait Séréwa, le célèbre troubadour de la Région du Sankaran s’adressant à un groupe de jeunes hommes venus lui réclamer une belle histoire.

« On a beau dire qu’il faut être deux dans un foyer pour mener l’éternelle bataille de la vie jusqu’à la défaite inexorable qu’est la mort, il faut néanmoins éviter d’avoir à ses côtés une perpétuelle source de tracas. Or Sétana-Saranning est une de ces femmes qui entrent en coup de tonnerre dans la vie d’un homme, et brûlant tout, et bouleversent tout. Ce qui évidemment, allonge considérablement, le front de lutte contre les misères quotidiennes.

« C’est pourquoi, braves jeunes, dites profondément « Amina » quand on vous souhaite de ne pas avoir à partager vos jours aux côtés des « Sétana-Saranning ».

Ecoutez fougueuses jeunesses d’à-présent, le conseil est une bonne musique qui frôla à peine vos tympans, plus on en joue, moins elle vous émeut ! Je vois le sourire sceptique s’étirer furtif sur vos lèvres savantes ! Mais je ne me tairai pas.

Il est dit que celui qui tue son chien méchant pour qu’il ne morde pas, se fera un jour mordre par les chiens méchants des autres. C’est pourquoi des Sétana-Saranning sont nécessaires. Nous allons voir pourquoi. Là où un chat est indésirable, un chien peut bien s’y faire aimer. La preuve est que l’âne se fait du ventre dans un champ où le cheval dépérit. Comme quoi, mes enfants, les descendants de M’Bemba Adama et de M’Ma Hawa sont malgré tout, bien réussis par celui qui les a faits.

Jeunes gens à marier qui avez le bonheur d’avoir une mère vivante et que vous aimez bien, que Dieu vous préserve de sa trop grande tendresse quand vous aurez fondé un foyer. Qu’elle ne régente pas votre ménage comme la vieille Sira le fit il y a de cela des années. A ce souhait, dites aussi « Amina », vous allez voir pourquoi!

Tout homme et toute femme souhaitaient revivre dans les traits de son fils, un fils qui soit plus doué que ses parents et qui aie une vie meilleure à celle vécue par ses parents. C’était avant la naissance de son enfant, l’unique objet des prières de la vieille Sira.

Bakaridian, son fils unique était assurément un bel homme. Grand, fort et imbattable à la houe et à la faucille! Il était l’orgueil de sa mère qui l’aimait passionnément, qui le chérissait comme aucune mère n’a jamais aimé son fils. La vieille Sira disait : « Je suis comme le bananier qui n’enfante qu’une fois pour périr de joie. Un solide garçon vaut mieux que dix morveux toujours malades ! Aské ! La vérité des ans est sans fioritures !

Mais un garçon qui reste longtemps dans le doux giron de sa mère étouffe sa volonté, attiédit son caractère…

D’ailleurs à ceux qui lui reprochaient sa tendresse soucieuse pour un Bakaridian adulte, la vieille Sira répondait : « Si l’homme pouvait apercevoir le fil qui le retient à la vie, il l’enduirait chaque jour de cire pour qu’il ne casse pas. Bakaridian est le fil qui me retient à la vie. Je le couve comme un œuf frais et l’enduis de tendresse comme un nouveau-né.

Sous les tyranniques attentions de sa mère, Bakaridian devint un père de famille sans caractère, sans volonté. Trois épouses traversèrent successivement son foyer à cause de la pression constante de la vieille Sira qui les jalousait comme des rivales.

La première femme Bakaridian s’appelait Naïma-la-gourmande. Elle n’était ni jolie, ni laide, plutôt grosse et de taille moyenne ; une de ces solides paysannes très gaies dont la conversation en roulait que sur le prix des denrées alimentaires. La cherté du sel et sur la qualité des dernières récoltes.

Dans sa tendre jeunesse, Naïma avait appris par cœur les préceptes de morale de Souloukou-Fadima, la tendre épouse de Nama-Troko l’hygène, préceptes sages qui se résument ainsi :

« Braves femmes des villages, qui voulez attirer, capter et garder un mari, songez qu’un sac vide ne se tient pas debout et qu’un cultivateur à jeun n’a pas d’oreilles et n’a pas d’yeux. Il faut donc penser à son ventre et panser son ventre. C’est la règle!

« Les petits plats dans les grands entretiennent seuls l’amour. Et n’oubliez pas que sur un ventre vide on serre la ceinture tandis que sur un ventre plein la ceinture se défait d’elle-même. »

Naïma faisait bon ménage avec Bakaridian qui échappait peu à peu à la tendre emprise de la vieille Sira. Celle-ci en devint aigre de jalousie. Elle tissa dans les jours qui survirent cette amère constatation, une toile noire de mensonges et de calomnies autour de l’innocente paysanne.

Voyant que Bakaridian ne semblait pas attacher d’importance aux histoires malpropres qu’on racontait sur sa femme, la vieille Sira conçut un plan diabolique, impensable sinon par le cerveau malade d’une femme tourmentée de jalousie et de haine. Un soir que Naïma absente avait laissée sans surveillance le repas de son époux, Sira y versa du poison. Pas beaucoup ! Une quantité tout juste suffisante pour arriver au but qu’elle s’était fixé. Bakaridian eut de violents maux de ventre. Les guérisseurs du village découvrirent avec certitude qu’il y avait eu fils, la vieille Sira ne fut pas inquiétée. Les soupçons se portèrent sur la pauvre Naïma qui fut répudiée malgré ses véhémentes proterstations d’innoncence. La vieille en fut ravie comme si elle venait de se défaire d’une coépouse.

Quelques mois plus tard, Bakaridian fit entrer une autre femme dans son foyer. Cette deuxième s’appelait Assa-l’élégante ou Assa-la-coquette. La semaine traditionnelle de lune de miel terminée, Assa transposa et transforma tout dans la case de son époux et de la belle-mère. L’économie de la famille passa dans les étoffes. Bakaridian qui n’usait pas plus d’un boubou par an, fut obligé d’en coudre une demi-douzaine : Sira eut droit à autant de châles ; quant à Assa, elle se fit plus de camisoles, de mouchoirs de t^te et de pagnes, qu’un épi de maïs ne compte de feuilles ! On raconte que depuis sa naissance, elle avait adopté le mode de vie du paon dont les principes essentiels sont les suivants :

« Jeunes femmes des villages qui voulez attirer, capter et garder un mari, songez que la clé du succès est l’habit. Si vous ne le dites pas, on ne saura jamais qu’à votre déjeuner vous avez mangé du « Tô » défraichi ou du riz assaisonné au jus de poulet. D’ailleurs on trouve toujours quelque chose pour tromper sa faim. Un serpent aveugle dans la nuit noire trouve, par la grâce de Dieu, à manger ! Mais trouve-t-on toujours à bien se vêtir ? N’oubliez pas que les yeux des hommes s’arrêtent sur l’éclat de la camisole empesée, sur les couleurs flamboyantes des pagnes, et veux tressés, réluisantes d’huile de karité ».

Aux côtés de Assa-la-coquette, Bakaridian qui avait pris goût à l’exhibition de ses beaux boubous, était maintenant plus fréquent sous l’arbre à palabres que dans son champ que les mauvaises herbes commençaient à envahir. A toutes les cérémonies, à toutes les fêtes, ils formaient le couple le plus élégant du village.

Assa ignorait qu’une femme de paysan n’est pas seulement la bonne maîtresse de maison qui attend son mari dans la case ; une brave femme des villages prend part aux travaux champêtres ; elle sarcle, bine et sème ; elle entretient un jardin de légumes aux portes du village ; arrache les mauvaises herbes qui étouffent le riz et aide aux récoltes. Naïve Assa, elle ne savait qu’à la campagne une femme vaut deux hommes !

Bakaridian s’était passé de l’aide de son épouse au champ sous les sourires narquois de sa mère. Car Assa n’entendait pas se plier à ces exigences. Elle se voyait mal, accroupie dans la boue des marais, en train de se déchirer les mains aux ronces des herbes épineuses. Jamais !

Bakaridian avait accepté tout cela, mais pas la vieille Sira. Elle ne manquait pas une seule occasion pour raconter comment elle, femme unique au sein d’un foyer grouillant de monde, elle avait toute sa jeunesse durant, cultivé, semé, récolté et à elle seule, de grands champs de riz sans compter ses après-midi de pêche au filet, ses charges quotidiennes des bois mort, ses heureuses interminables de pillage. « Décidément tout dégénère dans ce monde », s’écriait-elle.

Préoccupée par sa toilette la plupart du temps, Assa ne prêtait aucune attention aux reproches voilés de sa belle-mère. Un matin Sira n’y tint plus. Elle alla réveiller Assa, lui mit une houe dans les mains et pria de l’accompagner au champ. Celle-ci jeta la houe et se recoucha, Sira la prit par les cheveux, il s’en suivit des coups ponctués d’éclats de voix et de pleurs.

La vieille Sira sortit de la case et ameuta les voisins par ses cris. Les deux mains sur la tête, elle s’agenouilla au milieu de la cour et se mit à crier :

« Braves gens, sauvez mon fils de cette femme, sauvez-le de ma bru qui en a fait un fainéant ; cette femme qui lui a donné le goût du luxe et l’a distrait de son travail. C’est une fille des fêtes et non une épouse ; elle est de celles qui se trouvent désorientées dans la cuisine, qui ont peur du champ et qui envoûtent leur homme dans l’inactivité. Sauvez ! Sauvez mon fils ! »

La vieille tout en parlant rentra dans sa case et sortit quelques-uns de ses effets. Son fils prit peur. Il eut beaucoup de mal à retenir sa mère. Apaisée enfin, Sira mit en demeure Bakaridian de choisir entre elle et sa femme. Devant l’hésitation de son mari ou peut-être prévenant le choix de ce dernier, Assa-la-coquette dit qu’elle préférait s’en aller.

« Tu peux l’épouser, ton fils ! » dit-elle, en sortant de la case.

Le mal est comme un jet d’urine dont les dernières goutes retombent toujours sous les pieds de celui qui se soulage.

Bakaridian accueillit une troisième femme dans sa demeure désertée successivement par Naïma et Assa.

La vieille Sira toujours inquiète de voir une nouvelle bru s’accaparer du cœur de son enfant unique, versa d’abondantes larmes aux cérémonies nuptiales. Elle laissa entendre qu’elle pleurait de joie.

La nouvelle venue s’appelait Saranning que ses camarades d’âge avait surnommée, dans la cabane d’initiation des braves épouses, Sétanna Saranning. Elle était mince comme un silure fumé et légère comme une calebasse de coton, noire comme le fond de canari d’une ménagère malpropre.

Mais quand on voyait Sétanna-Saranning on ne pouvait plus oublier. Dans sa figure et bien faite, irradiaient des yeux, de gros yeux noirs dont l’éclat hypnotisait les hommes les plus blasés. Quand elle regardait quelqu’un, il frissonnait et éprouvait l’inquiétante impression qu’elle lisait au plus profond de son cœur.

En plus des qualités d’une jeune fille élevée dans la tradition des grandes familles, elle avait également tous les défauts d’une femme avisée et malicieuse. Hypocrite et comédienne ! Saranning était l’amie des vieilles femmes du village qui lui avaient enseigné les secrets précieux de la vie à deux, et qui lui avaient dévoilé leurs plus intimes expériences et toutes les recettes de leur cru. Saranning était une chatte qui savait aussi bien caresser que griffer, un fruit amer auquel on prenait peu à peu goût pour en plus s’en passer.

Sétanna Saranning savait que dans le foyer de Bakaridian, elle aurait à lutter contre la faiblesse de son époux et la tyrannie de sa belle-mère. Tout le temps qu’avaient alors duré ses courtes fiançailles, elle l’employa à arrêter un plan de bataille contre la vieille Sira. Elle voulait non seulement se débarrasser de cette vieille rivale, mais venger également les deux jeunes femmes qui l’avaient devancée chez Bakaridian.

Elle décida d’attaquer la première. Car pour elle, celui qui attend que sa goître atteigne la grosseur d’un canari pour vouloir ensuite la penser, s’expose à mourir étouffé ; et souvent la morve est tombée sur la poitrine des gens qui ont attendu une seconde trop tard pour se moucher.

Cinq nuits seulement après son entrée chez Bakaridian, elle trouva un soir son mari en train de discuter innocemment avec la vieille Sira.

Sans saluer, elle entra dans la case de sa belle-mère et les mains sur les hanches elle dit :

« Mère Sira, je sais que tu es folle de ton fils, mais je te prie de le laisser tranquille à mes côtés jusqu’à ce que ma semaine de lune de miel soit écoulée. Je sais aussi que tu es à la base des deux divorces de ton fils. Si tu ne peux pas me laisser diriger mon ménage à ma guise, dis-le moi tout de suite pour que je retourne chez mes parents. Tu pourras alors prendre ma place auprès de lui. Tu n’ignores pas que moi partie, ton fils ne pourra plus se trouver une femme au village. Aucune mère, aucun père n’aura plus le courage de laisser sa fille à la merci d’une sorcière jalouse, dont le fils n’est homme que de nom. »

Bakaridian surpris par le langage de Saranning se crut obligé d’intervenir énergiquement pour calmer sa mère. Il souffleta Saranning s’enfuit ensuite de la case en criant.

Bien sûr, les devoirs de bon voisinage exigent que l’on s’inquiète de ce qui se passe aux limites de sa sphère famille ! Mais si c’est toujours dans une seule cour que les éclats de voix retentissent, incités à chaque fois par la même personne, on finit par ne plus jeter un regard de curiosité au-dessus de ces cases. La famille de Bakaridian avait une mauvaise réputation car l’on y entendait trop fréquemment de cris, d’injures scandaleuses surtout quand une femme était dans la maison. Les voisins ne se dérangeraient plus pour calmer les excès de fureur de la vieille Sira contre ses brus.

Cependant le cri de détresse de Sétanna Saranning ne pouvait laisser dans l’indifférence aucun être humain. C’est un cri strident, hurlé et ululé comme en poussent quelquefois les chiens terrifiés par l’approche d’un malheur par eux seuls visible ; un cri qui cloue d’épouvante les âmes sensibles et leur arrache des larmes de compassion.

Quand une femme veut la guerre, quand surtout sa peau lui démange parce que sevrée des caresses brûlantes du fouet, elle fait tout ce qu’elle peut pour provoquer une bagarre ; le malheur c’est qu’elle y réussit toujours ! La vieille Sira mordue au cœur par ces paroles, prit son fils à témoin l’accusant d’avoir épousé cette furie rien que pour hâter ses vieux jours.

Un attroupement se fit dans la « famille des clameurs ». Nom qui désignait maintenant la famille de Bakardian. Les vieillards calmèrent les deux femmes et décidèrent qu’au matin elles s’expliquèrent devant le conseil des anciens.

Saranning ne regagna pas la case, elle se rendit chez Kababa le chef des « jeunes maris », celui qui avait guidé ses camarades d’âge dans la « cabane des initiés » et qui avait gardé sur eux une certaine autorité.

Bakaridian avait justement connu les secrets de l’initiation dans le même groupe que Kababa. Saranning trouva la case de Kababa remplie des frères d’âge de son mari. En bonne comédienne, elle se jeta à leurs pieds en pleurant. Les jeunes hommes la relevèrent et lui demandèrent la cause de ses larmes.

-« Mes époux, dit-elle, il n’y a pas une semaine que je suis la femme de votre compagnon Bakaridian et déjà sa mère commence à me rendre le foyer insupportable. Deux femmes, deux de ses brus ont été ainsi contraintes de quitter Bakaridian à cause des tracasseries de la vieille Sira. Je vous en conjure, je vous prie à genoux, faites que votre compagnon se conduise en homme dans sa maison et qu’il s’arrache maintenant de la pesante tutelle de sa mère. »

Les camarades de Bakaridian promirent à Saranning qu’ils ne permettraient pas qu’elle fût séparée de son mari.

-« Tout homme est capable de s’améliorer puisque même les plantes à force de soins, changent de feuilles et de fruits ; ton mari saura par nous que dire non quelquefois à une mère est un signe d’amour et de respect », conclut Kababa le plus âgé des jeunes maris du village.

Il est vrai que l’on ne peut pas chasser sa mère pour une étrangère, mais l’on ne doit pas aussi permettre qu’elle empêche de fonder une famille et de transmettre à d’autres la vie qu’elle a donnée. On dit que c’est pour cette raison que les peuplades maudites d’un certain pays, tuaient les vieillards et toutes les vieilles femmes de plus de soixante ans. Est-ce vérité ou mensonge, Séréwa ne le sait pas.

Au sortir de la case des jeunes maris, Saranning se dirigea chez la vieille Nacoumba où se réunissaient tous les soirs plusieurs grand-mères du village pour filer du coton et raconter des histoires. Elle recommença sa petite scène des larmes. Les vieilles l’entourèrent, séchèrent ses yeux et lui posèrent des questions.

D’une voix entre-coupée de sanglots, elle dit que la vieille Sira ne pouvait pas la sentir dans la case de Bakaridian et qu’elle connaîtrait sûrement l’infamie d’être répudiée après cinq jours de mariage.

Les vieilles donnèrent à Saranning l’assurance qu’elle n’aurait rien à craindre chez son mari. Elles décidèrent de composer un chant satirique sur la vieille Sira pour la ridiculiser.

C’est vraiment une sorcière Sira,

La vieille Sira, mère de Bakaridian.

Qui en doute, qui en doute ?

Par de noirs soucis et des scènes mortelles

Elle a tué son pauvre mari.

Qui en doute, qui en doute ?

Elle va maintenant chasser sa bru

Par des noirs soucis et des scènes mortelles

Qui en doute, qui en doute ?

Elle veut aussi tuer sa race

Sira, la vieille Sira est une sorcière

Qui en doute, qui en doute ?

La même nuit, ce chant fit le tour du village. Les balafons le jouèrent, les tam-tams l’accompagnèrent et Balla, le chantre du village, le colporta à la réunion des vieillards qui se tenait très tard dans la maison du doyen d’âge de la communauté.

La chanson tomba dans les oreilles de la vieille Sira. Elle médita longtemps sur le sens des paroles et les réactions qu’elles pourraient provoquer. Elle eut peur, peur que les sages ne fussent mal disposés à son égard car, plus qu’un jugement rendu sous l’arbre à palabres, les chansons des vieilles femmes pouvaient innocenter quelqu’un ou le couvrir d’opprobre. En fait, c’étaient les vieilles femmes et les jeunes hommes qui formaient l’opinion la plus exigeante du village.

Sira se sentit condamnée par le ridicule, rien ne pouvait d’après elle la sauver de la honte à part la fuite. Mais quelle fuite ? Fuir dans un autre village, hélas ! les chansons vont de village en village comme elles volent de lèvres à lèvres.

Il fallait donc cacher son inévitable humiliation dans le suicide, le suicide qui est aussi la fuite devant les sacrifices quotidiens exigés par la vie ; d’ailleurs ce serait abandonner son fils aux affections d’une étrangère. Une lâcheté ! les musulmans disent que se suicider, c’est mourir deux fois. Alors ? la vieille Sira passa une nuit blanche.

Un coq chanta, plusieurs lui répondirent et les ténèbres se diluèrent précipitamment dans l’air. L’aube devançant un jour nouveau venait de naître. Sur les sentiers conduisant aux puits et aux champs, on entendait que la chanson composée la veille : Sira est une sorcière qui en doute ! qui en doute !. les hommes aiguisaient leurs coupe-coupe sur les pierres lisses fredonnaient le même air, tandis que les garçons à l’école coranique le répétaient entre deux sourates psalmodiées : Sira, la vieille Sira est une sorcière qui en doute ! qui en doute !

Le soleil dans sa pénible ascension dans le ciel commençait à s’échauffer, quand le tambour du village se fit entendre la tabala des réunions.

Tabala ! Quand là-bas sous le fromager, sous le baobab, « la tabala » bat des appels rythmés, tu n’es pas frère, si tu n’es pas ému, dit Séréwa. Tu n’es de mon sang si tes yeux ne clignent pas d’intérêt, si tes narines ne frémissent pas, si tes oreilles ne se dressent, et si tout ton corps ne vibre aux roulements nuancés de la tabala, appelant le village sous le baobab. Tabala des battements impératifs qui font précipiter les pulsations du cœur, tabala des rythmes brisés qui cassent la monotonie des rythmes quotidiens. J’aime entendre la pétarade fracassante des appels pressants, la roulade fièvreuse annonçant les nuits de danse, la cascade hurlante des notes révélant naissance ou mariage, et le sourd sanglot de la grosse caisse conviant à une cérémonie funèbre. Celui qui ne sait pas saisir dans le vent la signification des accents de la tabala renvoyés par les échos, ne peut prétendre se comprendre quand gronde la tabala(1) de mes aïeux !

Comme les poussins à appel de la mère poule, les cultivateurs désertèrent les champs, les femmes abandonnèrent leurs pilons et les enfants jetèrent au loin leurs planchettes à sourates. Tout le village se précipita sur la pace publique où se dressait un fromager centenaire.

Le fromager est le plus sage des arbres car c’est lui qui couvre de son feuillage touffu les débats et les ébats de la collectivité. C’est à son contact que les vieillards journellement étendus sur ses racines volumineuses, puisent la sagesse qui guide leurs jugements. Un gros fromager bardé d’épines, balançant dans l’air limpide du matin ses feuilles vertes est un symbole sacré. Il concrétise l’unité et la force de la collectivité villageoise qui tire sa substance matérielle et spirituelle de la terre, comme le fromager y puise sa prestance puissance, majestueuse, et sa vitalité ; ne vous étonnez donc pas jeunes frères, reprit Séréwa, que les plus grands arbres tels que la baobab et le fromager soient toujours sur les lieux où se rassemblent les paysans, pour parler ou pour danser.

Les sept anciens qui présidaient aux destinées du village avaient revetu pour la circonstance leur boubou de coton trempé dans une teinture ocre, et à la tete, ils arboraient la coiffure traditionnelle des hommes sages, le « Bambada » littéralement « gueule de caiman ». les uns accroupis sur des peaux d’autres assis sur des bancs, certains debout, hommes et femmes, vieux et jeunes, tout le village formait un grand cercle attentif sous le fromager géant.

Les vieillards firent appeler la vieille Sira, Bakaridian et Sétana- Saranning et leur donnèrent des sièges près d’eux, c'est-à-dire au pied de l’arbre.

Le griot prit ensuite la parole pour présenter à l’assistance la cause de cette réunion : « je parle au nom des sept anciens du village que le bon Dieu a conservés pour qu’ils nous servent de pères et de guides. L’affaire qui va être jugée dans un instant n’est qu’une banale querelle de ménage qui n’aurait jamais dû venir jusqu’ici, si le bruit qui en a résulté dans le village n’affectait la réputation d’une famille honorable. La vieille Sira et sa bru Saranning ne s’entendent pas et cela amène le fils à prendre le parti de sa mère contre sa femme, quoi de plus normal ? Mais ce qui est surprenant, c’est que deux fois déjà nous avons été obligés de prononcer le divorce entre ce meme Bakaridian et deux de ses femmes qui elles-aussi ne s’entendaient pas avec la vieille Sira. Il y a là, vous en conviendrez, un point à éclaircir dans l’intérêt meme du ménage de Bakaridian et pour la tranquillité des vieux jours de notre chère vieille Sira ».

L’un des vieux se leva et de la main imposa silence : Griot, dit- il, tel un cheval jeune et fougueux, ta langue va vite et devance la pensée des sages. Nous ne jugeons pas une affaire de famille, une querelle passagère qui s’éteindra quand la passion et la colère seront apaisées par la raison de la compréhension mutuelle. Deux pigeons dans une cage apprennent d’abord à se supporter puis à s’aimer. Nous ne jugerons pas, nous conseillons. Saranning à tort. Aurait-elle mille fois raison, qu’elle aurait tort. Une bru est une fille bien-aimée pour sa belle-mère, si Saranning n’est pas en bonne entente avec Sira, c’est qu’elle est dans l’erreur ! car aimant comme elle aime son fils, elle ne peut pas ne pas aimer celle qu’aime son fils. Ceux qui prétendent que gagner une bru c’est perdre un fils, sont des crétins.

N’est-ce pas cela mes frères ? dit le vieux se tournant vers ses six camarades.

« Yo » ! Yo acquiescèrent ceux-ci.

Le vieux se rassit puis un autre se leva et dit :

« mon camarade a raison et je ne fais que continuer la poursuite du lièvre qu’il a levé. Assurément Saranning a tort. Sira a raison et chaque fois qu’elle viendra ici, elle aura raison si elle passait encore en jugement à cause d’une bru. Mais quand on défend au chat de voler du poisson fumé, il faut aussi dire au poisson fumé de ne pas exhaler un fumet tentant. Sira a raison, c’est incontestable, mais il ne faudrait pas qu’elle nous oblige à lui donner tort un de ces jours ! quand on dit à une personne digne qu’elle a raison, elle évitera toute faute qui pourrait désormais lui donner tort. C’est pourquoi nous ne jugerons pas Sira.

Nous ne tiendrons pas compte des faits qui nous ont été rapportés par les anciens gendres de Bakaridian, faits qui accableraient notre vénérable Sira ; nous ne pensons pas qu’elle soit jalouse de partager l’affection de son fils unique avec une bru. C’est ce que disent les mauvaises langues. Nous ne croyons pas qu’elle soit aussi méchante qu’une sorcière, c’est ce que dit la chanson ; nous ne perdrons pas au sérieux les paroles d’une chanson. Ceux qui prétendent qu’elle fait tout pour créer la discorde dans le foyer de son fils veulent séparer la mère de l’enfant, c'est-à-dire enlever le toit au dessus d’une case. C’est infâme !

Nous attendons cependant de la vieille Sira qu’elle nous prouve desormais que tout ce qu’on dit d’elle n’est que graines empoisonnées de la calomnie semée sur sa réputation. Nous voulons bien croire que les deux divorces de son fils ne lui sont pas imputables .»

Le doyen des anciens prit la parole à son tour. Il souhaita bonheur et prospérité à tous les villageois puis il fit face à la famille de Bakaridian.

« jeune homme, ditt-il, tu es le soutien de ta mère, fais qu’elle égrene dans la quiétude le chapelet précieux des jours qui lui restent à vivre. N’oublie pas cependant que tu as pris dans une autre famille une femme qui entend connaitre et vivre le bonheur à tes cotés. Quand tu auras réussi à ne décevoir ni l’une ni l’autre, tu auras ménage heureux, sois donc le père de famille que tu n’es pas encore. Je te demande au nom de mes camarades ».

vous autres frères qui m’écoutez, sachez que dans un village, les problèmes de l’un sont aussi ceux de tous. Si tous les bruits d’un ménage n’étaient pas étouffés par l’épaisseur de la raison, tous les hommes auraient les tympans brisés.

Ce qui se passe chez Bakaridian peut se produire aussi chez vous. J’espère que vous avez tiré déjà vos propres conclusions sur cette affaire. Quand on coupe les oreilles, le cou s’inquiète et c’est logique quand il y a incendie chez le voisin tout le monde s’inquiète pour son bien en allant porter secours aux sinistrés. Saranning a tort aujourd’hui, comme demain elle aurait tort. Mais qui vous dit que la vieille Sira ici présente ne se rendra pas une justice propre à elle, un verdict pus sévère que celui que nous pourrions prononcer si elle avait été en faute ?

Nous faisons confiance pour cette fois au juge que chacun porte en lui car celui qui sème la vérité décoche sans le savoir des fléches de feu qui s’implantent dans le cœur des menteurs ; et tant qu’ils n’avoueront pas en public ou à eux-memes la vérités, ces traits de feu demeurent fixés sur la partie la plus sensible de leur etre, la conscience.

Saranning a tort, c’est reconnu ! C’est pourquoi nous conseillons l’entente et cela en pères, au lieu de juger et obliger ainsi deux personnes qui se doivent amour et respect, à répéter à froid, les mots regrettables qu’elles se sont lapidées sous l’emprise folle de la colère. Maintenant allez chez vous, allez au travail ! Quand prochainement Sira et sa bru s’affronteront car il n’est pas dit que cela ne se produira plus jamais, malheureusement ! Nous saurons dire ce que nous taisons aujourd’hui par humanité ».

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la place se vida, Bakaridiansuivi de Saranning se rendit au champ. La vieille Sira poursuivie par les rires sarcastiques, les quolibets navrants de quelques jeunes femmes, se traîna jusqu’à sa case sous le double poids de la honte et du remords.

« Jeunes frères, dit Séréwa, quand tout le monde prodigue des conseils à quelqu’un sans succès, le jour où il ira cogner contre le malheur qu’on voulait le voir éviter, il s’associera, il se frappera la poitrine et prendra de lui-même les résolutions définitives. A partir du moment que tout jeune on l’éduque et que chaque jour lui apporte son plat de résistance d’expériences, l’homme, s’il n’est pas un caméléon, change et de peau et de conduite. Keira ! Keira ! bénis donc soient les jours sombres que l’on voudrait effacer dans le registre du passé et sur la planche de l’avenir ; les jours sinistres et interminables où le corps suinte de sueur comme une vieille outre d’eau tiède : les jours affreux où des pointes acérées de la honte, de l’humiliation, de l’inquiétude dévorante, vrillent la volonté et l’amour propre, et désagrègent les passions virulentes ! les jours de cogitations froides qui atrophient les vices incurables. C’est peu à peu que l’herbe sauvage arrosée de sueur et de soins est devenue du riz. L’homme peut devenir meilleur.

Les sages avaient raison, pensait tristement Sira. Bien sûr elle avait été provoquée par la malicieuse Sétana-Saranning, mais les deux autres femmes de son fils, Naïma-la-gourmande innocente et gourde, et Assa-l’élégante ont fui le domicile conjugal sous sa contrainte. Elle savait que les sages anciens lui avaient donné raison au cours de ce simulacre de jugement pour mieux la tuer de reproches la prochaine fois qu’elle se présenterait sous l’arbre à palabres. Mais était-ce sa faute si elle idolâtrait son fils unique ?

Oui ! les vieux avaient raison. Il peut se tromper quelquefois, mais s’il laisse commettre toujours des erreurs, c’est que le juge intérieur que le bon Dieu a placé en moi est corrompu par une aveugle passion. Ma passion, c’est mon fils, il n’y a pas deux vérités ! Mon fils sera-t-il obligé de se séparer de moi ? Non, je n’y survivrai pas. Je l’aimerai à travers ma bru, à travers mes petits-enfants et t’attendrai mon heure avec joie. Ainsi se parlait à elle-même la vielle Sira tourmentée ; mais elle n’avait pas encore tout payé et le mal ne fait pas de concession à ses débiteurs.

« Vous êtes maintenant des frères de sang ! avait dit l’instructeur de « la cabane d’initiation », vous avez changé de peau, de figure et d’esprit ; vous avez un même cœur et la même voix par la bouche de Kababa votre chef. Vous êtes les pieux solides de la grande clôture qui protège le village. » A ces mots les 30 jeunes garçons avaient chanté le chant de fin d’initiation qu’on peut traduire aisni :

L’aiglon sait déjà fendre l’air

Le lionceau n’apprend pas à bondir

Mais il faut que le « bilakoro »

Change cent fois d’esprit et de peau

Sur les brisées glorieuses des anciens

Les jeunes hommes chargés de leur initiation entonnèrent de leur coté :

Les bourgeons éclatants de santé

Ont fleuri à l’arbre centenaire

Car les gouttes de pluies amères

Sont tombées sur le sol avide

Pour continuer le travail de la nature.

Des rameaux de la forêt

De la foret qu’on croyait décimée

Ont surgi tous très verts

Portant des fruits divers

Parce que les pluies

De l’abondance sont tombées.

Bakaridian avait appris tout cela en compagnie de ces camarades d’âge, ceux-là mêmes qui étaient devenus chefs de famille du village.

Au sortir de la cabane, il était aimé et respecté par tous ces camarades ; il était le plus fort à la lutte, à la houe et à la faucille. Mais pourquoi était-il devenu la risée de ses compagnons ?

Quand tous les hommes de son âge se rassemblaient maintenant dans le champ d’un vieillard, il n’avait qu’à ouvrir la bouche pour qu’on dise : « attention, il va nous débiter des paroles qu’il entendu dire par sa mère » ; ou bien : « Est-ce ta mère qui t’a chargé de nous raconter cette histoire ? »- Alors tout le monde éclatait de rire et Bakaridian bouche bée, demeurait interdit, le cœur lourd de honte.

« Jeunes frères, poursuit Séréwa, méfiez-vous des Sétana-Saranning, la femme qui sème la discorde entre le fils et la mère et qui sépare son mari de tous ses amis ! Mais si vous êtes des hommes sans caractère, sans volonté comme Bakaridian, alors remerciez le ciel si vous avez le bonheur d’épouser une Sétana-Saranning qui vous secouera de la monotonie déprimante de votre vie. »

Pauvre Bakaridian ! il passait maintenant aux yeux de ses camarades pour un nouveau-né à la bouche encore blanche de lait. Sétana-Srarnning pour mieux consolider son ménage avait soustrait de la tutelle de sa mère, la vieille Sira. On riait de Bakaridian, on se rinçait la gorge en s’esclaffant de sa piteuse vie : on ironisait sur le sort de sa malheureuse femme ; on le plaignait et on le prenait même à pitié. C’était insupportable !.

Par les nuits de clair de lune, Bakaridian avait provoqué à la lutte les camarades qui poussèrent trop loin leurs moqueries. Mais s’il était sorti presque toujours vainqueur de ces batailles nocturnes, cela n’avait en rien contribué à faire cesser les quolibets.

« Dans un village, il y a des compagnons d’âge qu’on a toujours terrassées à la lute et qui, pour autant, n’ont pas peur de vous dire ce qu’ils pensent. Ils se moqueront de vous et vous n’y pourrez rien. Vous êtes des camarades d’âge qui avez fait la même cabane d’initiation ; vous avez joué sur les mêmes buttes de pierres, chapardé dans les mêmes champs ; vous avez lu les mêmes sourates du Coran chez le même maître et vous avez dansé les mêmes airs. Le jour de la circoncision, vous avez enfourché la même pierre ; vous êtes des frères de sang condamnés à vous aimer sinon à vous supporter en paix. »

Bakaridian était cependant excédé par les expressions triviales, les sourires entendus et les proverbes à double sens, chaque fois qu’il prenait part à un débat au sein de son groupe.

« L’homme n’est pas un rat pour s’isoler dans un trou. Comme la fourmi « magnan », il est condamné à vivre dans la multitude, au contact d’autres hommes. Mais à quoi te sert cette vie en société si tu ne peux te lever parmi tes frères pour dire ce qui te passe entre la tête et le cou ? Mais qui es-tu donc si tu peux étaler dans ton village la superbe de ton éloquence avec de respectables effets de voix et de manches ? Les sages disent que seul le bien enviable est l’estime de ses prochains et la considération de ses semblables, alors moi se disait Bakaridian, je suis un pauvre type ! »

Les rires sarcastiques de ses compagnons chaque fois qu’il ouvrait la bouche étaient des douches glacées pour son amour-propre.

Un soir, le fils de Sira convie à un festin tous ses camarades d’âge. Après le repas, au moment où chacun s’apprêtait à le remercier pour regagner sa demeure, il se leva et dit :

« Mes frères, vous pouvez ce soir vous moquer de moi tant que vous voudrez, mais laissez-moi placer un mot avant que vos dires ne se déclenchent. »

Il marqua une pause, promenant des yeux suppliants sur ses convives. Comme aucun pouffement de rires ou de chuchotements ne s’éleva de l’assistance, il poursuivit :

« Je sais ce que vous pensez de moi. Vous vous dites voilà un homme de tente ans qui s’embusque derrière une vieille femme pour fuir ses responsabilités de chef de famille. Vous avez raison. Mais à partir d’aujourd’hui je prendrai en main la direction de la maisonnée, je coifferai le « bambada » de mon père, je serai l’homme de la famille, l’arbre qui se dépense en fruits, et donne de l’ombre à son entourage.

Cela, je le dois à ma femme Sétana-Saranning qui a répandu trop loin du foyer, les ordures du ménage. Si j’ai été couvert par une partie des cendres du foyer qu’elle a jetées au vent, c’est pour que je me lave et devienne un homme nouveau. Elle y réussit ! Ma mère et elle seront désormais deux amies dont les seuls soucis et préoccupations seront mes enfants, mon travail et ma personne. Vous pouvez être tranquilles, Bakaridian désormais sera digne de siéger parmi vous. »

Des applaudissements saluèrent ces propos de Bakaridian. En prenant congé de lui, tous ses camarades d’âge le félicitèrent de ses sages résolutions. Saranning tout sourire, le regardait tendrement. A quelle nouvelle sauce allait-elle l’accommoder?

LA FOLLE DU VILLAGE

Echevelée, les yeux perdus dans le vide, elle passe dans les ruelles du village en criant, toujours les mêmes paroles : « J’ai e feu au foyer du bonheur et brûle mon toit en merveilleux feux de joie». C’est Fanta la folle du village !

Les hommes se détournent d’elle ; les femmes la fuient car le pagne qu’elle noue lui arrive peine aux genoux. La poitrine sale laisse au vent ses seins encore fermes. Mais malgré tout on ne peut cesser de soupirer sur les malheurs de cette femme qui a été la plus belle du village. Fanta «l’incendiaire» traîne derrière elle, un passé tragique, un drame douloureux.

Une jeune femme qui perd prématurément son époux est marquée pour la vie, dit-on, car si le second mari vient à trépasser, le troisième est sur de ne pas vivre longtemps.

Ce dicton des plus supertitieux est démenti chaque jour, puisque dans aucun village on ne voit de veuves «célibataires». Mais au village, il y a des paroles que l’on se surprend à répéter et dont on ne se soucie pas du sens et de la portée. Fanta perdit très tôt son premier mari. Comme l’exigeait la coutume, elle fut proposée a Mouramani son beau-frère, le cadet de son mari. Mais Mouramani qui avait déjà une femme dans sa case, hésita longtemps avant d’accepter Fanta sous son toit.

Les vieux avaient même été obliges de le menacer. Kotéban le doyen de la famille avait à maintes reprises, appelé Mouramani près de son hamac pour lui inculquer sa propre expérience. Kotéban un vieillard malicieux, maigre comme ne carpe fumée, la langue fourchue et amère comme l’huile de gobi ! Mais la tradition parait par sa bouche:

«Mon fils, dit-il a Mouramani, quand l’hyène trotte a trois pattes, c’est en prévision du jour où une balle lui cassera la quatrième. Crois-moi, ne prendre qu’une femme, c’est entretenir sous son toit un adversaire. Un grenier bâti sur un seul pieu ne résiste pas longtemps aux intempéries. Du jour au lendemain ta femme peut faire ses bagages pour un petit mot lâche dans une crise de colère et te laisser dans la solitude. Elle peut feindre la maladie pour te faire passer la journée a jeun. Il y a bien d’autres inconvénients dans un tel ménage, mais qu’il te suffise de savoir que tu commenceras par enlever la culotte pour elle puis te décoiffer devant elle. C’est entre deux femmes que tu peux connaître la tranquillité. Tu as tout le temps alors de t’apercevoir de l’amour de l’une ou de l’indifférence de l’autre. De toute façon, la vie a trois se mène logiquement en se liguant a deux contre le troisième. Toi le mari tu seras le poids qui fera pencher la balance un côté ou tu voudras. L’essentiel est d’osciller des fois entre deux femmes même en violentant tes penchants.

« Grand père ; répliqua Mouramani ; il ne m’appartient pas de te contredire ni de te juger. Mais je sens que tout ce que tu dis n’est pas juste ! Moi j’ai peur pour ma jeune femme Sinko. Fanta est plus âgée et plus expérimentée qu’elle. Je suis sûr que les deux ne vont pas s’entendre dans ma case. Je ne veux justement pas passer ma vie à arbitrer des scènes de ménage entre deux femmes qui se jalousent. C’est pourquoi je pense qu’en m’imposant Fanta, vous me donner un trop lourd fardeau à porter.

A ces mots, Kotéban rit aux éclats.

« Tu ne sais pas Mouramani que c’est justement parce qu’elles ne s’entendront pas que tu seras heureux ? Malheur à l’homme dont les épouses sont unies ! Non seulement il trouvera en face de lui deux ou trois panthères toujours grognantes, mais il ne pourra plus jouer ce rôle important d’arbitre que lui confère la totalité des décisions de la maisonnée. Si tu veux deux épouses unies ; je t’en prie ne prend pas une deuxième femme dans ta case. Mais cependant songe que Fanta te revient de par la tradition. Propre, saine et belle, tu ne devrais que te réjouir de la chance que tu as de l’accueillir sous ton toit. Songe aussi que pour le repos de l’âme de ton frère défunt tu ne peux dédaigner celle qui a été sa compagne. »

ne voulant pas écouter davantage le vieux singe à la langue de vipère, Mouramani se leva dégoûté. Il bouillonnait de colère devant le cynisme de ce vieillard pour qui il n’avait plus de respect. Il ne se retint pas de dire à Kotéban :

« Je te plains grand-père Kotéban ; si c’est ainsi que tu as mené ta vie. Moi ; je suis un simple d’esprit, à la pensée que je devrais osciller comme tu dis entre deux pauvres femmes, pour mieux les mâter ; je perdrais la tête. Sur ce point ; je n’ai que faire de ton expérience. Cependant je me plie à la décision des anciens. »

Mourimani était la droiture même, un cœur fier et bon. Il fut tout de même obligé de céder devant les insistances des vieux. Il accepta dans sa case Fanta, la belle Fanta, claire comme un épis de maïs, fine comme une tige d’aubergine.

Sinko la première épouse de Mouramani accueillit avec joie celle qu’elle appela d’abord « grande sœur Fanta». Les premiers jours, les deux femmes s’épièrent à la dérobée. Elles étaient toutes souriantes l’une pour l’autre. Mouramani croyaient qu’elles s’entendraient toujours ainsi. C’était le calme précurseur de l’orage, le silence qui précède la déflagration.

Deux mois plus tard, il ne se passait pas de journée sans qu’elles ne se battent ou ne s’injurient. Mouramani excédé fuyait presque son foyer. Le temps aidant il se sentit petit à petit sous l’influence pernicieuse de Fanta. Son amour pour Sinko semblait étouffé surtout que Fanta s’employait à faire passer Sinko pour une femme follement jalouse. Mouramani savait que cela n’était as vrai. Mais de peur d’être accusé de prendre le parti de Sinko, il se taisait le cœur brûlant de colère.

« Jalousie ! dit Séréwa, c’est une passion qui embrasse le cœur et aveugle l’esprit. L’angoisse étreint le cœur et assèche la gorge et la femme frustrée dans son amour, se transforme en un torrent impétueux u coule avec furie. Elle ne sait pas où elle va, et débouche souvent dans les marais de la déception et du dégoût. Mais la vie à deux serait pâle et insignifiante si la jalousie ne s’ajoutait pas à l’envie, pour nous passer les frissons des drames passionnels.

La femme qui griffe son mari parce qu’il lui préfère une autre ; n’est pas tellement jalouse ; celle qui injurie et bat son co-épouse n’est pas toujours jalouse ; celle qui empoisonne son mari et rivale est une meurtrière mais pas jalouse. Est vraiment jalouse, celle qui veut ridiculiser et dominer sa co-épouse, neutraliser son mari et régner en maîtresse tyrannique sur toute la famille. Pour y parvenir elle n’hésite devant aucune machination, et aucun crime ne l’arrête. »

La jalousie de Fanta était d’une cruelle subtilité. Elle ne voulait le départ, ni la mort de Sinko ; mais voulait en faire une servante qui n’oserait plus l regarder en face. Elle commença par la couvrir de ridicule, faire d’elle la risée du village, car Fanta avait pour elle la beauté, et aussi la grâce. Seule chez un homme, elle aurait sans doute été une femme exemplaire ; aux côtés d’une co-épouse, elle devint diabolique ! Intelligente, elle savait parler, parler pour confondre ses interlocuteurs, son charme aidant, elle pouvait faire accroire à son entourage tout ce qu’elle disait.

Femme effacée, véritable ménagère résignée, Sinko ne savait pas parler. Après chaque dispute avec Fanta, elle restait bouche-bée tandis que sa rivale à la langue mielleuse, l’accablait de calomnies. Dans le village, on finit par croire que c’est Sinko qui provoquait des scènes de jalousie dans le foyer de Mouramani. On la surnomma Sinko la « jalouse-furieuse ».

Une nuit que Fanta partageait la couche de Mouramani, le feu prit la case de Sinko. Elle se réveilla en sursaut. La fumée emplissait la case ; il faisait chaud à bouillir une marmite d’eau. Des étincelles l’aveuglaient. Sinko se dirigea vers la porte. Elle s’arrêta net. Puis elle éclata de rire en disant :

« J’ai compris, oui j’ai compris ! Elle ne m’aura pas. Je me laisserai griller vive plutôt que de sortir. »

Les flammes lui léchèrent. Ses cheveux huileux prirent feu. Sinko en pleurs se roula sur le sol, elle se tordait des douleurs dans les flammes ; mais elle n’ouvrit pas la porte. Comme une démente, elle ricanait par moment en se tapant la poitrine : « Jamais, répétait-elle, on ne dira cela de moi, même si je dois mourir. Je comprends cette nuit pourquoi l’on dit que le ridicule tue aussi sûrement que le poison ou le fusil. Plus que ma mort, elle préparé mon déshonneur. Elle ne m’aura pas ! »

Des voisins se précipitèrent sur la porte. On sortit Sinko inanimée. L’incendie conjuré, on l’installa dans une autre case. Son corps n’était plus qu’un immense plaie rose couverte ça et là de croûtes noires. Les vieilles femmes la badigeonnèrent d’une fine couche de bouse de vache. Elle respirait encore et l’on gardait l’espoir qu’elle guérirait.

Mouramani était inconsolable. Il pleura comme une femme. Fanta elle, gardait ses yeux secs comme un ruisseau en saison sèche.

Trois jours après l’incendie, Sinko ouvrit les yeux. Elle promena un regard hagard sur les personnes qui étaient près d’elle. Ses yeux aux cils et sourcils brûlés, s’arrêtèrent un moment sur son mari qui pleurait. A la vue de Fanta, elle ouvrit la bouche et dit :

« Fanta ma sœur, regarde comme il est noir et laid mon beau corps que j’enduisais d’huiles de senteur ; vois ma tête nue, mes cheveux noirs ont flambé comme la paille ; mes lèvres teintes en noir sont effacés à jamais sur les dents jaunies. Je ne tresserai plus jamais mes cheveux ; je ne passerai plus mes pieds à la pierre ponce pour les rendre propres et plus jolis. Même guérie, ma vie ne serait plus qu’un long cauchemar. »

Après ces mots elle fit une courte pause pour reprendre souffle. Elle se releva en pointant son index sur Fanta et dit presque en hurlant : « c’est toi Fanta qui a mis le feu à ma case ! Tu voulais qu’on dise au village que la jalousie m’a poussée à mettre le feu à ma case la nuit où tu partageais la couche de mon Mouramani, simplement pour interrompre vos ébats. Tu sais que chez nous, c’est cela le comble de la jalousie. Après quoi, mon mari, mes parents et mes amies se seraient détournés de moi avec dégoût. »

Fanta affolée par cette accusation directe et brutale tourna les yeux vers son mari, vers les autres femmes, mais personne ne soutint son regard. Elle cria :

« C’est faux ; tu mens, ce n’est pas moi ! c’est toit qui as mis le feu à ta case. Tu es une jalouse hystérique ! »

« Laisse moi finir veux-tu ? reprit Sinko. Tu croyais qu’en voyant le feu je me serais précipitée dehors pour crier au secours. Mais ce que tu n’as pas prévu, c’est que je me laisserais plutôt brûler vive que d’être la risée du village ; la femme dont l’histoire alimenterait les veillées. Tu es tout de même coupable de m’avoir tuée. Mais tu payeras tout cela au centuple. Tu n’oublieras plus ma figure grillé, ma bouche sans lèvres, mes yeux sans paupières, sans cils ; mon crâne sans peau et sans cheveux. Je te maudis ; tu connaîtras la pire des humiliations. »

Après cette accusation, la pauvre Sinko retomba dans son lit et rendit l’âme. La case résonna longtemps des pleurs de ses parents. Son mari affolé courut en brousse pleurer sa Sinko au milieu des arbres et des animaux.

Fanta bouleversée en resta bouche-bée. C’était elle qui avait mis le feu à la case de Sinko. Elle avait sali la réputation de sa rivale, elle voulait encore la couvrir de honte et d’opprobe. Elle avait tué Sinko-la-résignée.

Une semaine après la mort de Sinko, il était midi. Fanta préparait un repas pour Mouramani. Assise sur un escabeau de bois, elle regardait fixement le feu. Elle revit la figure brûlée de Sinko, une face hideuse qui ricanait. Fanta pris peur. Elle courut à travers le village. Ses pagnes se détachèrent, son mouchoir tomba. Elle déchira sa camisole. Elle était nue et elle courrait toujours à travers le village. Les hommes se voilaient la face scandalisés ; les femmes s’enfuyaient de honte. Quand on la maîtrisa, « ses yeux avaient changé ». Elle était folle – elle chantait à tue-tête :

J’ai mis le feu à la case du bonheur !

Et les volutes de fumée obscurissent ma tête

J’ai mis le feu à la case du bonheur

Et brûlent en feu de joie la haine et l’amour

Les braisiers de remords trouent ma mémoire

La jalousie grille dans sa gangue de laideur

Quand sous la cendre couvent les braises ardentes

De la honte aux cent visages de feu. »

Fanta avait perdu la raison ; elle était folle. Qu’il tonne, pleuve ou vente dans le village ; on l’entendait déclamer ces paroles incohérentes :

Plus chaudes que celles de l’enfer

Sont les flammes qui me consument

Qui pourra jamais les éteindre ?

Ces braises qui embrasent mes entrailles

Qui pourra les calmer par la mort

Car j’ai mis le feu à la case du bonheur

Les flammes lèchent mes mains de sang.

Qui pourra jamais les éteindre ?

Mouramani un jour prit sa houe, sa hache et son coupe-coupe. Il vint voir Kotéban, le vieux osseux de la langue fendue :

-« Grand-père ; dit-il, je vous ai obéi en prenant dans ma case Fanta. Elle a brisé mon foyer. Je ne voulais garder que ma seule Sinko. Fanta me l’a tuée. Maintenant je n’ai plus rien à faire au village auprès d’une folle. Je m’en vais loin, très loin. Vous ne me reverrez plus et vous n’entendrez plus jamais parler de moi.

LA COURSE MATINALE DE NIAMA

« On parle souvent de richesses ; de fortune, mais il faut savoir qu’elles ne s’ouvrent pas devant toutes les portes » dit Séréwa. On reprochait à Niama de jouer du tam-tam à toute heure du jour et de nuit. Mais il ne se souciait jamais de ce que l’on pouvait dire ou penser de lui. Il n’avait qu’une passion, le tam-tam. Il lui était nécessaire d’en jouer, comme de boire ou de manger. Et quand il tapait sur sa peau de biche tendue, aucune force ne pouvait l’empêcher de chanter. Niama avait assurément une belle voix. Bien qu’il ne fût pas de la célèbre famille des griots de son village, il composait des airs qu’inconsciemment on se surprenait à frédonner !

Et le Séréwa chanta ces paroles de Niama :

Je n’ai pas demandé au riche son or

Je ne sais ce qu’en faire

Je ne réclamerai pas au roi

Son trop pesant sceptre du pouvoir

J’ai dit à mon maître

De garder ses sourates du Coran

Pour les pêcheurs impénitents

Moi je n’aime que ton tam-tam

Qu’on me laisse donc à ma joie

Moi je ne fais du mal à personne

Qu’on ne me laisse jouer de mon jouet.

Sa mère, la vieille Kémai, pleurait de l’entendre chanter, car le gentil Niama était la risée du village. On l’avait surnommé le batteur du village, pour montrer que Niama était un fainéant. La vieille Kémai en soufflant beaucoup. Ne dit-on pas assez facilement, telle mère, tel fils ? D’ailleurs dans le pays tout le monde affirmait qu’une mère a démérité en ménage ne pouvait donner le jour qu’à un fainéant.

Cependant ; s’agissant de la vieille Kémai ; ce dicton ne se justifiait pas. En effet, Kémai était la première femme de son ménage qui en comptait quatre. Elle s’occupait donc de la direction des tâches de la famille. Infatiguable au travail, toujours à la peine, elle avait réussi à garnir un parc de bœufs, de moutons et de chèvres. Ses jardins de légumes ; ses champs de patates ; de fonio et de riz étaient les mieux entretenus du village. Kémai était bonne et patiente comme cette terre africaine qui paye au centuple tous les efforts de l’homme. Son cœur était lourd de tristesse pourtant.

Chacune de ses co-épouses était déjà trois fois mère ; tandis qu’elle n’avait encore aucun enfant. Elle en pleurait de dépit matin et soir. Dans les prières ferventes débitées entre des sanglots ; elle réclamait aux dieux et aux bons génies, un garçon. Dans le pays, la stérilité était considérée comme une punition des dieux. Tous ses biens, elle était prête à les offrir à celui qui lui permettrait de procréer. Chaque fois qu’elle faisait un cadeau à l’une de ses co-épouses, celle-ci la remerciait par ces mots. « Que Dieu t’accorde un garçon remarquable », et la vieille Kémai répondait : ainsi soit-il. Son mari qui l’aimait beaucoup l’accompagnait chez des guérisseurs renommés, qui connaissaient toutes les vertus des plantes qui germent sur la terre.

Lorsque Kémai donnait une brebis pour prix d’une préparation d’herbe, les guérisseurs la remerciaient invariablement en disant : « que Dieu t’accorde un enfant remarquable ». Elle alla trouver des devins sorciers, distribuant la moitié des têtes de son troupeau de chèvres et de moutons. Que les Dieux te destinent un remarquable, était le seul souhait, que ces derniers formulaient pour Kémai. Des années passèrent Kémai infatigable remuait ciel et terre pour avoir un enfant.

Son mari, prit de pitié, lui confia son premier garçon, le fils de sa deuxième épouse pour que Kémai l’élevât comme son propre enfant. Kemai ne refusa pas, mais elle gardait au fond du cœur ce qu’une commère bien intentionnée lui avait dit à ce sujet sur le sentier du puits. « Kémai, tu vas dorloter, nourrir et éduquer pour ta co-épouse un garçon qui t’abandonnera pour sa vraie maman. Ce sera de l’ingratitude, mais on de résiste pas à l’appel du sang. Crois-moi Kémai ; cherche à avoir un fils qui soit bien de tes entrailles ».

Kémai fit venir des marabouts, plusieurs marabouts. Elle but des quantités de talisman et dut s’orner le bras d’une longue file d’anneaux, d’amulettes. On lui avait dit : « N’Salahou ! Tu donneras le jour, très bientôt à un enfant remarquable. »

Kémai, comme toutes les femmes du village pensaient qu’il valait mieux, tel le bananier, donnait le jour à un enfant et mourir que d’être frappé de la stérilité du milet. Enfin, à quoi sert la vie, si l’on ne marque pas son passage sur la terre en léguant ses traits physiques et moraux à une descendance ? On dit communément qu’un enfant est le don des dieux et qu’il ne suffit pas d’attacher un pagne pour en avoir.

Les dieux finalement exaucèrent les prières et agréèrent les présents de Kémai. A quarante ans passé et au grand étonnement de tout le village, Kémai mis au monde un beau garçon. Ce jour-là, il distribua tous les pagnes qu’elle avait emmalés. Elle tua un bœuf, un mouton et une chèvre. Son mari fêta l’événement par des réjouissances fastueuses. On distribua des calebasses de tabac pilé et de cola. La bière de mil coula à flots. Le tam-tam retentit longtemps.

Des lèvres des vieilles femmes comblées et des convives insatiables, se levait un seul souhait, « mère Kémai, que ton enfant soit un garçon remarquable.

Niama était remarquable. Beau, gras et fort, il ne pouvait passer inaperçu. Il y a des arbres qu’on distingue tout de suite dans une forêt et il y a parmi le troupeau une tête qui se voit toujours la première. Dans la foule de ses camarades d’âge, Niama captait l’œil par sa belle prestance. Son physique en imposait, mais ses parents, qui ne pouvaient comprendre son goût trop remarqué pour le tam-tam, la danse et les chants, le traitaient de remarquable idiot.

Pour un fils de cultivateur ; jouer du tam-tam de temps à temps n’est pas mauvais, mais s’établir au village comme batteur professionnel, c’est assurément manquer à sa vocation et à se mettre au ban de sa famille.

La mère Kémai, après avoir usé ses dernières ressources pour détourner son fils de sa vocation de joueur de tam-tam et chanteur, se consumait en lamentations. Elle se croyait frapper de la disgrâce de ce chasseur émérite dont le fils unique avait la tremblotte à chaque fois que son père lui mettait un fusil dans les mains. A ce propos, les mauvaises langues prétendaient que cette malédiction était due au fait que le chasseur avait abattu beaucoup de biches pleines.

Elle songeait également au malheur de ce griot éminent dont l’unique héritier était bègue. Le père infortuné mourut de chagrin en pensant qu’il n’y aurait personne après lui pour transmettre la postérité, les airs merveilles qu’il avait composés.

La langue est toujours déçue quand elle goûte un fruit trop ardemment désiré. On dit que le roi Zimahilou avait abattu d’un coup de feu son fils, le prince aux yeux fuyants, à la démarche hésitante et dont la bouche semblait pleine de salive et de morve, chaque fois qu’il bredouillait une sottise ! Les hommes ont des réactions cruelles devant la déception. Une femme qui a souffert les affres de l’enfantement ne touerait même pas un fils à la fois sourd, muet, aveugle et paralytique, se dit la mère Kémai. C’est dire qu’elle ne perdait pas tout espoir à Niama.

Malgré l’atmosphère de sarcasme et même d’hostilité qui avait suscité autour de lui sa trop forte passion de musique, Niama le batteur du village, menait une vie insouciante de troubadour.

Un génie qui hantait le pied du fromager, décida un jour de voir jusqu’où pouvait s’étendre l’attachement de Niama à son tam-tam. Un matin, tandis que Niama grisait devant un splendide lever du soleil dédié les premières roulades de son instrument à la nature qui s’éveillait, le génie se métamorphosa en un gros chien noir. Il vint effrayé le batteur qui laissait choir le tam-tam.

Le chien-génie, de ses crocs s’en saisit et prit la fuite. Le premier moment de frayeur passait, Niama se mit à la poursuite des ravisseurs. Une longue course commençait dans les hautes herbes à travers les buissons encore humides de rosée de la nuit.

Il est dit que la chance de l’homme est quelque fois dans ses pieds, mais est-ce à dire qu’il faille le prendre à son coup pour recouvrer un bien auquel on tient beaucoup ? C’est à cela que Niama, sua et souffla, songeait en filant le train au gros chien noir.

Cette course folle mena Niama dans une clairière dont les arbres portaient enroulées à leur tronc, des riches pièces de soie, de la soie aux couleurs vives, et chatoyantes ! Niama n’avait qu’à s’arrêter pour entasser de merveilleux coupons. Il serait ainsi le plus riche marchand de tissus de la région. Mais il n’y prêta aucune attention, n’ayant d’yeux que pour son tam-tam qui pendait à la gueule du gros chien noir fuyant. Il reprit la chasse.

Le soleil poursuivait sa lente ascension du ciel. Niama harassé, marchait plus qu’il ne courrait. Le chien s’arrêta au bord du lac, d’où émergèrent quatre jeunes filles belles comme des déesses. Sourire aux lèvres, elles virent à Niama et lui présentèrent de l’eau fraîche dans une calebasse. Elles promirent à Niama qu’elles seraient à lui s’il donnait au chien la chasse au chien pour rester près du lac. Le fils de Kémai repoussa les gentilles demoiselles et se mit à l’eau aux trousses du chien-génie.

A la mi-journée, Niama se trouva dans une vaste pleine où paissait un immense troupeau de bœufs. A sa vue, les animaux l’entourèrent comme pour l’inviter leur passer des cordes au coup. Devant le dédain de Niama, les boeufs formèrent un rempart pour lui barrer la route. Le batteur sauta sur un taureau et passa sur le dos des animaux comme on traverse un pont de lianes

La poursuite reprit avec rage, le chien s’arrêta de temps à temps pour voir s’il avait toujours à ses trousses le batteur du village. Les pieds de Niama était en sang, dans sa poitrine son cœur battait furieusement contre ses côtes comme un marteau sur une enclume. Mais l’idée d’abandonner son tam-tam ne fleurait pas son esprit. Il s’était promit de le récupérer même s’il fallait pour cela faire « à quatre pattes » la chasse au chien.

Arrivé au bord du grand champs de riz dont les épis mûrs se balançaient sous la caresse d’un vent léger, Niama s’arrêta un moment, le cultivateur qui sommeillait en ce musicien se réveilla. Il pensa que rien ne valait le travail de la terre. A voir ses épis de riz mûrs, il porta instinctivement sa main droite à sa ceinture comme pour se saisir d’une faucille et commençait la récolte.

Le chien-génie crut que Niama avait oublié son tam-tam. Il aboya faiblement pour attirer son attention. Niamma sursauta et se mit à ses trousses.

Les ronces déchirèrent ses habits, les roseaux géants les balafrèrent, ses cuisses et jambes saignèrent. Les graviers râpèrent les plantes de ses pieds nus. Niama ne lâchait pas le chien, il voulait ravoir son tam-tam.

Sa langue pendait hors de sa bouche : il avait faim mais surtout soif, il suffisait de s’arrêter pour boire aux ruisseaux et cueillir des fruits sauvages ; mais Niama ne voulait pas se distancer par le gros chien noir, plus rien ne comptait à ses yeux que son tam-tam. Le chien-génie déboucha dans une vallée où coulaient deux rivières de lait de miel. Niama les traversa à regret, il ne prit pas le temps pas le temps de boire, ne fut-ce qu’une gorgée de lait ou de miel.

Acculée à une colline aux parois abruptes, le chien-génie s’arrêta en grognant. Il desserra ses crocs et le tam-tam chut à ses pieds. Niama à deux pas s’était immobilisé, reprenant bruyamment son souffle. Dans ses yeux, on ne pouvait lire qu’une profonde lassitude. Il ne voulait que son tam-tam. Pourtant quiconque, à sa place se serait saisi d’un gros bâton pour corriger le chien noir qu’il avait fait courir toute une journée. Enfin, le chien-génie, jappa faiblement. Un tourbillon se leva à la faveur duquel il prit une forme humaine, un vieillard à la chevelure et à la barbe argenté, apparu devant Niama figé de terreur.

« Mon fils, dit-il à Niama, je me suis rendu compte de ta profondeur et de la sincérité de la vocation de musicien. Ton attachement à ton instrument me l’a amplement prouvé. Tu aime passionnément ce que tu fais et nie les femmes, nie les richesses et n’ont pu t’en détourner, encore moins la pression de ta mère, et les reproches de ta famille. Je te rend ton tam-tam et te donne en plus, tous les trésors que tu as dédaigné pour me suivre. »

A ces mots, le vieillard disparut dans un nuage de fumée. Aussitôt Niama reprit son tam-tam, l’enfourcha et la joua avec fureur pour clamer au génie ses remerciements.

Comme le paralytique

Qui voit à ses pieds et à portée de mains

Un trésor qui pendait au faîte d’un fromager

Niama est fou de joie

Plus heureux que l’aveugle qui voit,

Plus heureux que le sourd qui entend,

Et le muet qui parle

Je suis fou de joie, le clame ma joie

Mais toute chair colle à un os

Niama ne fait qu’un avec son tam-tam

Car en coupant mon cordon ombilical

Ce que la vie m’a chuchoté à l’esprit

Je suis fou de joie, je clame ma joie

Le retour au village de Niama fut fêté par tous ses parents. On n’a dit que la fortune qu’il ramena avec lui était de beaucoup dans cet accueil chaleureux. Cependant le batteur toute sa richesse à la disposition de sa mère. De bœufs, de moutons et des chèvres regarnirent ses parcs. Folle de joie, la vieille Kémai arpentait le village en chantant :

Vous gens du Nord je ne vous en veux pas

Vous gens du Sud je n’ai rien contre vous

Car les dieux voilaient à l’épervier affamé

Le poussin qui doit devenir le coq du poulailler

Vous gens de l’Est je ne vous dois rien

Vous gens du Couchant je ne vous ai rien fait

Car aujourd’hui au bord du lac

Mon chiot a su pêcher un silure

Niama n’abandonna pas son tam-tam. La richesse ne fut pas prendre sa simplicité. De temps à temps, il en fourchait et chantait pour sa famille et ses amis intimes. Seuls quelques flatteurs égarés dans cour s’en étonnaient. Car il est vrai qu’un joueur de tam-tam pauvre est un fainéant, un riche batteur est un excentrique qu’on admire ! Et dans le village, cet excentricité ne diminuait en rien l’importance de l’influence du très riche Niama.

Les sages du village auxquels rien n’échappent retinrent pour la prospérité qu’il ne faut jamais désespérer d’un homme et comme bien souvent l’homme trouve dans le buisson qu’il juge insignifiant la corde qui peut servir à le pendre, la fortune s’offre généralement par des voies les plus inattendues.

LA SOIF DE L’OR

Ce soir là le grand sorcier ruminait des pensées aussi amères que du « gobi ». Ses deux élèves Mambi et Kodjou venaient de lui signifier leur intention de le quitter définitivement après sept ans d’apprentissage. Il s’était d’abord fâché ; il avait injurié les deux jeunes hommes et les avait menacés des foudres de ses fétiches. Mais impassiblement Mambi et Kodjou avaient passé l’orage pour redemander ensuite fermement leur liberté. Ils eurent même l’ingratitude de faire comprendre qu’en cas de refus, ils n’attendraient pas la permission du sorcier pour prendre les clés du champs.

Mambi et Kodjou, dans leur volonté de rompre, poussèrent l’audace encore plus loin en disant à leur maître qu’ils ne croyaient plus en les pouvoirs surnaturels des fétiches et qu’ils ne comptaient pas s’établir en guérisseurs dans leur village. C’est là ; le grand sorcier ne leur pardonnerait jamais, car à quoi servirait les masques et autres fétiches sans adorateurs ? Fatala pensait que la race des grands sorciers, les subtiles intermédiaires entre les morts, les esprits, les choses sacrés et les hommes, cette race allait s’éteindre faute de fidèles. Tout changer, tout dégénérer dans ce monde.

La rage au cœur, Fatala résolut de se séparer de deux incrédules. Il fit appeler Mambi et Kojou et leur dit :

« L’aigle, en vol ne s’inquiète pas des plumes qui se détachent de sa queue. Vous voulez me quitter, j’y consens. De toute façon, puisque vous ne croyez plus en les choses sacrées que nous ont léguées nos ancêtres, je ne pourrai plus vous garder. Vous avez perdu sept ans, sept saisons sèches et sept saisons de pluies à vous soumettre à des rites que vous n’avez pas compris et que vous n’aimez pas. Le mode fascinant des morts qui vivent, des choses qui parlent par ma bouche, et les secrets des plantes et des animaux éventés, ne vous ont pas conquis. On dit qu’il n’est pas donner à tout le monde de connaître et de supporter le surnaturel, votre camps me le prouve amplement.

-« Je sais que sur cette terre, tout coule comme l’eau des rivières et disparaît comme des flaques après la pluie. Nos croyances reculent devant les religions que n’ont pas connues nos prières et ces mêmes religions sont à leur tour ébranlé par l’argent, ce Dieu que vous adorez tous, vous l’es sceptiques.

Moi, pour chacun des secrets que je connais, pour chacun des mystères que je côtoie, j’aurais donné tout l’or du monde. Quand je vois se profiler le passé dans son écrin de violence ; quand je vois poindre l’avenir gonflé de riches promesses, je ne m’inquiète pas des besoins du présent. Cependant sept ans de souffrances à mes côtés méritent une récompense. Comme les fétiches ne payent l’homme qu’en fonction des efforts qu’il aura investi à son culte, il faut que je vous fasse un don, si vous aviez été des élèves irréprochables, je vous aurai légué tous mes pouvoirs mais comme vous n’avez plus confiance en moi, je vous donne la fortune que vous vous proposez d’aller chercher de par le monde. Vous serez riche et puissant comme ne l’a jamais été un sorcier. Mais vous n’aurez la jouissance de cette fortune que vous aurez retrouvé confiance en vous-même et confiance en quelque chose. Je vous cette trompe magique. Vous n’aurez qu’à en jouer pour qu’elle vous procure la fortune que je vous ai promise. »

A la fin de ce discours, comme pour marquer son mécontentement le sorcier fit dos à ses élèves et leur dit adieu.

Mambi et Kodjou remercièrent leur maître. Ils prirent la trompe magique, un instrument fait d’une corne d’antilope recouverte de peau de singe sur laquelle étaient piqués neuf cauris très blancs. Les traces ocres de noix de cola macérées lui conféraient un aspect repoussant.

Le lendemain matin à l’heure où les femmes vont puisez à la rivière leurs premières calebasses d’eau, les deux jeunes sortirent du village, goûtant avec un indécible bonheur leurs premiers moments de liberté. Ils firent d’un trait plusieurs étapes sans éprouver de fatigue sans se parler et surtout sans regarder derrière eux. Ils avaient présente à l’esprit, l’image impressionnante de Fatala dont les paroles résonnaient le calme qu’après avoir mis une distance considérable entre eux et leur redoutable maître.

Ils marchèrent longtemps, évitant les villages, cherchant des raccourcis. Le soleil dardait sur la savane ses rayons meurtriers ; la terre chauffait à faire cuir la plante de leur pied nu ; la soif les prit à la gorge ; les mouches leur harcelaient le visage ; la sueur les aveuglait. Mais il fallait avancer, fuir sans relâche pour qu’au lendemain, le village du sorcier ne fut plus qu’un triste souvenir, un souvenir étrangement obsédant. Après quelques jours de cette marche forcée, entrecoupée des brèves haltes, Mambi et Kodjou atteignirent un après midi la limite de la savane et du désert. La fatigue aidant, ils avaient quelque peu oublié les paroles d’adieu du sorcier Fatala. Ils s’assirent et divisèrent longtemps sur leur sort, car, dans la fuite précipitée, ils ne s’étaient pas dirigés sur leur village ; ils avaient marché droit devant eux, sans direction déterminée. A cette limite imprécise entre la verdure et la désolation, ils se croyaient arrivés au terme d’un voyage absurde.

Le soleil continuait vers l’horizon sa lente descente sur un prodigieux écran des nuages jaunes et rouges, quand les deux compagnons aperçurent l’avant-garde d’une caravane des riches marchands. Ils se cachèrent dans un buisson pour assister au défilé nonchalant d’ânes et de chameaux chargés des marchandises sous la conduite des cavaliers arabes. Kodjou chuchota que c’était l’occasion rêvée d’essayer la trompe magique, Mambi l’approuva. Il sortit la corne, l’emboucha et souffla. L’instrument émit à la perfection le concert tonitruant et terrifiant des rugissements d’un troupeau de lions. Ce fut la panique dans la caravane ; les chevaux se cabrèrent et désarçonnèrent leurs cavaliers, les chameaux jetèrent bas leurs fardeaux, les ânes défirent leurs charges en ruant furieusement. Hommes et bêtes se sauvèrent en criant laissant pêle-mêle les biens de la caravane. Mambi et Kodjou sortirent de leur cachette. Ils éventèrent les colis et les caisses, brisèrent les coffres et choisirent les articles légers et coûteux : or, ambre, diamant, caissettes de bronze et bourses de cauris. Au moyen des longues cordes, ils déposèrent leurs butins à quelques centaines des pas à peine, puis rejoignirent ensuite leurs cachettes. Les caravaniers revirent à un plus tard, tenant en laisse leurs encore tremblant de frayeur. Craignant le retour possible du troupeau des lions dont ils avaient entendus les rugissements, ils ne s’attardèrent pas à vérifier les états de leurs marchandises ; il rechargèrent ânes, chevaux et chameaux et disparurent comme par enchantement.

Mambi et Kodjou restèrent dans le buisson jusqu’au lever de la lune. Kodjou accepta de descendre dans le puits pour ramener les objets volés au moyen d’un grand seau que tirerait Mambi. Dès son camarade amorça sa descente dans le gouffre, Mambi rassembla trois grosses pierres sur la margelle du puits.

Le premier seau monté, il courut le cacher à cinquante mètres du puits sous un grand arbre. Il recommença ce trajet trois fois. Dans son trou, Kodjou remarqua qu’entre la montée et a descente du seau, il se passait quelques minutes de trop, devinant sans doute, les perfides intentions de son camarade, il chargea le reste des articles, puis il se fit petit, tout petit et s’assit dans le seau, puis il cria à Mambi : « Mambi ! Cette charge est l’avant dernière, elle est lourde. Aussi, je te conseille de la tirer avec toutes tes forces, après quoi tu me feras remonter ».

Mambi tira le seau et courut le déposer près du tas formé par les chargements. Il revint en courant et fit tomber les grosses pierres dans les puits, croyant ainsi écraser son compagnon.

De son côté, dès que Mambi eut déposé le seau, en sortit, chargea tous les butins et prit la fuite, Mambi ne trouva sous l’arbre que la trompette magique, il comprit aussitôt que le dernier seau qu’il avait tiré portait Kodjou, Mambi courut quelque centaines de mètres, s’arrêta puis souffla dans la trompe magique. L’instrument imita le braiement d’un âne, Kodjou qui n’était pas loin croyait qu’il avait trouvé un moyen de transport pour son pesant trésor. Il se mit à découvert et vit avec stupéfaction Mambi la corne à la main qui l’attendait le sourire aux lèvres.

« Comment tu veux m’éberner ? Cria Mambi.

Et toi, tu as bien cru m’écraser en jetant des pierres dans le puits, répondit Kodjou.

Ils se fixèrent, se jaugèrent dans l’intention de se battre à mort, puis se ravisèrent chacun espérant éliminer son compagnon par la ruse. Ils partirent pour le marché le plus proche et échangèrent les pierres précieuses contre des pièces d’argent. Mambi insistant pour garder les bourses contenant les prix de leurs butins. Une nuit plus tard, les deux compagnons parvinrent au village de Mambi situé à une journée de marche de Kodjou. Après les premières effusions de trouvaille et les salutations d’usage, les deux camarades se repartirent dans une case pour se reposer. Au milieu de la nuit, Kodjou ne dormant que d’un œil, parvint à tirer les sacs de pièces d’argent de la couchette de Mambi sans le réveiller ; il sortit de la case et courut jusqu’à son village où i les confia les bourses à sa sœur ; puis il revint se recoucher auprès de Mambi comme si rien s’était passé.

Le matin, Kodjou secoua Mambi et lui proposa de partager leur butin, prétextant qu’il avait hâte de revoir ses parents. Mambi cherchant en vain les bourses. Kodjou simulant une violence colère et dit à son ami :

« Tu n’es qu’un voleur ! Il me faut à tout prix ma part sinon tu me la payeras de t vie ».

Mambi comprit qu’il venait d’être joué par son malicieux compagnon, il le calma et lui dit :

« Tu vas m’attendre ici. Je vais de ce pas trouver un devin qui découvrira celui qui a bien pu nous volé notre trésor. »

Kodjou ne broncha et laissa partir. Mambi se dirigea directement sur le village de Kodjou. Il alla trouver la sœur de son compagnon et lui dit :

« Grande sœur, mon ami Kodjou m’envoie chercher le sachet qu’il t’a confié la nuit dernière. Il en a besoin pour une chose très urgente. » La sœur lui remit la bourse sans hésiter. Mambi reprit le chemin de son village. Arrivé derrière les cases, il cacha le trésor. A Kodjou qui l’accueillit tremblant d’impatience, il annonça que le devin s’est dit incapable de retrouver les traces de leur trésor puis il fondit en larmes. Kodjou eut toutes les peines du monde à le consoler tandis que sa sœur était toujours en possession de la fortune. La mine consternée, Kodjou prit congé de son ami.

Arrivé dans son village, Kodjou faillit tomber à la renverse quand il apprit que son camarade Mambi avait passé après lui et s’était approprié des bourses. Un instant le coup lui parut si rude qu’il en perdit l’usage de la parole et que ses jambes se dérobèrent sous lui ! Courageusement cependant, il se remit en route pour le village de Mambi avec moins de hâte, mais avec la détermination cette fois, de ne pas revenir les mains vides. Il ne put malheureusement atteindre le village de Mambi que le lendemain matin à l’heure où les cultivateurs vont au champs.

Dans la famille de Mambi, il trouva un attroupement inhabituel. Au centre de la concession, les femmes se lamentaient à cœur fendre. Seuls, assis sous les vérandas des cases, les vieillards demeuraient impassibles. Il n’y avait aucun doute, un malheur venait de frapper la famille de ce maudit de Mambi, se dit Kodjou. A sa vue, les pleureuses crièrent plus fort et un murmure s’éleva de l’assistance. Il faut dire que dans le village, on considérait Kodjou comme le meilleur ami de Mambi. Son apparition ne pouvait que rappeler le frais souvenir du défunt. Car, comme vous l’avez deviné, c’est de Mambi que l’on pleurait la mort. Son père vint annoncer la triste nouvelle à Kodjou qui prit une mine de circonstance bien qu’il ne crût pas en une mort si subite. Il versa cependant d’abondantes larmes au pluriel sur la tombe fraîche de son ami.

Après la cérémonie mortuaire, Kodjou gagna la case de son ami et vit avec joie la trompe magique suspendue à un clou au dessus du lit. Il se coucha et s’endormit, un sourire rusé aux lèvres.

A minuit, à l’heure où la terre est froide, où tous les animaux sauvages rôdent autour du village, Kodjou partit de la case la trompe magique à la main. Au cimetière, il s’arrêta sur la tombe de Mambi et souffla dans la corne qui imita à la perfection le hurlement lugubre d’une hyène affamée. Kodjou se baissa alors et grata d’une main la tombe tout en continua de jouer de la trompe. Dans sa tombe, dans tombe Mambi qui s’était enterré vivant, prit peur. Il crut fermement qu’une hyène en voulait à sa carcasse. En une fraction de seconde, il agrandit le trou par lequel il respirait, sortit sa tête et s’extirpa violement de la tombe. Kodjou s’étranglant de rire en entendant le soi-disant mort jurer tout bas de s’être laissée une fois de plus posséder par la trompe magique.

Les deux compagnons se fixèrent soudain. Dans les yeux injectés de sang, brillait étranglement la haine, la haine que suscite tous les mauvais instincts réveillés par l’égoïsme, l’envie de l’or. Sans mot dire, ils dépouillèrent de leurs boubous, s’enlacèrent violement et roulèrent à terre. Alors commença une lutte féroce et silencieuse dans les ténèbres. Leurs respirations bruyantes dominaient le bruit de la nuit. Ils restèrent aux prises jusqu’aux lueurs blafardes de l’aube, couverts de poussière et de sueur, bavant de rage et d’épuisement. Ils ne se lâchèrent que quand leurs muscles fatigués n’obéirent plus aux réflexes.

Assis face à face, ils regardaient encore fixement en reprenant leurs souffles dans leurs yeux on ne lisait plus d’animosité. Ils s’étaient rendus compte qu’ils se valaient aussi bien en ruse qu’en force physique. Une constatation amena une autre, ils remarquèrent qu’après sept ans de vie commune, ils se connaissaient si bien que chacun était en même de deviner les penses plus secrètes de l’autre. Ils constatèrent que c’est seulement, depuis qu’ils avaient eu l’or, que les idées de séparation, de vol, de tuerie leur étaient venues à l’esprit.

Plus que des frères de sang, ils se découvrirent amis depuis toujours, une amitié qui les avait liés l’un à l’autre à leur insu. Toute l’absurdité de leur égoïsme, de la cupidité morbide, et des ruses crapuleuses, leur apparu avec netteté. Ils baissèrent la tête en pleurant, cette fois, rampèrent l’un vers l’autre et s’enlacèrent de nouveau cette fois pour s’embrasser et se réconforter. Ils avaient maintenant foi l’un en l’autre et confiance en leur amitié.

« Je réalise maintenant, déclara Mambi, que si j’avais réussi à te tuer pour garder le trésor, je n’aurai pas pu en jouir. Après ta mort, je me serai rendu compte que j’avais tué une partie de moi-même ».

« Kodjou reprit : « je sais pour ma part que je ne peux perdre ce trésor sans cela m’affecte trop, mais te perdre aurait changé le sens de ma vie ».

A cet instant précis, partie$t du corps un grondement terrible comparable à celui de tonnère. Une langue de fume se leva, une bute de terre près de Mambi et de Kodjou, figés de terreur. La fumée grandit et devint de plus en plus blanche. Une odeur âcre de corne brûlée fit tousser les deux amis. Un vent faible sortit de nulle part, dissipa soudain la fumée. Alors apparut Fatala, le grand sorcier, paré d’une grande tenue de léopard, tenant en la main gauche la queue du lion, la queue du pouvoir suprême de la vie et de la mort.

Sa voix se fit entendre grande comme si elle venant d’un autre monde : «Mambi ! Kodjou ! Vous m’avez quitté pour chercher fortune. Je vous ai donné la fortune mais au lieu d’en jouir, vous vous êtes mis à vous disputer égoïstement. Cela prouve que vous n’étiez pas assez sûrs et assez mûrs pour la garder. Cette fortune ne vous appartient pas et je dois la rendre aux caravaniers qui l’ont perdue. Elle m’a servie à vous mettre à l’épreuve. La trompe magique vous a aidés à découvrir une autre richesse, l’amitié. Vous savez désormais que l’argent ne fait pas nécessairement le bonheur et qu’il faut pour en jouir, savoir le partager, le mettre au service de ses amis, de ses parents et de se semblables. Sur terre, aucun homme ne peut profiter seul la richesse. Ce sont les hommes qui font les riches et c’est au nombre de bouches qu’on nourrit, qu’on peut déterminer la richesse de quelqu’un.

En découvrant que vous êtes liés par des solides liens d’amitié, vous avez une richesse plus grande que tous les trésors du monde réunis. Vous avez maintenant confiance en un homme et confiance en l’avenir.

Quelle que soit la croyance que vous adoptez désormais, vous la pratiquerez avec une foi neuve. Je n’aurai rien à perdre, puis que dans toute religion, on vénère les morts, on croit aux esprits et on respecte les traditions des ancêtres.

Après ces mots, le sorcier disparut comme il était venu en emportant la trompe et les bourses contenant les trésors.

Mambi et Kodjou restèrent un moment interdis sous l’effet de l’apparition. Lorsqu’ils prirent, bras-dessous, bras-dessus le chemin du village, le soleil était haut dans le ciel. Leurs mines réjouies, reflétaient la joie de l’amitié et la confiance retrouvées. Ils vivèrent et moururent heureux, aimés et respectés de tous leurs ressemblambles.

BEI NALE-BOLO

Je vais vous chanter l’histoire d’un chef de canton qui consacra sa période de commandement à venger sa mère ignominieusement vendue par ses oncles, dit Séréwa. Cette vraie, la légende s’en est emparée, l’a amplifiée, l’a embellie pour en faire un hymne populaire en hommage à la piété filiale, aux souffrances quotidiennes des femmes.

Qui que tu sois homme,

Et où que tu sois

Tu es de la race de ta mère

Tu es dans les bras de ta mère

Tu te dois entièrement à ta mère

Et tu ne seras jamais

Jamais dans la vie que le bébé

Auquel elle aurait insufflé

Sa forte personnalité

Par le pouvoir divin

Goulûment bu dans ses seins

C’était au début de l’invasion coloniale. Sous un gras baobab aux branches très basses. Sonadjan-Mady-Keïta nouvellement désigné comme chef de canton, tenait une cour plénière aux premières heures de la journée.

Autour de lui étaient accroupis en cercle les vieux notables du canton, l’air grave et absent. Plus loin, une vingtaine d’hommes ayant largement dépassés la quarantaine, étaient plaqués à même le sol les figures braquées vers le soleil. Au milieu de ces suppliciés se promenaient les gardes du chef tenant à la main des gourdins. La sueur dégoulinait des barbes hirsutes des torturés et leur dentition noircie par les chiques de tabac et les jus de noix de cola, se découvrait en des rictus effrayants. Il y avait plus de deux heures qu’ils garaient cette pose. Ils ne devaient pas fermer les yeux aux rayons d’un soleil incandescents d’un soleil accablant de saison sèche. Leurs langues pendaient déshydratés tandis que des poitrines surchauffées et suffocantes, s’élevaient des gémissements sourds. Ils savaient, ces hommes, qu’ils payaient par ces supplices inhumains plus que pour leur incapacité à s’acquitter de l’impôt de capitation. Le fait d’appartenir tous à une même famille, la famille des Condé, renforçait cette opinion. D’ailleurs depuis l’avènement de Sonadjan-Mady-Keïta à la tête de leur canton, ils n’avaient connu que des souffrances. Une semaine plutôt, ils les avaient fait courir plus de dix kilomètres à l’allure de son cheval. Hier encore, après les avoir fait fouetter par ces cruels sbires, Sonadjan-Mady-Keïta les avait forcé à grimper au baobab pour s’y balancer aux branches basses tels des mange-mil . Toutes ces cruautés dirigées contre les Condé intriguaient les sages des cantons d’autant plus que Sonadjan Mady se montrait affable, généreux et compréhensif envers ses autres administrés.

Un silence lourd régnait sous le baobab et les notables toujours exposés au soleil, baignaient maintenant dans la sueur.

Soudain s’éleva au dessus de la foule la voix aiguë et chevrotante d’un griot, la voix bien connue de Diéli-Kodjou Kouyaté, l’ami, le conseiller et le griot attiré de Sonadjan-Mady-Keïta.

Les yeux fermés, jouant machinalement de sa guitare, il s’avança au milieu du cercle, contourna la chaise du chef et se dirigea vers les notables subissant le supplice du soleil. Il cessa de chanter pour parler et quand Diéli Kodjou se mettait à parler, nul ne pouvait se soustraire à l’intérêt de son raisonnement, au charme de sa voix et de ses gestes.

« Si puissante soit-elle, dit-il, la foudre ne peut prétendre pourfendre le nuage qui l’a portée dans son sein. On dit que le sang ne trompe pas, le sang ne ment pas et ne se perd pas, mais que dire de ceux qui maltraitent leurs parents ? La vérité n’est pas un fruit rare, celui qui la désire et la cherche avec conviction la trouve toujours …

« Je serai franc avec toi, mon ami Keita ! je te dirai les paroles que les sages ont confiées à mes oreilles pour que ma bouche les répète bêtement. Pourquoi donc mentirai-je Keita ? Celui qui frappe les pieds ne peut prétendre éviter la tête, tout est un tout dans l’homme. Quand tu gifles ton oncle maternel, c’est comme si tu avais porté la main sur ta mère ! Je ne te mentirai pas, même si la tombe de la peur était creusée dans mon crâne …

« Les sages disent que les enfants qui battent leur père et mère, finissent par se ronger les doigts jusqu’au coude de regret et d’amertume. Depuis Seidna Moussa tout se paye sur cette terre. Car si le mal doit être nécessairement grillé, l’impunité est le temps qu’il faut à la vengeance pour chercher des fagots de bois et y mettre fin.

« Ne frappe donc pas avec la rigueur et la vigueur de tes pouvoirs, enjambe le fleuve bouillant de ton courroux et laisse souffrir ces quadragénaires. Songe, songe O Keita que les jours de bonheur et de prospérité sont aussi pour l’homme, les jours de malheur et de pauvreté. Comme chante le Doudou le plus sage des oiseaux de nos campagnes, le monde est deux, deux.

« Je te jure par les grondements éclatants du tonnerre attisé par une divinité obscure. Je te jure par le chant retentissant du coq présage de vérité ! Un homme sage ne laisse pas dans l’immondice une charge qu’inévitablement il portera plus tard. Ton malheur est mon malheur et ton bonheur est mon bonheur. Enfin moi Diéli Kodjou, ton griot, ton ami, je te prie de libérer du supplice ces notables qui sont aussi tes oncles maternels car ne l’oublie pas, ta mère vient de leur famille, tu as dans les veines un peu de leur sang. »

Déili Kodjou fit une courte pause, il regarda Mady Keita qui, de la tête lui fit comprendre qu’il n’accordait pas le pardon. Tête baissée, arpentant dans tous les sens la place du baobab, Déili Kodjou poursuivit sa plaidoirie imagée :

« Mes grands pères ont vu, ils ont vu des sofas s’offrir librement à l’esclavage contre quelques kilos de poudre pour soutenir la guerre, la guerre sans merci qui devait libérer leurs parents. Mais ces braves, mais ceux-là qui se sont sacrifiés où sont-ils ? Mes maîtres m’ont raconté que dans les feux de combats meurtriers, ils ont vu des guerriers trancher les jarrets de leurs chevaux pour n’avoir pas à portée de la main, le moyen de fuir alors que leurs parents étaient en péril. Dis-moi, dis-moi alors Keita, quand par mégarde ton doigt ricoche sur ton œil et te fait couler des larmes, de colère Keita, est-ce que le doigt que tu fias couper ou l’œil que tu fais crever ?

Souviens-toi donc de ta mère et laisse aller en paix ses frères. En vérité, s’il est vrai que mourir est inévitable, il faut laisser derrière soi un fils valeureux, le fils de la vengeance qui fera payer les misères du père et les souffrances de la mère. Paye aujourd’hui à ta mère une partie de sa dette et laisse partir ses parents. Tu es le fils de la prospérité, le chaînon violent de la lignée pure des Keita qui fait respecter, et fructifier le nom de la famille. Mais n’oublie pas et n’oublie jamais que chacun des vieillards couchés aux rayons brûlants du soleil, a un fils comme toi.

Sonadjian Mady Keita se leva brusquement. Déili Kodjou se tut et ses doigts s’immobilisèrent sur les cordes de sa guitare. Défiguré par la colère, le chef reniflait comme une panthère en quête d’une proie. Ses doigts massaient énergétiquement la tige lisse de son bâton de commandement. Le fils de Sonadjan dominait de toute sa haute taille la foule qui avait accouru aux premières paroles de Diéli Kodjou.

« Mon ami Diéli Kodjou, tu es ce matin d’une impertinence intolérable. Au nom de quoi et de qui juges tu un chef ? tu abuses de ma bonté. Mais prends garde, le poulet qui prend part au marchandage d’un couteau, ne sait sans doute pas ce que l’avenir lui réserve. »

Sonadjan-Mady se rassit puis par un large geste de la main ordonna aux gardes de libérer les notables exposés au soleil. Se tournant ensuite vers ses courtisans, il leur dit sur un ton encore plein de colère : « je veux rester seul avec Kodjou ». Moins d’une minute après de qui se tenait humblement son fidèle griot.

« Pardonne-moi ami, reprit Kodjou, pardonne à mon ignorance et à mon manque de tact. Vois-tu, seuls les sages se rappellent en causant que la parole est du « tô » dont chaque boulette en révèle une autre. Grisé par le son de ma propre voix je me suis laissé prendre en jeu facile de sage conseiller, de critique sans responsabilité. Depuis que le monde est monde, le rôle de justicier, de défenseur des faibles et des opprimés a toujours tenté les hommes, mêmes ceux qui jouent un rôle effacé dans la communauté. Pardonne au lâche qui s’abrite derrière ta générosité pour te décocher des flèches empoisonnées et cela, d’autant plus traîtreusement, qu’il croit candidement le faire dans son bien. »

Sonadjan-Mady Keita fit signe à Diéli Kodjou de se taire et de s’asseoir et lui fit promettre de ne révéler qu’à sa mort le récit qu’il allait lui raconter. Pendant trois jours et trois nuits, le chef et son fidèle griot restèrent sous le baobab. Sonadjan-Mady Keita dévida à Diéli Kodjou l’histoire de sa vie et la raison pour laquelle il hassait les condé ses oncles maternels.

Plusieurs lunes se succédèrent dans le ciel toujours bleu du Mandé. Sonadjan-Mady Keita continua à faire subir aux parents de sa mère tous les supplices imaginables. On le surnomma « Sarafoufou- gbéléké » un enfant- qui- ne valait-pas-la-peine-d’être-mis-au-monde. Car peut-on supporter les dures souffrances de la maternité pour donner le jour à un ennemi ? or battre les oncles, frères et cousins de sa mère, c’est porter la main sur sa mère, cela est connu ! Sarafoufou-gbéléké avait fait coucher ses oncles dans la boue de l’humiliation ; il les avait fait fouetter comme des vulgaires bilakoros ; Un jour même, sous l’œil complaisant du Commandant de cercle, il leur avait distribué des bottes d’herbes qu’ils durent brouter comme des chèvres puantes. Quand Sonadjan-Madu Keïta réclamait l’impôt à ses oncles, il leur disait de pondre l’argent du Blanc comme des poules qui pondent les œufs. Alors sous les railleries de l’assistance, les chefs de famille Condé se mettaient en file, se baissaient en caquetant et déposaient à terre l’argent que les gardes ramassaient après eux. Ses plus proches oncles maternels, ceux qui de près ou de loin prirent part au mariage de sa mère furent dépouillés de leurs biens. Dans le canton, chacun paya d’une façon ou d’une autre la haine dont étaient l’objet les parents de Sonadjan, la mère de Sarafoufou-gbéléké. Impitoyablement, Mady ployait sous les volées de cravaches et des travaux forcés les Condé de son canton.

Sonadjan-Mady Keïta entreprit cependant plusieurs réformes sociales pour améliorer la condition de la femme. De son vivant il ne fut jamais question de mariage forcé et encore moins de la petite fille qui devait assister sa grande sœur dans le ménage. A celui qui réclamait contre la main de sa fille une dot excessive, Mady disait : « regarde la vache, quels profits tire-t-elle de la génisse qu’elle mettra au monde ? Serais-tu plus bête que les bêtes ? » Ce fut assurément pour Sarafoufou-gbéléké une bataille héroïque contre une tradition millénaire qui avait consacré la femme à la tyrannie de l’homme, l’homme rude, durement exploité à son tour par la féodalité. Sonadjan-Mady devint l’homme à abattre ; il devait mourir pour payer ses coups de boutoir contre la tradition. Oui ! Dans le Sankaran comme dans le Mandé, un homme chaud comme Sarafoufou-gbéléké ne pouvait fouler bien longtemps le sol des vivants.

Piqué au bas de l’oreille gauche un soir, le fils unique de Sonadjan se coucha pour ne plus se relever. On dit que tout ce qui se tient debout s’affaissera un jour pour l’éternité, mais seuls quelques hommes mûrs de Sankaran et du Mandé savaient précipiter les hommes vers la mort. Ils possédaient le secret de la mort fulgurante, le secret de l’agonie moins expéditive ou du lent trépas qui enfonce à petites doses le poison de la rigidité dans le corps condamné d’un ennemi.

Quarante jours après l’enterrement de Sonadjan-Mady Keïta, Diéli Kodjou qui à force de pleurer son chef et ami était devenu aveugle et avait perdu la voix, chanta une dernière fois les louanges de Sarafoufou-gbéléké devant tous les chefs de village du canton.

« Quand tombe un grand arbre, les oiseaux qui avaient élu domicile dans ses branches se dispersent. Mes yeux ne verront plus la nature s’étant rassasiés du monde merveilleux où régnait Keïta. Je ne chanterai plus les louanges de quelqu’un mais je dirai aujourd’hui les vérités grandioses qui ont guidé la vie de mon ami et de mon chef. Le souffle chaud de l’amour filial s’était éteint, l’agneau a cessé de bêler après sa mère.

Mais chaque homme à sa mort laisse un message, le message de Sarafoufou-gbéléké je vais vous le dire, je parlerai jusqu’à ce qu’une écume laiteuse m’englue les lèvres ; son message, c’est la piété filiale.

Ce monde assurément n’est que vanité, le fils de femme humiliée s’est couché pour l’éternité. Que la terre, que le sable, que le toro-arbre-funèbre du Mandé lui soient légers.

Qui que tu sois où que tu sois

Tu es dans les bras de ta mère

Que tu ries ou que tu pleures

Tu te dois à ta mère

Car un enfant ne peut bénéficier

Que de la somme de mérites

Accumulés par sa mère », chanta Diéli Kodjou.

« Ecoutez, reprit-il, écoutez l’histoire d’une femme et de son fils, voyez la trame fatale de deux vies qui se sont tissés avec une chaîne de douleur. Quand on fait du mal à un vieillard, il en meurt avec les ressentiments, mais quand on fait du tort à un jeune, il grandit en le gardant au fond du cœur.

Sonadjan-Mady, au fil des jours a fait baver d’exactions ses oncles maternels pour venger sa mère des souffrances qui lui ont été imposées par un mariage contre-nature.

Sokona, la mère de Mady Keïta, le chef dont je pleure la mort, avait à peine dix ans quand ses parents la confièrent à sa grande sœur sur le point d’être accompagnée chez son époux. La fillette chez son beau-frère fut considérée comme domestiques que les rois esclavagistes donnaient à leur fille à l’occasion de leur mariage. Elle était chargée de toutes les besognes du ménage en plus des travaux qu’elle effectuait aux champs. A la saison des pluies, on interrompait brutalement son sommeil au premier chant du coq pour l’envoyer dans les marais surveiller les semis alors que ses camarades d’âge ronflaient encore sur des nattes tièdes. Elle prenait ses hardes et se dirigeait vers la brousse. Le vent glacé et humide de l’aube naissante la faisait frissonner de froid, les grosses gouttes de rosée suspendues aux roseaux géants qui bordent les sentiers pleuvaient sur elle et mouillaient ses tristes haillons. En traversant les forêts ténébreuses où résonnaient encore les hululements des oiseaux nocturnes, son cœur battait d’effroi et pourtant il fallait avancer. Elle passait à gué les rivières sombres dans lesquelles se reflétaient les rayons encore pâlissants de la lune et des étoiles. Ses jambes tremblaient à l’idée de se poser sur serpents d’eau ou de ramasser les sangsues encore plus horribles. Six mois entiers, par les matinées blafardes de pluies incessantes, pataugeant dans la boue argileuse des mauvais sentiers, Sonadjan prenait journellement le chemin des marais. Au champs il fallait lutter contre la solitude déprimante de la campagne qui donnait au jour une durée incroyable ; il fallait protéger chaque pouce de terrain ensemencé contre les oiseaux rendus furieux par la vue des tendres pousses de riz. Inlassablement, tournoyant au-dessus de sa tête une trop longue fronde, elle devait arpenter le champ. Et le soir, à l’heure où l’étoile du berger scintille dans un coin du ciel, Sonadjan refaisait presqu’au galop le chemin tortueux qu’elle avait parcouru à l’aube. A la maison, elle récurait les calebasses, astiquait les marmites sous la surveillance tracassière et vigilante de sa sœur. Fourbue de fatigue, les yeux lourds de sommeil, elle mangeait sa maigre pitance faite des restes de la maisonnée. Pour la plus petite faute, elle se tordait de douleur sous les coups de fouet cinglants de son beau-frère, devant sa sœur indifférente.

On n’avait pour elle un mot d’estime ou de réconfort. Chaque jour avec le réveil, le cœur plein d’angoisse, Sonadjan se pénétrait de l’amère réalité : elle était donnée, vulgairement offerte en cadeau comme une brebis, une brebis qu’on faisait bêler de terreur chaque jour. Plus qu’une orpheline de père et de mère, Sonadjan connut une enfance pénible, une enfance sans repos, sans joie, sans rire. Comme on dit, elle a pilé l’amertume dans le mortier de la misère. Que Dieu aie pitié de son âme !

« Dans la vie on ne souffre pas en vain, car la misère est l’étui du bonheur comme l’ombre est l’écrin de la lumière. Les miettes d’efforts rassemblés seront toujours un bien acquis pour le soulagement, même si l’on ne doit pas jouir de ce bonheur sur terre, disent les sages anciens.

Sonadjan grandissait cependant et avec l’âge, elle s’embellissait de plus en plus, tandis que sa sœur empâtée de l’inactivité, s’enlaidissait et vieillissait à vue d’œil. A quinze ans Sonadjan avait le visage long d’un pur-sang, le cou fin et gracieux d’une gazelle, la taille souple et tenue d’une guêpe. Sur son corps les plus laides guenilles prenaient l’aspect des parures.

Son beau-frère remarqua cette double mutation dans son foyer : d’un côté sa grosse femme dont il était lassé, et de l’autre Sonadjan qui affichait toute la plénitude des charmes d’une jeune fille rayonnante de santé. Il décida de faire d’elle sa seconde épouse.

A cette nouvelle, la jeune fille eut une crise de folie. Elle tenta de se suicider trois fois. Elle pleura une semaine entière des larmes de sang. Dans ses moments de délire, elle criait à tous les échos que jamais elle ne serait la seconde de sa propre sœur au foyer de son cruel beau-frère. Elle hurla son mépris pour cet homme sans moralité qu’elle avait servi d’abord comme domestique et qui réclamait maintenant qu’elle lui consacrât sa vie.

Apâtés par la dot impressionnante versée par leur gendre, les Condé acceptèrent le mariage. Que pouvait-elle, faible Sonadjan contre sa famille, contre une tradition puissante et vieille ? Un soir ligotée comme un fagot de bois, elle se retrouva dans la chambre de son beau-frère.

Depuis cette brutale nuit de noces, sa grande sœur fut pour elle une coépouse acariâtre dont les scènes de jalousie tournaient à l’hystérie. N’osant pas attaquer son mari pour ce mariage incestueux, elle voua à Sonadjan une haine implacable. Jamais Sonadjan n’oubliera son enfance malheureuse, son mariage odieux et les terribles scènes de cette sœur qu’elle avait pourtant servie en esclave.

Epouse loyale d’un homme qu’elle n’aimait pas, Sonadjan se comporta dignement. Soumise à son sort, résignée devant la haine et travailleuse par surcroît, elle s’acquit l’amour et le respect de son mari et l’estime de son entourage. Un an après son mariage, elle mit au monde un beau garçon auquel fut donné le nom de MADY, Sonadjan-Mady Keïta.

Où que tu sois et qui que tu sois

Tu te dois à ta mère

Si tu es voleur, menteur et paresseux

Vas en demander la raison à ta mère

Car une femme sage au foyer

Qui sait parler, conseiller

Et respecter son époux

Ne peut donner le jour

Qu’à un enfant valeureux.

Cet enfant devint pour elle la lumière dans la nuit de son ménage. Elle porta sur lui toute sa tendresse, toute son abnégation et toutes ses attentions. Elle ne vivait plus que pour Mady et par Mady.

Le fils de Sonadjan grandit comme un papayer planté sur un tas d’immondices. Il hérita toute la grâce et toute la beauté de sa mère. C’était le plus beau et le plus fort garçon de son village. Homme et femme, personne ne pouvait voir Mady sans éprouver pour lui de l’estime et de la sympathie. On se sentait irrésistiblement attiré à lui par un fluide inconnu. Ses camarades d’âge qu’il dominait par son intelligence vive et sa force, l’avaient d’ailleurs choisis comme guide, comme chef.

Une nuit après une rude journée de travaux champêtres, Sonadjan qui ne se sentait pas bien, appela son fils et lui déroula l’écheveau pénible de son triste passé. Elle le pria ensuite de quitter le pays après sa mort pour aller vivre chez ses parents. Mady accepta. Il jura malgré les véhémentes prestations de Sonadjan, qu’il ferait payer à ses oncles tous les outrages qu’elle avait endurés. « Mes cupides oncles vomiront ta dot avec du sang. Jamais plus ils ne donneront en supplément à un homme, une jeune fille de bonne famille. J’abattrai l’arbre pourri de cette tradition et longtemps après moi, les hommes se souviendront de ma vengeance. »

Qui que tu sois et où que tu sois

Célèbre ta mère avec piété

Et n’oublie pas qu’à tout âge

Tu es dans les bras de ta mère

Oui ! si l’on ne peut éviter la mort

Il importe de laisser un fils après soi

Un enfant qui soit la récompense,

Le réconfort des misères de la vie

Alors, l’on aura pas vécu en vain.

Après le décès de sa mère, Sonadjan-Mady vint s’installer dans le village de ses oncles maternels. Dissimulant ses intentions, il se fit des amis, beaucoup d’amis. Dans le pays on ne parlait que de lui, de ses hautes qualités d’homme que ce soit au champ, à la chasse ou dans les débats à polémiques sous l’arbre à palabres. On reconnaissait en lui les qualités d’un chef. C’est pourquoi le jour où le Commandant blanc vint pour désigner un chef de canton, tous les vieillards se rangèrent à ses côtés. Le fils de la vengeance, à partir de ce moment, avait en main le sabre de guerre qui lui manquait pour accomplir ses desseins. Le lion ne rugit que quand il est repu, Sonadjan-Mady Kéïta pouvait lancer face aux Condé terrifiés, son cri de victoire et de vengeance.

« ON N’EST JAMAIS SI BIEN QUE CHEZ SOI »

Dans les profondeurs de la savane, on trouve bien souvent des hommes stupides, mais on rencontre également des collectivités stupides, débuta Séréwa. Connaissez-vous les motivations des querelles entre villages ? Personne ne saurait vous dire les raisons de cette aversion collective des uns envers les autre, mais chacun détestera cordialement tel homme parce qu’il vient simplement de tel village.

C’est ainsi que les Camara de Kiénéla avaient en sainte horreur les Condé de Barako. Les anciens des deux villages s’étaient retrouvés à maintes reprises sur les rives du fleuve ; ils avaient sacrifié des boeufs, des moutons et des poulets pour leur réconciliation, rien n’y fit ! Les querelles reprenaient invariablement à la saison sèche lorsque les feux de brousse permettaient des battues monstres, ou au bord des marres sacrées quand il fallait pêcher les poissons de la belle saison.

Aux premières pluies, tout le monde bêchait ses marais gluants, en ruminant sa haine comme les habitants du village voisin. A Kiénéla, comme à Barako, on ne sait pas pardonner et les rancunes séculaires se transmettaient souvent en bagarre et en batailles rangées. Une chanson illustre bien cette querelle entre villages voisins :

On n’est jamais bien que chez soi !

Mo bèni ibara-le

Oui ! tu ne peux oublier pour jamais

La figure qui surmonte rayonnante,

Les seins que tu as longtemps sucés,

Le visage de ta mère qui a souffert pour toi.

Tu ne peux effacer de la mémoire

L’image vivante de ton père

Ni de ta famille qui l’a créée

Et aussi les cases qu’il’a bâties.

Les silhouettes de tes camarades d’âge

Tes poursuivront jusqu’aux portes de ta tombe

Tu ne peux pas te souvenir du goût

De l’air qui gémit dans les feuilles, les pleines

Ni de l’eau ni de puits, des ruisseaux et rivières

Qui coulent aux pieds de ton village,…

Les termites n peuvent vivre pleinement

Que dans la mêlée de la termitière.

Et si il lui pousse des ailes pour voler

C’est bénédiction pour l’oiseau qui va le gober.

Dans le village, les anciens ont coutume de dire que, celui qui fièrement relève le pan droit de son grand boubou en disant qu’il ne s’intéresse pas aux activités des gens de sa collectivité doit également se dire, en remontant le pan gauche que personne au sein de sa collectivité ne prête attention à ses faits et gestes. Car, s’il est vrai que l’unité et la solidarité sont nécessaires dans une communauté, ce n’est certainement pas parce qu’un homme isolé risque d’être emporté par une bourrasque. Mais aussi loin que remonte les histoires des anciens, un village a toujours été une famille de plusieurs clans où toutes les tâches sont équitablement réparties pour le plus grand bonheur de tous.

Ces préceptes de la sagesse populaire, les vieux Fransédi Temboura les avaient oublié le jour où, suivi de ses femmes, de ses frères et de ses enfants, ils avaient quitté le village de Kiénela pour s’établir à Barako. Cette migration de toute une grande et vieille famille, avait profondément peiné les citoyens de Kiénela, bien qu’elle est été motivée par l’orgueil et l’entêtement de Fransédi, riche notable qui avait refusé de se soumettre à un jugement du « conseil des sages » dont il faisait d’ailleurs partie.

En effet, le vieux Fransédi avait fait battre à mort par ses fils, le chasseur Biram, « compagnon de jeu » de sa fille Massani. Pour un chef de famille, il est toujours permis des renvoyer par une bordée d’injures et de menaces le galant assidu de sa fille ; mais lui faire administrer la bastonnade mémorable à faire perdre aux caïmans le goût de ramper sur la terre ferme, c’est assurément outrepasser toute mesure. Biram le chasseur fut ce jour là, au-delà de son épiderme, aux dépens de son épiderme que prétendre qu’un homme ne doit pleurer sous les coups des fouets, ce n’est pas tenir compte de la durée du supplice et de la vigueur du poignet des fouetteurs. Biram, tout beau chasseur qu’il était, pleura sous les coups, il gueula même ! Telle une truie écorchée vive. C’était grotesque ! Mais…celui qui provoque la guerre de petit doit s’attendre à l’intervention des grands. Les parents de Biram, armés de gourdins prirent d’assaut la cour des Tamboura. Il s’en suivi une bagarre monstre qui laissa dans chacune des deux familles, plusieurs cas de facture, des blessures, des contusions et des courbatures compliquées.

L’affaire vint au « conseil des sages » après des larges explications de par et d’autre, le vieux Fransédi fut reconnu comme le seul fauteur de l’incident. Il fut mis en demeure de payer une chèvre à Biram pour lever le sang répandu aux cours de la bagarre, et cent noix de cola pour les coups de bâton. Le vieux Fransédi devait publiquement demander pardon au jeune chasseur qui lui accordait la main de jeune fille pour laquelle il avait été justement frappé.

Trembla de colère, Fransédi interrompu brutalement son collègue Bakary qui prononçait le verdict des vieillards : « je vous connais tous tant que vous êtes, dit-il. Vous savez que non seulement l’un des plus vieux chefs de famille, mais aussi des plus riches du village. Cela, beaucoup d’entre vous ne me le pardonnent pas. Donner ma fille, une chèvre et cent noix de cola à Biram et lui demander par-dessus le marché pardon, pardon d’être venu dans ma famille, courtiser ma fille aînée ? Jamais, je ne le ferai dusse-je porter mon pantalon par la tête. Et cela, aussi vous le saviez, vous savez que jamais moi Fransédi, Nafadima-FransédiTamboura ne demanderai pardon à un chasseur vulgaire, un homme qui couche à la belle étoile et qui paye la brousse. Jamais ! »

Le vieux Fransédi avait perdu la tête ! A Kiénéla, on aimait pas ce qui faisait ostentation de leurs richesses. Et puis, au village, on ne considérait que pour tout homme, la brousse était un second village. C’était assurément signe de folie que d’attacher publiquement au mépris pour un métier aussi honorable que celui de chasseur.

Un murmure de désapprobation fusa de la foule, ce qui amena le chef de village à prendre la parole :

« Ecoute Fransédi, dit le doyen du village, tu parles quand tu suffoque de colère ; pourtant tu dois savoir que celui qui parle quand il est en colère devient vulnérable pour ses ennemis. Tu as été jugé avec équité et avec tous les égards dus à ton rang, mais tu as du fait du mal, tu dois payer sinon il te reviendra. Tais-toi et obéis au conseil. Si tu refuses de t’en remettre au verdict de tes camarades d’âge qui dirigent le village, tu te seras mis volontairement au ban de la collectivité ».

-« Soit ! Acquiesça le vieux Fransédi. Je peux vivre sans respirer le même air que vous et sans approuver vos jugements iniques. Qu’ai-je à perdre en allant vivre ailleurs ? J’ai mes femmes, mes frères, mes enfants. Je possède des bœufs, des moutons, des chèvres et de la volaille. S’il faut que je m’humilie jusqu’à m’excuser auprès de Biram qui n’a d’ailleurs pas l’âge de mon fils aîné, je quitterai Kiénéla pour m’établir à Barako avec ma famille. »

après ces mots, le vieux Fransédi s’en retourna chez lui sans jeter un mot de politesse à ses camarades du Conseil des anciens. Les vieillards apaisèrent les parents de Biram et les renvoyèrent chez eux. Ils décidèrent ensuite de ne pas céder devant les ménaces de Fransédi qui s’était aliéné l’estime de tous ceux qui avaient assisté ce jour-là au jugement. D’ailleurs ne pas exiger l’application stricte des décisions du Conseil des anciens serait une faute lourde ; le précédent ainsi créé inciterait les villageois à contester de plus en plus les jugements des vieillards. La collectivité tomberait alors dans l’anarchie.

Malgré ce sage raisonnement du chef de village, les vieillards ; connaissant l’orgueil et l’entêtement de Fransédi, tinrent conseil et décidèrent de réduire considérablement les amendes infligées à leur camarade. Ils vinent voir Fransédi et lui proposèrent de ne payer que la chèvre pour laver le sang versé. Mais la décision de ce dernier était prise ; il ne ferait pas un jour de plus à Kiénéla. Pour lui, c’était déjà une humiliation que de lui avoir imposé de demander pardon au jeune chasseur. Il resta inébranlable sur sa position malgré les prières et les conseils de ses collègues. Dépités de n’avoir pas réussi à retenir Fransédi, les vieillards regagnèrent leur demeure convaincus qu’il se repentira un jour de cet entêtement. « A un certain âge un arbre transplanté ne peut plus reprendre vie, se dit le chef de village, Fransédi a passé l’âge de la migration. »

Fransédi et sa famille furent accueillis à Barako comme on accueille toujours un transfuge d’un pays ennemi. Les vieillards, dès son entrée au village, convoquèrent toute la population. On organisa une grande fête et jusqu’à une heure avancée de la nuit, tam-tams et les chants résonnèrent. Le lendemain, les jeunes gens se mobilisèrent pour défricher une concession où furent hâtivement bâties les cases qui devaient désormais abriter Fransédi et les siens.

Les émigrants de Kiénéla étaient installés une semaine à peine, quand un grand malheur frappa Barako. Un matin, des nuages de criquets s’abattirent sur leurs cultures et grignotèrent toute la verdure. Après leur passage, il ne restait plus un seul brin d’herbe à mettre dans les canaris à sauces ou sous les dents des animaux domestiques. Quelques heures seulement après cette calamité, un grand incendie consuma des quartiers du village plusieurs personnes périrent et comme tous les parcs à bestiaux étaient construits dans ses quartiers, les bœufs, les moutons et les chèvres grillèrent comme des méchouis.

Quatre jours durant, Barako devint le village de la désolation, d’où montaient en chœur les clameurs déchirantes de la population. Le soir du quatrième jour, les villageois cernèrent en masse la case du chef qui était le sorcier de la communauté. Une délégation vint demander la cause de cette calamité au sorcier, sensé être dans le secret des dieux.

Ne sachant à quelle cause attribuer cette succession de malheurs, le chef spirituel de Barako pressé de questions, dit que seule la présence d’un étranger venu d’un village ennemi pouvait ainsi réveiller la colère des ancêtres morts.

La foule se rua alors sur la famille des Tamboura que le sorcier venait sciemment de livrer à sa brutalité. En un tour de main, les cases construites dans la joie furent ou incendiées ou démolies.

Le vieux Fransédi, ses femmes, ses frères et enfants furent traînés sur la place publique et allaient succomber sous les coups de bâton si le sorcier, saisi de remords, n’était venu s’interposer pour arrêter le massacre.

Cette nuit même, le vieux Fransédi et sa famille furent reconduits hors des murs de Barako avec de bruyantes invectives. On les avait délestés de tous leurs biens.

La mort dans l’âme, les habits en lambeaux, la figure ensaglantée, Fransédi Tamboura marchait péniblement vers Kiénéla, son village natal qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Les pleurs de ses femmes, de ses frères et de ses enfants lui déchiraient le cœur. Il avait tout perdu, honneur et richesses. Mais ce qui le tracassait le plus, ce qui l’épouvantait dans le malheur qui venait de fondre sur lui, c’était d’affronter ses camarades qu’il avait laissés à Kiénéla et qui l’avaient prié de ne pas les quitter. Il se dit un peu tard « que la colère est un mur de ténèbres qui empêche de voir la vérité. On dit que celui qui bien souvent monte la colline d’orgueil, entrevoit à l’horizon les marais de l’humiliation et du mépris ». Fransédi méditait la justesse de cette pensée.

« Sous la toison grise de ma chevelure, murmura Fransédi, il n’y a pas plus de grain de sagesse qu’il n’ y a de pépin dans une banane. J’ai cru fuir la honte et j’ai rencontré sur ma route une humiliation qu’aucun homme de ma race n’a encore subie. J’ai été traîné sur la place publique pour être fouetté comme un vulgaire bilakoro je retournerai à Kiénéla, mon village natal pour expier ma faute et suivre mon calvaire, après quoi je me suiciderai. »

Aux portes du village, malgré sa belle résolution Fransédi arrêta la marche. Les larmes aux yeux, il expliqua aux siens que plus il approcha Kiénéla, plus ses pas s’alourdissaient de honte et regret.

A cet instant précis, de roseaux géants qui bordent le sentier de Kiénéla, s’éleva de mille gosiers, un chant de beinvenue. Claquant des mains, les frères de Fransédi Tamboura, les habitants de Kiénéla formèrent une double haie sur le passage des émigrés. Figé dans une attitude piteuse, Fransédi n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles. Mais les sages de Kiénéla se détachèrent des rangs et vinrent au devant de lui.

« Sois le bienvenu, notre frère, lui dit le doyen du village. Nous avons appris tes malheurs et nous t’offrons de les partager avec toi car dans une communauté comme la nôtre, le bonheur comme le malheur se partage entre les membres. Viens ! »

Frappé par tant de bonté et de marque de solidarité au moment où i désespérait de la vie, Nafadima-Fransédi Tamboura vacilla comme une feuille morte tourmentée par le vent, il tomba et perdit connaissance.

Des jeunes gens accoururent aussitôt pour lui porter secours et c’est dans un hamac qu’il gagna son ancienne cour.

Là encore il trouva ses cases blanchies au kaolin et leur toiture abondamment pourvue de paille. Oppressé par tant d’émotion et secoué par une inspiration subite, le vieux Fransédi qui n’avait jamais joué de sa vie un instrument de musique et qui n’avait jamais chanté, se saisit d’un « Coni » et composa cet air populaire qu’on fredonne encore aujourd’hui : « mo bèni i baralé » ce qui veut dire que : l’on est jamais si bien que chez soi ».

« Car l’on est jamais bien que chez soi, dans la chaude ambiance de fraternelle solidarité. Au plus fort d’un monde pour lequel l’on est fait. »

Ce ne sont donc pas des propos en l’air, ni des paroles futiles de griot alléché, l’on n’est si bien que chez soi si jamais l’on n’a rien fait de mal.

ON NE FAIT JAMAIS RIEN QU’A SOI-MEME

« On ne fait jamais rien qu’à soi-même.

Si tu es honnête, tu es pour toi-même.

Si tu es bon ou méchant tu ne l’es qu’à toi-même.

Tout se paye en ce monde éphémère.

Décrivant un cercle aux contours distincts.

Les actions d’un homme lui reviennent toujours

Par des voies que Dieu seul connaît…

Ainsi parlaient les anciens. C’est au cours d’une petite promenade que Séréwa raconta cette histoire.

-« Je vais t’expliquer ces propos dans le récit que j’offre à ta méditation. Ecoute attentivement :

Une vieille radoteuse, une vieille femme du nom de M’Mâ Fanta répétait toujours à sa bru, ces mots : « Tu ne l’as fait que pour toi-même ! »

Quand la femme de son fils lui apportait de l’eau chaude, elle disait toujours : « merci ma fille, tu ne l’as fait que pour toi-même ».

Au déjeuner, c’était la même réflexion. A midi, quand la bru apportait du riz à la vieille, elle s’entendrait dire les mêmes paroles. A qui voulait l’écouter M’Mâ Fanta répétait toujours :

« On ne fait jamais rien qu’à soi-même. Si tu es bon, tu ne l’es que pour toi-même, si tu es méchant, tu ne l’es que pour toi-même, car tout se paye en ce bas monde. »

Dites et redites à longueur de journée, à toutes les occasions et autour de tous les menus faits, ces paroles avaient fini par excéder la jeune femme de ménage. Elle résolut d’y mettre fin une fois pour toutes.

Elle ne savait pas, la jeune femme nerveuse, que les vieilles personnes qui ne peuvent plus agir, se croient obligées de prodiguer des conseils à tout moment. Les vieilles femmes sont souvent exaspérantes mais si l’on épluche avec raison les bordées de proverbes qui giclent de leurs lèvres, l’on se fait sûrement une provision riche d’expérience. La bru de M’Mâ Fanta n’avait pas compris cela.

Elle prépara un bon plat de riz dont elle empoisonna la sauce. Puis elle apporta ce plat à la vieille M’Mâ Fanta.

En déposant le repas, elle dit à la vieille M’Mâ Fanta : « voici ton repas de midi.»

M’Mâ Fanta répondit : « Merci ma fille, tu ne l’as fait qu’à toi-même ». Murmurant des injures, avec un mauvais sourire au coin des lèvres, la jeune femme sortit en se disant : « Vieille sorcière, tu verras après avoir mangé de ce riz, si je ne l’ai fait que pour moi-même. »

Un moment après, survint le petit garçon de la jeune femme et, comme toujours, l’enfant se dirigea vers sa grand’mère et lui demanda si elle ne lui avait rien gardé de bon à manger. La vieille lui désigna le plat que la mère du garçon venait de déposer. L’enfant prit le riz et en mangea la plus grande part. Quand il eut fini, il remercia grand’mère et s’en alla retrouver sa mère.

Un moment après, la jeune femme affolée revint trouver la grand’mère. Le petit garçon se tordait de douleur dans ses bras ; de la bouche de l’enfant coulait une bave verte. Visiblement l’enfant offrait les symptômes d’un empoisonnement.

« Qu’as-tu mon enfant, qu’as-tu mangé » ? demanda la vielle M’Mâ Fanta.

-« Grand’mère, je n’ai mangé depuis ce matin que le riz du plat que tu m’as présenté. »

A ces mots, la jeune femme poussa un grand cri. Elle hurla qu’elle avait empoisonné ce plat pour tuer la vieille. Elle s’arrachait les cheveux, elle se roulait par terre, elle se lacérait la figure de ses ongles. Elle faisait pitié. En voulant empoisonner la vieille, elle avait empoisonné son enfant.

La vieille la calma. Elle sortit de son canari un contre-poison qui pouvait arrêter les effets de n’importe quel poison. M’Mâ Fanta l’administra à l’enfant qui guérit aussitôt.

Après quoi, elle redit à sa bru : « si tu fais le mal, tu ne l’as fait qu’à toi –même, si tu fais le bien, tu ne le fait que pour toi-même. Ma fille, cette histoire qui restera entre nous, t’en a donné la preuve. »

La jeune femme n’oublia jamais plus cette leçon et devint une bru toute dévoué et pleine d’affection pour la vieille. Ce jour-là, elle avait sa vérité, la vérité qui donne à réfléchir.

Oui ! dans la vie, il faut se laisser vaincre à certains principes. Il faut se convaincre de certaines vérités. La vie communautaire l’exige. C’est pourquoi nos anciens soutenaient ce paradoxe :

« Le mensonge de tout le village devient une vérité pour tout le village ». Ils disaient aussi « qu’un mensonge qui persiste quatre-vingt-dix ans, devient une vérité ». Sans doute les anciens avaient-ils tort ? s’interrogea Séréwa qui reprit :

« tout le monde chercha la vérité, tout le monde dit la vérité selon les événements, les époques et les milieux. Aussi la marge entre le mensonge et la vérité est souvent invisible. Mais on dit que la vérité a terrassé le mensonge à l’image du sable et de l’eau. En bien oui ! l’eau a submergé le sable une fois pour toutes. C’est pourquoi l’eau flottera toujours sur du sable, aussi la vérité surnagera toujours les flots de mensonges. On dit aussi que la vérité, c’est la lumière, le mensonge, l’ombre. Malheureusement il y a toujours un écrin d’ombre autour de la lumière pour en rehausser la clarté. C’est pourquoi la vérité et le mensonge sont comme le cavalier et le cheval ; l’un ne va pas sans l’autre, bien que l’autre, c'est-à-dire le cavalier, ait une situation privilégiée. La vérité c’est la lutte quotidienne pour le vrai. C’est pourquoi dire la vérité, on le fait pour autrui, mais c’est surtout pour soi-même. Il est des hommes qui ne supportent pas la franchise à eux-mêmes ! On dit que la franchise à un ami renforce l’amitié, mais ou prétend également que toute vérité n’est pas bonne à dire et qu’il faut savoir signifier la vérité à qui peut la comprendre et la supporter !

Séréwa éjecta un long jet de salive et poursuivit :

-Je vais vous raconter l’histoire de l’homme qu’on appelait Tougnafo-Fodé.

Un grand empereur avait à son service un garde qui avait le culte de la vérité et qui se vantait que jamais un mensonge ne sortirait d’entre ses lèvres. On l’avait surnommé dans la cour Tougnafo-Fodé, Fodé-qui-dit-la vérité !

Un jour, un de ses camarades, pour lui jouer un tour, se fit passer pour mort. Le plaisantin se coucha, ouvrit fixement les yeux et fit couler de sa bouche une bave blanche. Tougnafo-Fodé, vint dans la case de son ami. Il le vit dans cet état versa beaucoup de larmes et alla trouver le Roi pour lui annoncer la mort de son compagnon.

A cette nouvelle, le Roi qui aimait beaucoup le soi-disant défunt, recommanda à Tounafo-Fodé de le faire enterrer avec beaucoup d’honneur.

Tougnafo-Fodé, rassembla les guerriers, convoqua les pleureuses, fit venir des imans et le sages du pays. Quand dans la famille du défunt tout ce monde fut réuni, le mort éventra son cercueil et en sortit en ricanant.

« Tiens, Tougnafo-Fodé, dit-il la gorge gonflée de rire, pour une fois tu as menti. Tu annonces ma mort alors que je respire à pleins poumons. »

Tougnafo-Fodé, lui répondit : « Je n’ai pas menti car tu es mort effectivement. En disant ces mots il porta à son ami un coup de sabre. Le plaisantin tomba mort. On lui fit les honneurs d’un enterrement royal.

Quand cette nouvelle fut rapportée au roi, il convoqua Tougna-Fodé et le fit mettre à mort. Avant l’exécution de son garde, le Roi lui dit : C’est par vantardise, par orgueil démesuré que tu te flattais de toujours dire la vérité, mais pas par amour de la vérité. C’est à cet orgueil que tu as sacrifié ton meilleur ami.

A ce stade, le culte de la vérité devient une folie dont on peut craindre tous les excès.

MALISSADJO

Cette histoire s’est déroulée a temps béni où les animaux parlaient comme des hommes ; aux premiers âges de la vie où toutes les créatures des dieux vivaient en bonne harmonie et amitié sur la terre…

Malissadjo, vieille ballade de Séréwa, retrace l’amitié indéfectible qui lia autrefois une jeune fille à un hippopotame. Génie…

Quand un homme en aime un autre

On ne trouve rien à redire

Quand une femme aime une autre

Cela demeure sans commentaire

Mais lorsqu’un mâle se lie d’amitié

Même d’une amitié franche et pure avec une femelle

Pourquoi donne-t-on à cette liaison

Un sens et un caractère répréhensibles.

Pourtant on doit pouvoir vivre de passion

Se jurer amitié et amour éternels.

Mâling, l’hippopotame, vivait dans les eaux calmes et profondes d’une rivière, à proximité d’un paisible village de pêcheurs et de cultivateurs. Les hommes le connaissaient et le vénéraient car, dit-on, le Mâling avait conclu, il y a longtemps, un pacte de protection avec le premier homme qui défricha l’emplacement du village.

Mâling n’était pas un vulgaire hippopotame comme ses frères de race ; lui ne saccageait pas les récoltes et ne faisait pas chavirer les files de pirogues qui sillonnaient la rivière. Il avait acquis la sagesse des plus sages vieillards du village, et parlait la langue des hommes à la perfection. On le disait génie, un génie bienfaisant qui dispensait la fortune aux hommes qui eurent la chance d’être de ses amis. Bref, c’est lui qui protégeait le village et veillait à la prospérité de ses habitants.

Un jour que l’hippopotame prenait le frais sur le bord de la rivière, il vit une femme en grossesse qui remplissait d’eau une jarre.

« Femme de bonne race, que la paix soit sur toi salua le Mâling ! je te veux du bien ! je la sais, depuis que tu t’es établie avec ton époux, tu es l’exemple de la femme travailleuse, de l’épouse soumise et de la mère aimante. C’est pourquoi je veux me lier d’amitié avec la fille que mettras au monde. De cette union entre ta fille et moi, dépendront désormais le sort de tout ton village et mon attitude envers les hommes. »

La femme accepta, mais à la condition qu’il ne fut jamais question de mariage entre l’hippopotame et sa fille et que leur amitié demeurât le reflet de l’amour qui lie un frère à une sœur.

Quelques semaines après, la femme-à-la-jarre mit au monde une fille. Comme une plante sauvage, la fillette poussa rapidement, grandit comme du maïs dans un champ bien labouré, et devint belle comme une plaine de riz mûr au clair de lune.

Un après-midi, à l’heure creuse où les bêtes sauvages s’étendent le long des cours d’eau, la femme-à-la-jarre prit sa fille par la main et l’amena au bord de la rivière. Elle se présenta au Mâling et lui montra sa fille. Tous trois cassèrent les noix de cola de l’amitié, de l’amitié éternelle qui liait désormais la jeune fille au Mâling.

Nullement effrayée, la jeune fille se prit à aimer son hippopotame, amour qui se renforçait au fil des jours et à chacune de ses visites à la rivière. Son existence était désormais partagée entre la case de sa mère et les parties interminables de baignades qu’elle faisait avec son ami. L’hippopotame la combla de bijoux en or et des perles. De son côté, la jeune fille apportait au Mâling des fruits tendres et même des poulets rôtis. Ils s’aimaient et étaient unis comme deux pétales d’une même fleur, comme deux doigts d’une même main. La présence de l’un devint nécessaire à l’autre comme l’eau au poisson, comme l’air à l’homme. Jamais sur la terre des hommes on avait vu une liaison si parfaite.

On dit que la perfection n’est pas de ce monde et lorsqu’elle apparaît dans n’importe quel domaine, la médisance publique s’acharne à lui trouver un revers repoussant. C’est ce qui arriva !

Au village, oublieux des services innombrables que le Mâling rendait à leur communauté, les hommes commencèrent à critiquer cette liaison. Les langues allaient bon train. Les vieilles commères qui filaient le coton aux portes des cases, hochaient tristement la tête lorsqu’elles voyaient passer la jeune fille. Ses camarades la fuyaient comme si elle avait la peste. Le plus grave, d’après elles, c’est qu’arrivée en âge d’être mariée, la jeune fille n’envisageait pas encore de mettre un terme à ses visites au bord de la rivière.

Les vieilles racontaient à qui voulait les entendre, que le Mâling se métamorphosait en un beau jeune homme pour attendre les visites de sa jeune amie.

On reprocha à son père d’avoir rendu sa fille à un animal, à un quadrupède, à un diable.

La mère, la femme-à-la-jarre, passait des nuits et des jours entiers à pleurer, incapable de détourner sa fille de son ami. Elle ne voyait pas de mal pourtant à cette amitié, puisqu’elle savait qu’en les liant, elle avait posé la condition que jamais sa fille ne deviendrait l’épouse de l’hippopotame. Condition que l’animal sacré avait acceptée.

La jeune fille avait été fiancée à son insu naturellement, à Simbo-Salia, un chasseur, un jeune et redoutable chasseur du village. Celui-ci ne voyait pas d’un bon œil cette amitié qui liait sa future épouse à l’hippopotame, fût-il génie le plus puissant de la création.

Simbon-Salia ne dormait plus, il ne chassait plus, tourmenté par les commentaires calomnieux que tout le village débitait autour de cette liaison. Excédé il décida d’y mettre fin par tous les moyens.

Il en parla à sa fiancée qui ne l’écouta pas et lui rit au nez. Il la pria à genoux, la combla de cadeaux, puis la menaça. Rien n’y fit ! La jeune fille pour rien au monde, ne voulait se passer des heures de baignade, de cuisson d’œufs de perdrix sous le sable chaud de la plage et des promenades, de longues promenades à travers le monde merveilleux de la brousse inculte, en compagnie de son ami Mâling.

Un matin, Simbo-Salia prit son fusil long de trois coudées, et se dirigea vers la forêt sacrée où se dressait la cabane d’une sorcière, une terrible sorcière qui avait vendu son âme au génie du mal. La sorcière lui remit une balle magique qu’aucune autre puissance ne pouvait détourner de la cible visée.

Par un chaud après-midi, à l’heure où il savait l’hippopotame étendu mollement sur le sable, le chasseur chargea minutieusement son fusil. Il mit dans son canon sept doits de poudre sur lesquels il déposa la balle de la sorcière.

Quand il vit l’hippopotame, son sang ne fit qu’un tour, une bouffée de colère lui monta à la tête et l’aveugla. Il mit un genou à terre visa longuement, puis tira :

J’ai vu le sable rouge de sang,

D’un sang généreux et vermeil ;

Les eaux de la rivière en étaient teintées,

Mais qu’ai-je vu, que vois-je encore ?

Mâling, Malissadjo, mort d’avoir beaucoup aimé

Est-ce ainsi que s’achève une amitié ?

Si tu avais su, tu ne te serais jamais lié,

Jamais lié d’amitié avec une femme.

Le Mâling tomba touché au cœur. Il brama de douleur. Son sang giclait impétueusement par le trou béant fait par la balle magique.

Au village, la jeune fille entendit la salve insolite en direction de la rivière. Poussée par un pressentiment, elle accourut le cœur lourd d’appréhension et d’angoisse. A la vue de son ami, étendu dans une mare de sang, elle fondit en larmes. « Si je n’avais pas été une femme, le Mâling vivrait encore et notre amitié ne serait pas brisée si tragiquement », disait-elle en se frappant la poitrine.

Elle se jeta près de l’animal moribond. Elle s’arrachait les cheveux et se roulait dans le sable tiède de sang. Tandis que le Mâling, sporadiquement, lançait un cri de détresse qui semblait demander à Simbon-Salia, la cause de son assassinat.

La nature même partagea le sort tragique qui frappait l’hippopotame-génie. Le ciel qui, cinq minutes plus tôt, était d’un bleu pur, se troubla ; une violente bourrasque se déclencha et sous la puissance haleine, les arbres se couchaient dans l’air tourmenté.

Les grondements de tonnerre se firent entendre lugubrement. A deux reprises la foudre fendit l’atmosphère. Un orage d’une rare violence s’abattit, semant comme du fonio, des grêles, des grêles grosses comme des pierres. La rivière grossit subitement, ses eaux bouillonnaient de fureur. Elle déborda son lit, submergea la campagne et les cases ; les champs disparurent sous les flots. Plusieurs hommes périrent dans le déluge.

Une perdrix qui avait assisté à la conclusion du pacte d’amitié entre l’hippopotame et la jeune fille, et qui avait vu le fin tragique de leur liaison, eut la chance de prendre son essor. C’est par elle que le chant de Malissadjo fut composé. Elle disait, la prudente perdrix :

Je l’avais bien prévu :

Cette amitié devait finir ainsi

Avoir confiance en une femme

C’est se fier à une rivière qui déborde.

Et l’on dit encore aujourd’hui, que c’est pour cette raison que la perdrix préfère mourir de faim, plutôt que de vivre domestiquée par les hommes.

Unis dans la vie par une amitié éternelle, le Mâling et la jeune fille furent réunis dans la mort.

Oui, quand un homme aime un autre homme,

On ne trouve rien à redire.

Quand une femme aime une femme,

Cela se passe de commentaire.

Mais quand un homme se fie d’amitié,

Même d’une amitié fraternelle et pure

Avec une femme !

Après l’inexplicable inondation, lorsque les eaux se retirèrent, le village fut entièrement rebâti. Les vieillards confisquèrent le fusil du chasseur qui avait commis le sacrilège d’abattre l’hippopotame-génie. Simbon-Salia fut mis au ban de la communauté et chassé du village. Pour vivre, il fut contraint de cultiver un grand champ de riz et construisit une cabane au centre de la forêt.

Un matin, Simbon-Salia entendit les tambours de guerre. Il sut par la suite qu’une invasion des brigands était signalée aux portes du village. Tous les hommes valides furent immédiatement mobilisés. De fusils, des arcs et carquois, des sabres, des sagaies, des massues énormes et autres coutelas, furent distribués. Le chasseur banni se présenta aux anciens. Il réclama une arme pour se battre contre les ennemis du village. Non seulement il n’eut pas d’armes, mais il lui fut refuser l’honneur d’intégrer les rangs de ses concitoyens. Mais celui qui peut abattre un éléphant ne craint pas d’affronter une horde des pillards. Sans se décourager, Simbon-Salia porta son collier protecteur, il enfila sa tenue de brousse aux couleurs de feuilles sèches, puis il se coîffa de sa toque de poils de buffle. Au moment où la bataille faisait rage, il intervint les mains nues, assommant ici et là des pillards isolés. Comme une panthère, d’un arbre il bondit sur le dos d’un cavalier, qui semblait être le chef des brigands. Les deux protagonistes roulèrent à terre, se firent les prises les plus décisives de la lutte à mort. Déployant alors toutes ses forces en une sauvage énergie, Simbon-Salia prit le dessus et réussit à étrangler froidement le chef des pillards. Il s’empara du fusil et en fourcha la monture du vaincu. Dressé sur la selle du cheval cabré de vigueur il poussa le cri retentissant du guerrier qui charge à mort. Les pillards éberlués, s’enfuirent en désordre, abandonnant leurs armes et leurs précieux butins de rapines ?

De retour au village, Simbon-Salia repenti, couvert de la gloire de sa victoire sur les pillards fut accueilli en héros populaire. Il présenta au conseil des anciens le cheval et les fusils qu’ils avaient arrachés au chef des brigands durant la bataille. Les sages lui permirent de garder son butin et lui remirent en plus son ancien long fusil, compagnon fidèle de son errance d’autrefois. Désormais, Simbon-Salia n’était plus l’esseulé du village ; il pouvait reprendre les sentiers tortueux de la brousse en grand chasseur solitaire.

Au village, chacune fois que l’on traverse en pirogue la rivière sacrée de Malissadjo, on doit appeler trois fois l’hippopotame-génie, sinon l’embarcation chavire et aucun être n’en réchappe. Ce qui veut dire que l’hippopotame n’est pas mort ; il vit, cependant il boude les hommes, ne voulant plus entretenir des relations avec eux.

LA LIANE DES GENERATIONS

« Qu’elle soit seule ou plusieurs sous un même toit, au même toit, au même nom, la femme est l’homme de tout ménage. »

Mère, c’est elle qui insuffle par le pouvoir de ses affections et la force morale, le courage et la volonté de lutte à se ses enfants. Epouse, disent les sages, elle fait ou défait une famille car elle est le chaînon de la tradition, la liane médiane des générations qui s’enfilent indéfiniment.

Bien qu’il la porte en lui, l’homme n’aime pas et ne peut supporter la sollicitude. Il est fait pour la multitude solidaire de la famille et du village. Il doit se lier, et la liane, c’est la femme. Il n’y aurait pas de gerbes de postérité s’il n’y avait la ficelle féminine pour l’enserrer.

Qu’elle soit méchante comme une sorcière, mangeuse de mâles comme une menthe, stupide comme une hyène, radoteuse comme une courtisante, fine et rusée comme une renarde, laborieuse et simple comme une fourmi, sage et résignée comme la terre, le femme reste le sujet principal des vallées dans le village, dit Séréwa en ricanant.

Les mères éternellement courageuses, les folles du logis, les marâtres vipérines, les épouses acariâtres ou vaillantes et magnanimes, les infidèles maudites, les belle-mères insupportables, les jeune filles, belles et capricieuses ; toutes ces femmes parlent, chantent, aiment et souffrent leurs passions par la voix des hommes infatigables.

Et la mémoire puise abondamment dans les faits vécus, les calebassées de larmes, de joie et de sagesse. Car riche et incroyable pleine est la vie de la femme de mon village. Séréwa fit une pause songeuse.

« La chance suprême pour un homme, c’est d’avoir longue vie. La longévité offre l’opportunité de beaucoup voir, d’entendre beaucoup, en émoussant la crédulité par le scepticisme », reprit Séréwa.

« Mais si malgré tout tu meures en croyant en une religion, c’est que tu es un être exceptionnel ».

A Wolondou, une veuve, sa mère et sa jeune fille vivaient seules à la sortie du village. La jeune fille du nom de Manta était d’âge à se marier, elle était belle comme déesse. Cependant elle ne voulait pas se marier, du moins, elle n’admettait qu’un home vinsse à lui demander la main. Elle passait nuit et jour, éviter le malheureux sort qu’avait été celui de sa pauvre mère.

Sitan, sa mère avait depuis quinze ans sans connaître le bonheur d’être remariée à un autre homme, après le décès de Bakari, son mari.

D’ailleurs de sa vie, elle n’avait passé qu’une seule et unique nuit auprès d’un homme, sa seule nuit des nonces ! Le matin, quand Bakari sorti de la case nuptiale pour aller au champs, il fut chasser par un «turu-sa », il serpent à lunettes dont la morsure le foudroya sur place. Depuis ce jour là, Sitan n’avait plus connu la paix du cœur. Après les funérailles de Bakari, la mère du défunt, durant plus d’une semaine fut le tour du village en criant ces paroles :

« Oh ! gens du village ! Sitan ma bru, a le mauvais œil ; elle est la femme d’un génie ! tout homme qui la couche meurt le lendemain, j’avais prévenu mon fils, le pauvre Bakari, il ne m’a pas écouter et il en est mort. Ecoutez gens du village, Sitan est la femme du méchant génie de la mort ! »

Des mois passèrent, Sitan mit au monde au monde, tout le portrait de son père Bakari. Au baptême, la belle famille de Sitan ne se présenta pas. La veuve et sa vieille mère égorgèrent en sacrifice un mouton dont elle distribuèrent la viande aux principales familles du village.

A trois ans, Manta ne tétait plus, elle grandissait belle et forte, une fillette saine, bien éduquée. Elle ne fut jamais sevrée comme les autres enfants. Aucun homme du village n’avait encore demandé la main de la veuve Sitan, une femme pourtant courageuse, travailleuse et fidèle !

Un matin, un jeune homme du nom de Famany, l’attendit sur le chemin de son champ. Sitan, chargée des semences suivie de Manta et de la vieille mère. Famany lui barra le passage, l’appela gentiment dans la brousse sous un arbre à karité.

« Sitan, je sais que le sort a été cruel pour toi. Je ne m’apitoie pas sur ta personne. Je vais t’aider car une femme sans mari est une source sans ombre. Je vais demander ta main. »

« Je te remercie Famany, répondit Sitan. Mais tu sais que tu dois présenter les noix de cola au conseil des anciens ? Les vieillards ne refuseront pas, puisqu’ils me savent seule, et délaissée par mes beaux-parents. Si ta demande est sérieuse, va, je ne te décevrai pas. »

Famany poursuivit son chemin et vint sous le pavillon des anciens. Il leur exprima son intention d’épouser en secondes noces la veuve Sitan. Il leur remit les dix noix de cola traditionnelles soigneusement enveloppées de larges feuilles vertes.

Les anciens et félicitèrent et le remercièrent. Ils lui recommandèrent cependant une semaine de réflexion. Et quand il aurait pris une ferme décision, de revenir le revoir pour en discuter. Le lendemain après midi, Famany, revenant de son champ, fut surpris de la pluie. Il se réfugia sous un arbre. Le ciel gronda lugubrement et la foudre fendit l’arbre qui à son tour écrasa le malheureux Famany.

La mauvaise réputation de Sitan était maintenant solidement établie. Les vieillards du conseil des anciens, les vieilles grand-mères, matrones du village ; les jeunes gens et les hommes d’âge mûr proclamaient désormais que la mère de Bakari n’avait pas menti. Sitan était bien la femme d’un génie, un génie malfaisant qui tuait tout homme qui l’approchait. En apprenant la mort de son prétendant, Sitan versa beaucoup de larmes. Elle comprit qu’elle ne connaîtrait plus d’homme dans le village et qu’elle était ainsi condamnée à vivre seule.

A quatorze ans, Manta fut amenée à la cabane des jeunes filles à exciser. Sa mère vint l’assister en passant la nuit dans la cabane, près d’autres mères, sous la surveillance pointilleuse des vielles grand’mères, les matrones.

Une nuit, Sitan frustrée d’amour fit un rêve. Elle se vit coucher sous un homme qui la possédait avec vigueur. Elle émit des gémissements et halètements caractéristiques en tordant de plaisir sur la natte. Les commères se réveillèrent et observèrent Sitan en proie aux délires de ce cauchemar. Le lendemain, tout le village sut le génie amant de Sitan était venu la nuit dernière lui faire l’amour jusque dans la cabane d’initiation des jeunes filles. Sitan avait beau prétendre qu’elle avait rêvé, elle ne fournit là que des preuves irréfutables de sa liaison avec le génie du mal, celui qui tuait les hommes de jalousie.

Sitan-la-femme-du-génie fut courageuse devant les calomnies. Elle ne changea en rien sa conduite dans la communauté. Elle consacra tout son amour à sa fille et au travail. Elle parvint à garnir un grand parc de bœufs, de moutons et de chèvres. Ces trois greniers étaient en tout moment plein de riz, de maïs et de fonio.

A la saison sèche, elle allait aux mines pour tamiser la terre. En quatre mois, elle ramenait de l’or, assez de poudre à en tout cas pour s’acheter de beaux pagnes tissés des Agnis, de brillants madras servant de foulards de tête, de châles et des sandales brodées du Maroc. Au village, Sitan, sa mère et Manta étaient les femmes les plus élégantes. Au fait, elles distribuaient les plus fortes sommes aux artistes qui chantaient leurs louanges.

Les jeunes gens entretenaient maintenant une cour assidue à Manta. Cependant, elle n’encourageait jamais personne ; et ni en paroles ni par ses attitudes, on ne pouvait deviner qu’elle avait fait son choix parmi les nombreux prétendants qui assiégeaient sa case. Lorsqu’on proposait des noix de cola, des fiançailles à Sitan, elle répondait toujours :

« Ma fille est libre de se marier à qui elle veut. Elle n’a pas eu père, sa famille ne l’a pas adopté. Elle fera dans la vie ce qu’elle voudras bien faire !

Les jeunes gens et souvent leurs parents s’en allaient en disant :

« Telle mère, telle fille ! Peut être que Manta est aussi fiancé à un génie maléfique ? On ne perd rien en essuyant son refus !

Dans le lot des jeunes hommes qui venaient assidûment rendre visite à Manta, il y avait un orphelin de père et de mère, un jeune chasseur timide du nom de Arafan. Dès qu’il entrait dans la case de la jeune fille, il saluait et prenait place. Il ne parlait pas, il ne souriait pas, il se bornait à admirer la fille. A chacune de ses visites, il laissait dans la cuisine du petit gibier, lièvre, pintade, ou de la bonne cuisse de biche boucanée.

Un soir en le raccompagnant, Manta lui dit :

« Arafan, je sais que tu m’aime bien ! Je veux demander ta main, et si tu veux de moi, je te doterai. »

Arafan la regarda avec étonnement et lui répondit :

Tu veux dire que ce sera toi le mari, et moi la femme ?

« Tu as bien entendu, répliqua Manta. Tu vois, j’ai été élevée comme un garçon par ma mère. Très tôt je suis devenue l’homme de deux femmes, ma mère et ma grand’mère. Je ne puis accepter de rester à la cuisine, de désherber le champ et de rentrer le soir avec un fagot de bois sur la tête. Si tu veux de moi, tu dois accepter toutes les tâches qu’une femme doit exécuter chez son mari. Va, je te laisse réfléchir à ma proposition. Si tu es d’accord, reviens ! Dans le cas contraire je ne veux plus te voir dans ma case ! »

Ils se donnèrent la main et se quittèrent.

Arrivé chez lui Arafan se coucha tout habillé sur la natte et ne ferma plus les yeux.

A l’aube, il sortit de sa case, fatigué mais content. Le soir même, il se rendit chez Sitan qui manda sa fille et sa mère. Devant les trois femmes réunies, Arafan proclama qu’il acceptait la proposition de Manta. Et que celle-ci pouvait lui demander sa main.

Le lendemain, cette affaire de mariage, laissa perplexe tout le conseil des anciens. Les vieillards remirent à Arafan les deux bœufs et trois chèvres que Manta offraient pour l’épouser. Ils bénirent cette union, en remerciant les dieux de leur avoir accordé longévité. Car jamais dans le Mandé une femme n’avait payé la dot pour épouser un homme.

Une semaine après, Arafan fut accompagné chez Manta comme une jeune fille chez son mari. Après la nuit de noces, il commença à faire la cuisine pour les trois femmes. Manta allait au champ, elle taillait la brousse, cultivait et semait. Le soir elle trouvait de l’eau chaude et après la douche, elle prenait son repas accomodé par l’impassible Arafan. Trois longs mois à ce rythme, les labours étaient terminés, le riz et les tubercules avaient germé. Manta avait fait un jardin de légumes dont les plants étaient déjà sortis de terre.

Un matin, elle prit le coupe-coupe, et s’apprêtait à aller travailler. Elle eut des vertiges, puis elle vomit pour la première fois. Déjà elle avait noté sur son corps un changement de teint ; ses seins avaient gonflé ; son ventre s’était arrondi de façon inquiétante. Cependant elle se força à se lever et prit la direction du champ devant Arafan qui la supplia en vain de se reposer.

Après de menus travaux à la rizière, Manta demanda à se mère et à sa grand’mère de la trouver au bord de la rizière. Là, elle se mit et questionna les vieille sur son corps qui l’inquiétait. Sitan scruta le corps de sa fille bien-aimée, puis joyeuse, elle battit des mains, et improvisa une petite chanson de joie :

Dieu merci,

Qu’un corps saint

Sorte de tes entrailles saines.

J’ai perdu mon mari

Que Dieu me destine un homme !

Manta pleura de colère. Elle ne voulait pas d’enfant. Elle désirait vivre comme un homme. Elle maudit son état, sa faiblesse, et la dépendance qu’elle portait désormais en elle et qui faisait d’elle la femelle du chasseur Arafa.

« Ecoute Manta dit sa grand’mère. Tu ne devrais que te réjouir de ton état second. Tu es femme, inutile de lutter contre ta nature. Tu es la liane des générations. Il y a de milliers et des milliers comme toi au Mandé. Tu es la gerbe d’or qui lie les classes d’âge pour que la vie des hommes ne soit jamais tranchée. Maintenant tu e vraiment une femme puisque tu portes en toi une vie humaine. Ton père ne sera plus oublié. »

A ce bon raisonnement de sa grand’mère opposa ses cris de protestation et de récrimination. A la maison, elle voua par la suite une haine terrible au pauvre chasseur. Elle le chassa de sa case et refusa le repas que celui-ci lui préparait avec amour. Manta fit elle-même sa cuisine. Elle avait boudé sa mère et sa grand’mère.

Un soir Sitan, appela le chasseur auprès d’elle et le convaincu de s’en aller et de ne revenir qu’à l’accouchement de Manta. Arafa, disparu, son long fusil sur l’épaule. Il conquit son titre de Simbon, « maître » de la brousse en battant successivement une panthère, un léopard et enfin un éléphant. Les séréwas chantèrent ses louanges. A Wolondou, Simbon Arafan devint du jour au lendemain une personnalité du village.

A son retour, il rendit au conseil des anciens les deux bœufs et trois chèvres que Manta lui avait donné en dot. Il constitua pour la jeune femme un trousseau des vêtements de nouvelle mariée.

Il donna à chacune de deux vieilles de Manta, une vache et des pagnes du nord. Il revint dans la case de Manta, lorsque que celle-ci a neuf mois passé entrant en travail. Toute une longue nuit, et à l’aube, Manta donna le jour à des jumeaux, une fille et un garçon. Aux premiers cris des nourrissons, ce fut un éblouissement pour Manta. La maternité la métamorphosa complètement. Elle était désormais fière d’elle-même, des enfants et de son homme Simbon Arafan.

Au baptême, le griot annonça Bakari, nom du garçon et Sitan, le nom confié à la fille. Ce fut une grande joie dans la case de Sitan-la-femme-du-génie qui en oublia toutes ses peines, toutes les calomnies malpropres qu’on avait lancées près d’elle.

Le soir même, seuls dans la case, Simbon-Arafan et Manta firent la paix, comme deux amoureux réconciliés.

« Je te délie de ta parole, dit Manta. Je sais que tu es un homme ! Un homme extraordinaire à qu’il ne conviendrait jamais de jouer longtemps à la femme de ménage. Je suis ta femme, la mère de tes enfants. »

« Dès le premier jour, tu as toujours été ma femme. C’est pourquoi j’ai accepté cette union inhabituelle. Mais sois tranquille, au Mandé, une femme de village vaut deux hommes. Tu es la liane de la génération de notre classe d’âge ; la gerbe qui lie les promesses de vie de la postérité. Je te bénis ma femme ! »

Depuis cette nuit, leur union n’offrit plus de commentaire, car ils vécurent la vie de toutes les familles de Wolondou.

QUAND LE RIRE ETRANGLE LA PEUR

« Quand près d’un bon feu de bois, à la chaleur d’une famille réunie, un père de famille montrait ses gencives sous l’effet d’une claquante crise d’hilarité, ce n’est pas seulement pour manifester sa joie, ni pour marquer le ridicule impayable d’une situation, ou d’une idée ; il exprime par là, dans un langage humain, universel et vieux comme le monde, que dans sa case les gens ont bien mangé, qu’ils sont en bonne santé et qu’enfin de compte, la vie s’annonce sous un signe optimiste pour lui et les siens, » me dit un soir Séréwa.

Rires sonores de travailleurs quand le sentiment de la réussite baigne dans le jus d’un enthousiasme toujours neuf ; rires vibrants d’optimisme sous le poids du train-train quotidien sur la route de la vie », poursuivit Séréwa exalté.

« J’ai vu des hommes forts, des hommes fiers et courageux. J’ai vu des hommes généreux et de bons faire le sacrifice de leur vie le sourire aux lèvres. Je les ai connu et leurs hauts faits resteront impérissables dans les cœurs de leurs frères jusqu’à la fin des temps. On dit que la terre appartient aux vivants et que chaque génération a ses héros. Mais il faut que l’esprit chevauche l’espace et le temps pour qu’au soir du souvenir, gronde en nous les passions élevées de nos glorieux ancêtres. Oui, le paysan est un héros, si la terre répond, grâce au ciel, à ses patients efforts ; le bijoutier qui cisèle l’or est un héros, le soldat est un héros, le soldat dans sa tenue superbe de combat est un héros qui ne vaut pas plus que la ménagère dont les yeux rougissent aux vapeurs des sauces. J’ai vu des hommes libres, francs, et joyeux, devenir des tigres quand l’instant du surpassement sonna au moment de la fatalité. Pourtant il n’avait en fait d’armes que leurs bras nus et leurs sourires, faces à des adversaires armés jusqu’aux dents. »

« Jamais, jamais de mémoire d’hommes, on avait vu un peuple plus gai ; jamais on avait vu des gens aussi bons ; jamais on avait vu des travailleurs aussi durs à la tâches. Il était les habitants de Séwasso, le pas du rire, de la joie. Car il a existé réellement le pays du rire et de la joie ; un pays bienheureux où le matin ; le bonjour banal et fade, était remplacé par un sourire, un franc éclat de rire. En effet, quand les yeux dans les yeux, deux personnes se sourient et rient de leurs belles dents blanches, il devient inutile de se demander si dans la maison, il n’y a la paix, et la paix seulement ! quand le tam-tam convie aux chants de beaux gaillards et que les claquements cadencés des femmes s’ajoutent aux rythmes des tam-tams ; quoi de plus de joyeux pour inciter au travail ! Là aussi les rires ne perdaient pas ses droits, car à Séwasso la loi suprême c’était la joie ; joie le matin pour remercier le créateur de la belle journée qu’on a enterré et qui annonce un demain plein de promesses. Les vieillards sous le fromager millénaire, ne discutaient que sur le rire, ses bienfaits sur l’esprit et sur l’organisme. Ils ne cultivaient que l’humour, les plaisanteries les plus drôles, les plus innocentes. Si un vieillard rit en gorge déployée, c’est qu’à la maison aucun enfant, aucune femme ne pleure car qui n’a jamais pleuré par les yeux d’un autre n’est pas un homme ; tandis que le rire de la joie insouciante est communion dans le bonheur. » Séréwa fit une pause, il rota, cracha à gauche, puis reprit le récit :

« Les anciens avaient analysé le rire. Ils ont déterminé le caquetage caractéristique de l’amoureuse, les rires claironnés des gorges innocentes, le ricanement insolite du paysan repu, l’halètement grotesque du gros train gras à la bedaine crispée de spasmes, le persiflage hypocrite d’un jaloux soupçonné, le sourire gêné d’un timide, le sarcasme jaune dissimilé dans les lèvres d’un malin, le sifflement suffisant d’un orgueilleux et le pouffement d’un impoli qui « pète » par la bouche. A Séwasso, on ne connaissait que la joie pure. Kaïra ! Kaïra habadan !

« Mais pourquoi le mal fond-il aveuglément sur l’innocence résignée avec la cruauté implacable qu’on connaît. Pourquoi l’épervier se lance-t-il sur l timide tourterelle ? Les loups n’épargneront ils jamais les brebis craintives ? Violence des hommes, violence de la nature ! Mon esprit s’évade égaré sur de nombreux champs de carnage de l’humanité. Mais je dis Kaïra, l’optimisme est le partage des hommes forts.

« Séwasso était régi par une reine belle comme une fleur épanouie, sage comme les plus sages des hommes. Elle ne régnait pas comme ces orgueilleuses oisives souveraines qui peuplent l’histoire et qui tuaient le temps à retarder une vieillesse inexorable. La reine Ténéba, était femme du Peuple, vaillante mère de famille, ménagère accomplie, auréolée de la grâce du bonheur conjugal et du pouvoir. Son Peuple l’adorait car par sa beauté, sa bonté, sa sérénité de tempérament, elle était le symbole de la joie et de la paix qui régnaient dans le pays. Tous les vieillards de son Conseil la vénéraient. Ténéba, reine glorieuse, nos pensées se tournent vers toi ce soir. Repose en paix, ta mémoire revit dans le cœur des hommes. Ainsi s’égoutte la vie : si ta barque laisse en ce monde un sillage de bonheur, la postérité la verra ; et si tu n’as semé qu’une traînée de maux, la descendance le saura. La vérité n’a pas deux visages ! elle n’a pas besoin de la lumière du jour pour être vue et appréciée. »

« Un jour les tambours de guerre résonnèrent à l’horizon de Séwasso. La tabala de l’inquiétude lui répondit. Le Peuple gai de Séwasso, le rire figé sur les lèvres, se pressa autour des sages conseillers et de leur reine. Quand Ténéba parut détendue, le sourire aux lèvres, un murmure de soulagement parcourut les rangs du Peuple.

Ténéba d’un regard tendre embrassa ses sujets. Puis lentement, elle étendit ses deux bras gracieux vers eux et dit :

« Mes frères et sœurs, nous sommes un Peuple privilégié, un Peuple gai, un Peuple enthousiaste, mais aussi un Peuple courageux. Voici le moment venu de montrer au monde que le rire étrangle la peur et que montrer ses dents dans le bonheur comme dans l’adversité, n’est pas un signe de faiblesse. Le courage pour nous de Séwasso a toujours été de faire face aux difficultés de la vie, le sourire aux lèvres, confiants en nos prochains et en notre avenir.

Aujourd’hui que les sabres brillent à l’orée de notre patrie ; aujourd’hui que les hordes barbares de Bobola, le tyran sanguinaire, menacent d’agresser notre pays, refusons la peur. Nous ne nous battrons pas avec les sortes d’armes que ces sofas brandissent, nous ne sommes pas de guerriers. Nous sommes des paysans, de nobles paysans qui se battent pour arracher à la terre la prospérité. Rentrez chez vous et attendons dans le calme. » Le monde se dispersa.

Bientôt la nuit enveloppa Séwasso. Les peurs ancestrales étreignirent se habitants ; peur du hibou qui hilule sur un toit de case, peur du chien qui hurle à la lune, peur des esprits qui vouent une haine injustifiée et inexpliquée aux hommes ; peur des guerriers de Boloba qui campaient devant Séwasso. La peur, qui peut se vanter de ne pas l’avoir éprouvée à un moment quelconque de sa vie ? Un homme qui se dit sans peur est un dissimulateur, tout le monde est peureux. Mais celui qui trembe trop visiblement devant le danger se verra, une fois ce danger conjuré, raillé de poltronnerie.

Dans le camp de Bolola, le gros tambour crachait sur une foule exaltée, les rythmes fous de la danse des hommes forts. De temps en temps on devinait sous les accents des puissantes voix de griots, le murmure stoïque du bolon.

« Demain, l’aurore saluera encore une victoire de Boloba clama une gorge tonitruante. Tu as vaincu et effacé trente trônes, émietté comme des mottes de terre, les murs qui enserraient les villes les plus défendues du monde, et ton passage a fait de ces cités, des lieux où les perdrix et les pintades vont s’ébrouer. Tu es la bourrasque violente et obstinée qui déracine les baobabs centenaires, le torrent impétueux qui dessouche des forêts entières, tu es la foudre aveuglante qui fend les montagnes. Demain, les rires se crisperont en un rictus hideux sur les figures grimaçantes des habitants de Séwasso. Leur reine, Ténéba la prétentieuse à genoux, la figure baignée de larmes, te donnera les clés de son pays et de son cœur. Dors Boloba, à ton réveil, tu verras à tes pieds un Peuple soumis, attendant anxieusement ton pardon. » Quand le griot se tut, les trompes de corne lancèrent des sonneries éclatantes. A Séwasso, l’on ne dormait plus, l’on ne riait plus.

Le coq ne lança pas deux fois cocorico que les hommes de Séwasso étaient dressés à la porte de leur village. Les vieillards devant, les vieilles ensuite, les hommes valides après, et enfin les enfants et les femmes. Cette disposition curieuse de combat avait été désignée au cour d’un débat houleux sous l’arbre à palabres devant la case de la reine Ténéba. Les adultes et les jeunes avaient réclamé l’honneur de se faire tuer pour que vivent leurs pères, mères, sœurs et femmes. Les vieillards et leurs épouses répondirent que jamais les yeux ne se rassasient de voir le monde, mais qu’à la vue des cadavres de leurs enfants, ils se donneraient la mort. Ils exigeaient donc, comme cela devait peut être arriver, de mourir pour éviter de voir le spectacle insupportable de leur descendance décimée. Les vieux ne voulurent rien savoir, et la reine Ténéba, un sourire profond sur les lèvres, les approuva. Elle avait ajouté en reine : Mes frères, ayez confiance en ce que je vous ai dit. Riez de la férocité de Boloba, riez de sa cruauté. Rien et rien ne vous arrivera.

Que demain une salve de rires sonores arrête la marche du sanguinaire ; que demain la fermeté de os regards insulte et clame la lâcheté de celui qui se cache derrière les armes pour s’attaquer à un Peuple paisible. « Chacun puisa dans les yeux de sa reine la confiance et le courage qui lui manquaient pour rire et regagner sa case. »

Lassarte ! Le rire n’est souvent pas déclenché par la joie, mais pleurer aussi n’est pas signe de deuil. Un pays où l’on rit tout le temps, à toute heure de la journée est assurément un pays de bonheur. Demandez aux vieux, demandez aux pierres qui s’émiettent sur les sentiers du Mandé ; interrogez les fromagers millénaires, scrutez le ciel immuable, ils vous diront que le pays du rire a réellement existé quelque part dans la savane du Mandé. Un pays où les gens s’arbordaient le sourire aux lèvres pour éclater d’un rire franc et sonore en se serrant les mains. On n’avait pas besoin de dire salam aleykoum, formule banale de politesse ; le rire répond au sourire, le rire traduit la gaîté et la santé, quoi de plus fraternel ; quoi de plus amical pour enclencher les relations d’homme à homme ?

Cela tenait peut être à l’air qu’on respirait dans ce pays, puisqu’il est vrai que dans une cuisine la fumée pique les yeux et fait couler les larmes. C’était peut être dû aux vertus de l’eau claire des ruisseaux et rivières car si la bière de mil avait été leur boisson habituelle, c’est sûr qu’à Séwasso on n’aurait pas ri tout le temps. Mais les vieux vous diront que le pays du rire existait dans le cœur de ses habitants, des gens simples, des paysans. Vivant très près de la nature, les gens de Séwassi se disaient que la vie est une grosse farce dont il faut rire partie en travaillant le plus possible et en s’amusant le plus possible. Les sages du pays disaient que la figure traduit toujours la candeur et la gaîté du cœur, car tôt ou tard, la haine transparence tout masque de circonstance pour répandre sur la mine et dans les attitudes d’un dissimulé. A Sawasso, tous les travaux de la communauté étaient entrepris dans l’enthousiasme et s’achevaient dans une ambiance de kermesse. Mais la guerre avec son cortège de maux et d’horreurs épouvantables venait s’imposer à ce Peuple pacifique. Fatalité ! Séréwa poussa un soupir. Les yeux dans le vide, les doigts crispés sur sa harpe, il poursuivit sa narration :

Le lendemain donc, Séwasso était en place. Boloba rangea ses guerriers et à la tête de son détachement de cavaliers, il chargea. Personne ne bougea dans les rangs des courageux paysans. A moins de deux mètres, les premiers chevaux se cabrèrent tandis que des gosiers des habitants de Séwasso, s’élevait une clameur tonitruante de rires. Oui ! Il est décidemment ridicule l’homme qui arme les gens pour juguler un Peuple ! Les cavaliers tirèrent fiévreusement sur les brides. Les sabres au clair s’abaissèrent d’étonnement. Leurs regards se tournèrent vers Boloba qui restait pantois devant cette défense pour le moins désarmante. D’un geste large. Boloba fit signe aux cavaliers de reculer de quelques pas. Debout sur ses étriers, les yeux injectés de sang, les lèvres frémissantes il dit : « défendez-vous pauvres moutons de campagne. Je suis venu pour livrer bataille et non pour assassiner. Défendez-vous ou alors laissez passer mes soldats jusqu’à Séwasso. Vous n’êtes pas des hommes, vous êtes des moutons que je répugne à fouler aux sabots de mes coursiers ».

A ces insultes, personne ne répondit. D’un seul mouvement, les paysans de Séwasso levèrent les bras en l’air et se mirent à rire de plus belle ; les vieilles femmes découvraient leurs gencives noircies par le tabac et le jus de cola ; les hommes ahanaient, gorge déployée, d’un rire caustique propre à exciter la colère de tout guerrier viril. Boloba suait de rage. Il hurla à nouveau l’ordre d’attaquer. Mais ses cavaliers ne le suivirent pas. A moins d’un mètre du rang des paysans, il cria. Personne dans sa cavalerie ne bougea. Le rire s’était, bien sûr, tû sur les lèvres des habitants de Séwasso ; tous regardaient d’un œil goguenard Boloba dont l’armée refusait de le suivre.

Kéoulen, son capitaine, son bras droit vint à lui et dit : « Ecoute Boloba, laisse ces gens. Tu as attaqué les armes à la main trente rois et tu les as vaincus. Depuis que tu es notre chef, ton armée et toi n’avez reculé devant aucun combat. Aujourd’hui, tes braves guerriers se trouvent désarmés, paralysés devant ces ridicules paysans qui n’ont d’autre arme que leurs rires et leur courage. Demande nous de faire la guerre à arme égale ; mais n’exige pas de nous des combats inégaux, ne fais de nous des assassins. Je t’en prie baisse ton sabre. On dira de toi que seule l’innocence t’inspire de la crainte, et crois-moi tu ne peux qu’être fier de cette réputation. »

Le soleil naissant baignait de ses rayons d’or cette scène émouvante. La bouche béante d’incrédulité, Boloba dévisageait son compagnon d’arme comme s’il avait été un inconnu. Un tic nerveux secouait ses grosses lèvres enfouies sous des moustaches hirsutes.

Soudain la foule de paysans se fendit et la reine Ténéba apparut sur un cheval blanc, plus souriante que jamais. Les rayons de l’aurore encerclaient sa tête d’un halo de lumière. Assurément elle avait la figure d’un ange. Elle avait cette beauté fragile et étrange qui en impose aux brutes. Ténéba transfigurée, leva lentement ses bras et dit : « Arrêta Boloba, écoute ce que va dire la reine Ténéba : On t’appelle le lion victorieux, mais le lion ne tue que pour se nourrir ; tu as dit que nous sommes des moutons, mais le lion n’est fait que de moutons assimilés.

« Prête l’oreille Boloba ! Tu es venu sur mes terres à la tête d’une forte armée pour m’imposer une guerre. Alors que moi, mes frères et sœurs de Séwasso n’avons jamais tenu une arme. Nous sommes des pacifiques. Ecoute alors Boloba, tu as conquis trente pays, détrôné trente rois. Ton nom épouvante les plus puissants monarques du monde. Ecoute cependant, tu ne nous fais pas peur à Séwasso. Nous ne te demanderons pas grâce, puisque nous n’avons rien fait qui puisse t’irriter au point de vouloir nous exterminer. Arrête Boloba !

« Tu as des terres, des royaumes, mais en définitive il ne te restera que sept coudées de ce sol que ces coursiers foulent de leurs sabots. Oui, comme tous les hommes tu n’auras que sept coudées de terre sur quatre. Tu as ployé sous la tyrannie les hommes les plus orgueilleux que tu as rencontrés. Mais es-tu pour cela puissant ? En demeureras-tu invincible et en seras-tu éternellement immunisé contre la faim, la soif, le froid et la maladie ? Non !

« Ecoute Boloba, tu es puissant à tes yeux, mais pourras-tu détourner le soleil de son chemin, violer la lune ou éteindre la plus petite des étoiles ? Regarde cette aurore éblouisante, elle se rit de nos misères. Arrête Boloba !

« Il y a des hommes qui viennent sur terre pour la plus grande joie de Cheytane. Tout ce que ce dernier commande de faire, ils en font plus. Boloba méfie-toi quand tu remportes toujours des victoires, car la victoire tu la rechercheras alors même au prix de ta vie. Cela t’amènera à tuer toujours davantage mais ta dernière victime sera toi-même. Arrête Boloba, il y a des ruisseaux qu’on n’enjambe pas impunément ! Un peuple a besoin de la paix pour labourer ses champs.

« Je ne t’insulte pas Boloba, je t’ai dit les vérités que ta présence insolite sur mes terres m’a inspirées. Va Boloba, le fait que tes soldats n’aient pas voulu te suivre, est un avertissement que tu dois méditer. On ne sait jamais quand fondent sur nous les clameurs de la popularité, mais quand débutent les huées de l’isolement, on les sent et en homme sage on les prévient. »

Boloba fit cabrer son cheval trois fois, il promena un regard de dédain sur sa cavalerie, il sourit à Ténéba : « Ici, dit-il, doit s’élever un baobab pour signifier aux passants que le rire peut étrangler la peur ».

Après ces mots, Boloba fit demi-tour et sa cavalerie le suivit.

LA NOIX DE COLA DANS LE VENTRE

« Quand on invite un ami à manger, il faut lui dire la composition du mets qui l’attend ; s’il aime le plat, il viendra allègrement ; si le plat de lui plait pas, il prendre la précaution de manger chez lui avant de répondre à l’invitation » dit le Séréwa.

Frankromba était fou ; mais les gens du village ne savaient pas que la sagesse que dissimulait sa folie grande. Frankromba répétait toujours :

« Si tu ne joue pas futilement avec ta langue, on doit pouvoir te croire sur parole. La parole, c’est l’homme ! La parole est la plus vieille et la plus intelligente des actions. Mais avec la parole le mensonge est venu pour aider à trouver la vérité et c’est pourquoi les hommes ont pris l’habitude jurer, de prêter serment. Il a croqué la cola de fidélité ; il a la cola dans son ventre ».

Un prêtre animiste qui l’approuvait, ajoutait pour sa part :

« Quand tu jures par un cheick, tu n’as, plus souvent rien à craindre car un cheick est un homme ; il connaît les faiblesses de ses semblables. Tu peux jurer par Dieu et te parjurer par la suite car il sait les imperfections de sa créature, ce qui peut le porter quelque fois à l’indulgence. Mais ne fais pas un serment sur le noix de cola rouge, rose ou blanche pour te dédire ensuite car alors, tu auras fait ton dernier serment ».

On dit que la cola est le « chewing-gun » de l’Afrique. A vrai dire, la noix de cola est plus que cela. Elle joue un rôle beaucoup plus noble que celui « d’amuse-gueule ». C’est un fruit sacré d’arbre sacré, la noix de cola est une aiguille qui coud ou démaille es rapports des hommes de mon village ».

Dans l’ancienne Afrique, la cola était le lien visible entre les vivants et les morts, le moyen par lequel les ancêtres dictaient à leur descendance, leurs obscures volontés.

« Quand on jette deux cotylédons d’une noix sur une tombe, leur façon de tomber peut traduire les bénédictions, les mises en garde ou les malédictions de ceux qui sont partis ».

« La cola entre dans la préparation de la plupart de médicaments que je connais », précisa Séréwa. C’est par elle que s’engage tout contrat, toute entente, toutes tractations de toute sorte. La noix de cola n’est pas du sel, mais elle relève assurément le goût de la vie. Elle est d’ailleurs amère comme la vie et ses misères. Mais on n’y prend goût pour ne plus s’en passer comme on prend goût à la vie pour s’y accrocher désespéramment.

Les « cola des larmes » traduisent mieux les condoléances que les paroles d’apitoiement prononcées à un décès avec la mine triste des circonstances. A la naissance d’un fils, on distribue es cola en même temps que la bonne nouvelle et le baptême sera consommé lorsque les noix de cola tiendront de leur jus rouge les lèvres des vieux.

Tu ne comprendras l’utilité des noix de cola dans notre société que lorsque tu auras « sorti » successivement trois fois les cola pour demander la main d’une jeune fille. Mais si tu dois divorcer, c’est par les colas que tu devras l’annoncer également. Les lois de l’hospitalité exigent qu’à un étranger on offre tout d’abord quatre noix de bienvenu immergée dans une calebasse d’eau fraîche.

Si tous les hommes pouvaient casser et croquer les noix de cola de la fraternelle solidarité comme dans mon village…

NOIX ROUGE OU BLANCHE

Il savait qu’il ne faut jamais prêter serment sur les noix de cola. Pourtant Amidou avait juré une amitié éternelle à Samba, le jour où celui-ci lui avait sauvé la vie. Non content de prononcer des paroles solennelles, Amidou s’était cru obligé de sortir une noix de cola rouge, de la transpercer mille fois d’une aiguille pour ensuite la croquer.

Il était désormais lié indéfectiblement par ce serment au prix de sa vie, à Samba son inséparable ami.

Mais pourquoi faut-il qu’on songe à la trahison juste au moment où l’on vient de prêter serment ? Mais pourquoi le plus souvent, il pousse dans le dos de la reconnaissance le furoncle douloureux de l’ingratitude ? Les anciens ont dit que l’homme ne devient invulnérable que quand il a parlé car alors, il devra lutter contre lui-même à chaque instant de sa vie. Où est la vérité ? Séréwa ne les laisse pas !

Samba et Amidou étaient au service d’un grand roi. Par leur travail et leur discipline, ils étaient devenu les favoris du monarque qu’ils accompagnaient dans tous ses déplacements. Le roi pour les remercier de leurs efforts, leur avait fait faire deux bagues en or massif.

Samba et Amidou portaient chacun ce signe honorifique qui leur conférait un grand prestige au sein des populations du royaume.

Un matin Samba vit venir à lui son camarade Amidou. Toute sa figure exprimait la tristesse lorsque Samba lui demandait la cause de son tracas, Amidou, après un instant d’hésitation lui dit :

« Samba, tu connais Djénab la plus jeune femme du roi, la plus belle de son harem ? Je l’aime à la folie. Il y a plus de deux semaines que je ne cesse de penser à elle. Mais je ne sais comment l’approcher pour lui déclarer mon amour ».

« Chef des gardes du palais, il m’est facile de l’approcher et de lui parler, répondit Samba. Mais tu sais que le roi a juré sur toutes les idoles sacrées du royaume, qu’il fera trancher la tête tout qu’il surprendrait chez une de ses femmes ? Toi-même, tu as eu un arrêté et à faire exécuter récemment un jeune homme que le roi a surpris dans la case de ses femmes. »

« Tu n’as rien à craindre pour moi, reprit Amidou. Si la jeune femme accepte, elle saura s’arranger pour me recevoir ».

Samba se rendit auprès de Djénab. Elle le reçut avec beaucoup d’égard et accepta la demande d’amitié d’Amidou.

« Tu diras à ton ami, précisa la femme du roi, qu’il pourra venir chez chaque fois qu’il verra une noix de cola blanche dans la calebasse que je pose devant ma porte. Si au contraire, il trouve au fond de la calebasse une noix de cola rouge, cela voudra dire que le roi est chez moi. Et qu’il devra s’y abstenir d’y entrer »

Samba fit à son compagnon le compte rendu fidèle de sa démarche. Amidou, le soir même soir posa le pied dans la case de sa bien-aimée. Un mois durant les cola blanches et rouges se succédèrent au fond de la calebasse et Amidou goûta alternativement avec son roi, la tiédeur de la couche de la jeune femme.

Un après midi, la domestique de Djénab mit par erreur une cola blanche dans la calebasse alors que le roi se reposait déjà dans la case de la jeune femme. Amidou vint à penser et cru que la nuit lui été consacrée. Il attendit le levée de la lune, l’heure où le vent frais souffle faiblement. Il poussa la porte qui céda. Sans faire du feu, il se dirigea vers le lit, les deux bras tendus devant lui.

Contre le lit, il promena sa main sur une forme humaine. Ses doigts frôlèrent soudain les poils d’une barbe. Une main preste saisit son bras gauche. D’un mouvement brusque, Amidou se dégagea, mais en retirant son bras, il laissa sa bague dans les mains du roi. Amidou, le cœur battant, la tête en feu, le ventre transpercé des douleurs, se précipita dehors, il se rendit tout droit chez Samba.

Dans la case de son compagnon, Amidou tomba face contre terre en pleurant :

« Samba, disait-il, je suis perdu, irrémédiablement perdu ; demain ma tête sera tranchée. »

J’ai trouvé le roi dans la case de Djénab. Il a ma bague, c’est-à-dire la preuve irréfutable que c’est moi qui me suis introduit dans la case de sa femme. »

Samba essaya de consoler son ami en lui promettant de le sauver de cette mort certaine.

« Mais comment ? demanda Amidou en pleurs ».

« C’est au moment de claquer la langue de plaisir contre le palais autour d’un plat de « Tôt » qu’il penser aux affaires de l’indigestion, car si l’on montre les gencives dans la joie, elles ne sont pas cachées non plus au moment des pleurs. Mais l’homme est ainsi fait ! Le garçonnet ne renonce pas à tremper l’index la où il croit trouver du miel, même si les abeilles devaient fondre sur lui arracher des cris », commenta Séréwa.

Amidou se lamentait. Il tremblait de pleurs. Il faisait peine à voir. Si près de la mort, son cœur ne battait pour Djénab mais pour la vie.

Samba réfléchit un instant. Il l’avait promis de sauver son ami, il fallait réussir même au péril de la sienne. Celui qui cherche à porter secours à une âme en peine, en trouve toujours le moyen. Soudain radieux, Saba prit son sabre, son arc et son carquois. Il sortit. Dehors la une brillait. L’heure était si limpide de manière à ramasser une aiguille par terre. Il enfourcha un cheval et se dirigea vers la forêt.

Après une heure de dure chevauchée, il s’arrêta devant une grotte noire aux flancs d’une colline boisée. Là, il savait –pour les avoir repérées au cours d’une partie de chasse, qu’une panthère et ses deux petits s’y étaient réfugiés. Samba descendit de cheval. Il tira son sabre de fourreau et résolument s’enfonça dans la grotte. Ce fut un duel terrible dans les ténèbres. De grognements roques, des aboiements, des cris de fureur retentirent longtemps.

Quand Samba sortit de l’antre, il avait dans ses bras les deux petits de panthère. Sur sa joue droite quatre sillons profonds dégoulinaient de sang frais. Ses habits étaient labourés des coups de griffes.

La lune palissait. L’étoile de l’aurore scintillait dans un coin de ciel pur. Les oiseaux nocturnes lançaient leurs derniers chants lugubres. Déjà le coq avait donné au muezzin l’heure de la prière du matin. Blessé, fatigué, et chargé de deux petites bêtes, Samba arriva devant sa case lorsque le soleil rougeoyait au dessus de l’horizon brumeux. Amidou pâle de frayeur, y était accroupi, la tête entre les bras. Il aperçut Samba, il ne fut aucun geste, mais son regard embué de larmes posait mille questions. Samba prit une douche chaude. Il pensait les plaies de sa poitrine et laissa les marques sanglantes de la patte de la panthère sur la joue.

Il se borna à rassurer Amidou sans lui expliquer le but de son équipée nocturne. Une fois de plus, il promit la vie sauve.

Lorsque le roi sortit le matin là de la case de Djénab, il fit appeler ses joueurs de tabala. La grosse caisse résonna et fit entendre à sept kilomètres à la ronde, la convocation urgente du monarque. Le roi tournait et retournait dans sa main, la bague qui révélait l’identité du noctambule qui s’était introduit chez Djénab. Il n’avait aucun doute, ou c’était Samba, ou c’était Amidou. Seuls ces deux hommes portaient aux doigts la bague d’honneur de premier serviteur du roi.

Quand la cour fut réunie, le roi se leva et dit : « Celui qui aime et respecte quelqu’un, l’aime et le respecte en ses femmes et ses enfants. Je croyais m’être entouré de deux amis fidèles incorruptibles et braves. Mais cette nuit, il m’a été donné la preuve du contraire. Samba ou Amidou s’est introduit chez une de mes femmes, à une heure qui ne laisse aucun doute sur le but de la visite. J’ai en main la bague que j’ai arraché des doigts du noctambule. Vous savez que j’ai juré de mettre à mort celui qui déshonorera avec une de mes femmes ? Faites donc appeler Samba et Amidou, celui qui n’aura pas sa bague sera coupable. Il sera décapité sur l’heure pour servir d’exemple à ceux qui ne respectent pas les épouses du roi ».

En rapportant ses paroles d’une voix tonitruante, le griot attiré de la cour y ajouta du sien : « Lorsque quelqu’un te nourrit, t’habille et te loges, si tu lui dois enfin tous les conforts de la vie, tu as croqué pour lui la cola de loyauté et de la fidélité ; tu lui dois respect et tu dois respect à toute personne qu’il approche intimement. Mais il y a des hommes qui se laissent guider par leurs ventres, par leurs cordons de leurs pantalons, et qui finissent pendus par leur langue. Vous avez entendu la parole du roi ! »

Samba se leva en donnant la main à Amidou dont les jambes étaient devenues molles de peur. Des gouttes de sueur perlaient à son front, ses mains tremblaient et ses yeux allaient de Samba au roi, puis du roi au bourreau. Pour lui, tout était fini, il était perdu, irrémédiablement perdu.

Samba marcha résolument vers le trône et se tint avec déférence à quelques mètres du roi et du rang de ses sages conseillers :

« Que Dieu vous conserve longtemps notre roi sur le trône du royaume. Sa bonté, sa tolérance et sa sagesse ont fait que le pays prospère en paix. Mais pour nous sofas, l’inaction est aussi pesante qu’une charge de plomb. C’est pourquoi la nuit dernière nous avons décidé, Amidou et moi, de nous fixer une tâche difficile à accomplir avant le premier chant du coq. Amidou m’a proposé d’aller dans l’antre d’une panthère chercher ses petits. Moi à mon tour, j’ai lui demandé de vous repérer dans la case d’une de vos épouses, de vous toucher la barbe et de m’en apporter la preuve.

J’ai affronté au corps à corps dans le noir d’une grotte une panthère, je l’ai tuée, voilà ses deux petits que je vous offre en gage de mon dévouement et de ma reconnaissance. Quant à Amidou, il m’a dit que vous me fournirez vous-même la preuve qu’il a réussi à vous toucher la barbe puisqu’il affirme avoir laissé dans vos mains la bague que vous vous proposez de comparer à la mienne pour établir l’identité de celui d’entre nous qui a violé le domicile d’une de vos épouses ? Dans ce cas, Amidou n’est pas seul coupable, moi qui lui ai proposé de vous toucher la barbe pour me prouver sa bravoure, sa témérité même, je suis plus coupable que lui ».

A ces mots, le roi éclata d’un rire gras qu’imita toute l’assistance. Le rire se figea soudain sur ses lèvres et la figure du monarque reprit tout son sérieux.

« Samba, dit le roi, je vois sur la tempe les traces sanglantes des griffes acérées d’un fauve ; je vois deux petits de la panthère, je suis convaincu de la véracité de ton récit. Je vous pardonne votre excentricité. Cela me soulage cordialement et me dispense d’ordonner et d’assister en une exécution capitale. Mais croyez moi, Amidou et toi, employez votre force, vos ruses, votre témérité en des actions plus utiles.

« Que les griots retiennent ces faits et les portent à la connaissance du peuple tout entier. Désormais, tu porteras le surnom de « balafré », Samba le Balafré, l’homme qui a affronté e ses mains nues une panthère rendue agressive par l’instict maternelle pour tenir un pari, pour honorer sa parole ».

le roi rendit à Amidou sa bague, et ajouta : « Rentrez chez vous vous reposer de vos exploits de la nuit. »

Amidou poussa un soupir gros comme une montagne, il venait d’échapper à une mort certaine. Dans la case de Samba, il chercha et ne trouva rien qui put exprimer et payer à sa juste valeur, l’action de son camarade. Il pensa qu’il valait mieux lui consacrer une amitié éternelle pour mettre à son entière disposition la vie qu’il venait de lui garantir.

Il sortit de sa poche une noix de cola rouge, la transperça mille fois à l’aide d’une aiguille et jura :

« Comme les racines tirent leur pitance de la patience du sol, mon amitié pour toi, Samba, sera patiente et prévenante ; comme une plante, elle croîtra du jour en jour, d’année en année ; comme les branches multiples du colatier, mon amitié s’épanouira en bonne action en ta faveur ; « telle une fleur, une fine fleur, elle sera le reflet du bonheur que j’éprouverai à vivre auprès de toi, jusqu’à la fin de mes jours et comme cette noix rouge, mon sang se répandra pour toi s’il le faut pour que ni l’espace, ni le temps et ni la mort ne déchirent un dévouement que je te jure éternel. Si jamais je me parjure, si te trahis par le cœur, par la pensée et par l’action, que cette noix de cola m’enfle le ventre et me tue. J’ai dit ».

« La confiance est l’habit de l’homme fort, il s’en revêt pour se préserver du doute, de l’hésitation, de la peur et aussi pour gagner celle de ses semblables », avait dit Samba le « balafré », quand Amidou eut fini de lui jurer amitié et dévouement éternels. « Tu n’avais pas besoin de croquer une noix de cola rouge pour cette aventure car j’ai menti pour te tirer d’affaire. Je suis mécontent que notre amitié se consolide sur du mensonge, et le proverbe dit que tout ce qui se bâti sur du mensonge s’écroule infailliblement. D’ailleurs un autre dicton proclame : que celui qui te sauve la vie par un mensonge peut aussi bien te perdre en disant la vérité. Ce ne sera pas ton cas, naturellement, mais tu dois savoir que tu pouvais t’acquitter plus facilement du service que je t’ai rendu, si tu n’avais pas eu le scrupule de te lier à moi pour la vie. Tu as maintenant de la cola dans le ventre ».

« J’aime t j’admire les âmes fières. Par ma faute tu as souffert d’être Sali dans une banale histoire de femme ; ton estime m’a rempli le cœur et je n’ai fait qu’exécuter ce que ma conscience m’a dicté. Aveuglé par le désir, je me suis persuadé qu’en mordant dans une papaye d’un cultivateur qui en possède un verger, on ne commet pas un gros péché. La suite de l’aventure m’a persuadé du contraire et j’ai compris en frôlant la mort de trop près, qu’un sofa, qu’un guerrier de toute cause, se doit d’être vertueux. Désormais, je respecterai tous les hommes dans leur personne et dans leurs biens ».

La renommée de Samba le « balafré » avait par la bouche des griots, gagné le monde entier. A la cour du roi, sa popularité avait éclipsé celle des plus grands dignitaires. Il devint le deuxième personnage du royaume, à qui le monarque se remettait de plus en plus pour la direction des affaires du pays. Amidou, effacé, entrant dans l’ombre de son puissant ami. Il ne dépendait plus que de Samba, il ne vivait plus que par Samba. Ce dernier ne lui refusait rien ; il lui passait tous ses caprices. Il s’employait toujours plus à distraire et à contester Amidou.

On sait bien qu’il est toujours de vivre de « merci ». Mais il ne faut pas pour cela en vouloir à ses bienfaiteurs. Cependant l’amour propre verse à petites doses le poison de la haine dans le cœur, l’envie fouette le sang, la jalousie s’installe et boursoufle la pense d’idées amères et de desseins noirs. Il croyait qu’il disait toujours « barka » à Samba le « balafré » tout son « barkattou » allait grossir la puissance de son ami. Il ne peut convenir qu’à une poule de voyager par-dessus un panier de cola sur la tête d’un colporteur, murmurait-il souvent. La fidélité est plutôt féminine…

Amidou eut peur de rester près de son ami. Il lui sollicita le commandement d’une unité de sofas qui opérait très loin de la capitale du royaume. Là, l’ennui lui fit remarcher ses sombres pensées. Samba le « balafré » devint à ses yeux un obstacle à sa gloire, il avait oublié qu’il avait la cola dans le ventre ; la cola de l’amitié ; de la loyauté et du dévouement éternel pour Samba.

Samba le « balafré » tomba malade. La nouvelle se répandit dans tout le royaume. Il avait mal au ventre, son ventre enflait du jour au jour. Samba le « balafré » qui n’avait pas craint les fauves dans leur antre, devant qui pliaient tous les hommes du royaume eut peur pour la première fois quand le guérisseur, le sorcier, le magicien, le grand marabout lui dit qu’il ne pouvait soigner son mal.

« Le gros ventre, c’est signe de bonheur pour les femmes, mais pas pour les hommes ; quand un homme a mal au ventre, on doit commencer à trembler pour lui ».

Samba le « balafré », se souvint de son ami Amidou et le fit appeler auprès de lui. Dans le malheur, un ami fit plus que dix frères de lait.

Dès qu’il descendit de cheval, Amidou se rendit dans la case de Samba. Il déboucha une gourde qu’il portait en bandoulière et la tendit à son ami ; « Tiens et bois », dit–il.

D’un trait, Samba le « balafré » vida la moitié de la gourde et retomba sur son dos. La sueur perla à son front, il levait et baissait les jambes en gémissant. Puis il s’immobilisa la bouche ouverte, les yeux fermés, il avait l’air d’un mort.

Amidou sortit affolé de la case, tous ceux qui le virent furent convaincu que Samba le « balafré » était mort, bien mort. Amidou s’enferma dans sa case baignant de sueur. Il passa deux nuits à se tourner et se retourner dans son lit, en proie à des douleurs insupportables, pour ne pas crier, il s’était enfoncé des mouchoirs dans la bouche. La cola qu’il avait croqué venait de bouger, pourquoi ?

Un matin, Samba le « balafré », enfonça la porte d’Amidou. Il entra suivi de ses courtisans. A la vue de son ami, Amidou perdit connaissance, Samba le « balafré » se précipita dehors et revint avec la gourde, celle-là même lui fit boire le contenu. Quand Amidou revint à lui, Samba le « balafré » lui tendit la gourde encore pleine à moitié, Amidou s’en saisit et bu après un moment d’hésitation. Quelques heures plus tard, il lançait des cris stridents en se tenant le ventre.

« C’est sans espoir, dit-il à son ami. Tu es béni des cieux et des dieux. Car une goutte du contenu de cette gourde aurait suffi à tuer dix hommes. Oui, mon ami, je t’ai empoisonné. A ma grande surprise, les dieux ont transformée liquide de la mort en une panacée d’un effet rapide. Vois-tu le poison, je l’avais en moi, c’est l cola, la cola que j’ai croquée en te jurant mon amitié ».

« Tais-toi, tu mens ; tu délires en ce moment, se hâta de dire Samba le « balafré » qui fit sortir les courtisans de se suite. « Je t’ai sauvé la vie par un mensonge et toi tu m’as guéri d’une maladie incurable en m’apportant un rémède miraculeux ».

Les yeux hagards, poursuivant dans le vide une vision fantastique, Amidou se souleva et dit : « le mal je l’ai au fond de mon cœur en feu ; le mal est emmêlé à mes entrailles endolories ; le mal, il taillade et taraude ma pensée de supplice ; ce mal, c’est la cola de la fidélité, de la loyauté et du dévouement. J’avais la cola dans le ventre ; je n’ai pas tenu parole, la mort elle, n’oublie pas ses échéances ».

« Le remède miraculeux, tu parle ! reprit Amidou en se tordant de douleur. C’est un mélange dosé de trois poisons qui ne pardonnent pas : la bile de caïman concentrée puis diluée dans le jus du tanin, le tout aspergé de la poudre noire d’un champignon vénéneux qui pousse sur les termitières. Tout était calculé ; tu devais mourir deux jours après l’absorption du poison. Comme les guérisseurs te savaient condamné, mon crime serait passé inaperçu. Qui pouvait d’ailleurs soupçonner ton inséparable ami de t’avoir empoisonné, toi-même tu doutes encore ? »

-« je ne puis te croire, dit Samba dans un souffle. Pourquoi alors as-tu bu toi-même de ce poison ? Moi, quand j’en ai pris, j’ai transpiré beaucoup et je me suit endormi quelques minutes. Au réveil, j’ai été secoué tout d’abord par un terrible hoquet, j’ai rendu, j’ai vomi tout ce que j’avais dans l’estomac. Mon ventre diminuait à vue d’œil. Le lendemain, mes douleurs avaient disparu. Je suis guéri comme toi tu guérira ».

-« non, je ne guérirai pas. Mo, serment m’avais à tel point pesé quand je t’ai vu immobile sur le lit que j’ai eu un malaise. Je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien. J’ai gagné en titubant ma case, je me suis enfermé la tête en feu, les entrailles bouillonnant de douleur. Lorsque tu m’es apparu ce matin, debout et sauf, j’ai cru que je pourrai en réchapper en buvant comme toi le poison. Il est dit que le chien peut mourir d’une morsure de serpent qui ne ferait pas une plaie au chat. Toi, tu es le protégé des dieux sur qui s’émoussent les poisons, les griffes et les armes ».

les yeux hagards, poursuivant dans le vide une vision fantastique, Amidou se souleva et dit : « le mal je l’ai au fond de mon cœur en feu ; le mal est emmêlé à mes entrailles endolories ; le mal, taillage et taraude ma pensée de supplices ; ce mal, c’es la cola de la fidélité, de la loyauté et du dévouement. J’avais la cola dans le ventre ; je n’ai pas tenu parole, la mort elle ; n’oublie pas ses échéances ».

LE SALAIRE DE L’INDIFFERRENCE

Si tu ne peux pleurer

Par les yeux de ton frère

Si ton cœur frémissant

Ne bat pas aux cris de détresse

Tu n’es pas un homme

De ma communauté villageoise.

Si tu passes devant le malheur

Retourne-toi la consolation aux lèvres

Quand l’hospitalité terrasse un vaincu

Donne-lui la main pour relever.

L’indifférence est fille de la méfiance

Dans mon village règne seule la confiance

Par une belle matinée, la vieille N’Tou filait le coton à côté d’un bon feu de bois. Près d’elle somnolait un chat blanc. Du toit de la case, tombèrent soudain deux lézards entrelacés qui sifflaient de colère. Les deux reptiles se mordaient, se roulaient l’un sur l’autre. C’était visiblement une lutte à mort. Le chat qui les observait dit à la vieille N’Tou de séparer les deux lézards enragés.

-« Mon petit chat, dit la vieille N’Tou, je n’ai pas le temps de remettre à la raison deux bestioles qui folâtrent. J’ai mon coton à filer. »

Le chat inquiet, sortit de la case et vit dans la cour une chèvre en train de ruminer.

-« Sœur chèvre, dans la case de la vieille N’Tou, deux lézards se battent à mort. Peux-tu aller les séparer et les ramener au calme ?

-« Jeune frère chat, dit la chèvre, ce qui se passe entre les lézards ne me regarde pas et ne me concerne en rien. Mes père et mère m’ont dit que celui qui, souvent prend part aux querelles des petits, se trouvera un jour obligé de répondre aux interrogatoires des grands. »

Voyant la chèvre lui tourner le dos, le chat poursuivit son chemin. Il fila comme une flèche, et entra dans la brousse. Dans un pré, il vit une belle vache qui broutait de l’herbe, à l’écart de restes du troupeau. Le chat s’en approcha hardiment et lui dit :

-« Grande sœur vache, chez la vieille N’Tou deux lézards sont en train de s’écailler à coups de gueule. Serais-tu assez charitable pour leur faire entendre raison ? »

La vache porta en direction du chat un coup de corne que ce dernier évita de justesse. En se sauvant, il entendit la vache marmonner :

-« Petit avorton de chat, je ne suis pas un médiateur entre lézards en colère ! Qu’ils se mordent, qu’ils s’avalent, qu’est-ce que cela peut bien me faire ? »

Le chat ne se découragea pour autant. Il courut tant qu’il parvint aux portes du village voisin, là où résidait le chef de la communauté.

Il s’arrêta près d’un beau cheval noir, la monture du chef pour reprendre haleine.

-« Mon beau coursier, j’ai laissé dans la case de la vieille N’Tou deux lézards qui se battent à mort.

Peut être est –il encore temps que tu ailles t’interposer pour les calmer ? »

-« Mon petit chat, répliqua le cheval, les lézards n’ont pas de cervelle et ne peuvent donc entendre raison, je ne crois pas qu’il vaille la peine de me déranger pour aller si loin, assister à leurs débats stupides. »

Le chat poursuivit son chemin. Entre les cases, il découvrit le grand pavillon du chef. Sans craindre les aboiements des chiens, il vint près du patriarche et lui dit :

-« Chef, dans le village voisin, j’ai laissé deux lézards en furie, se mordant de rage. Sûrement ils en arriveront à se tuer, si tu ne dépêches pas des gardes les séparer. »

« Chat, je t’aime bien, comme j’aime mes chiens. Les lézards sont certes utiles, mais leur mort ne m’empêchera pas de chiquer mon tabac. Je te conseille de retourner d’où tu viens, et de rester tranquille. »

Comme à regret, le chat reprit au trot le chemin d village où il avait laissé la vieille N’Tou en train de filer, indifférente devant la lutte à mort des deux lézards.

Au village, le chat apprit que la case de la vieille N’Tou avait prit feu et était entièrement réduite en cendres. Il sut plus tard que les deux lézards avaient fait tomber le panier de coton dans le foyer. En se levant précipitamment la vieille N’Tou dérangea les tisons en flamme qui s’éparpillèrent sur les habits et autres objets. La vieille N’Tou essaya en vain de les éteindre. La fumée l’étourdit, et elle tomba évanoui. Les flammes gagnèrent le toit de paille et rapidement, la case devint un enfer que les calebasses d’eau ne purent éteindre. La vieille N’Tou gisait carbonisée sous les braises incandescentes.

-« Pourquoi n’avait-elle pas séparé les deux lézards ? Elle vivrait encore sa calme vie de vieille femme tranquille », dit le chat en guise d’oraison funèbre de la vieille brûlée vive.

La vieille N’Tou était la mère du chef, celui-là qui avait chassé le chat près de lui. En apprenant la fin si triste de sa mère, il enfourcha le coursier. Il le fit courir à une telle allure, le cravachant et l’épéronnant si furieusement, qu’au village, le ceval tomba en vomissant ses viscères. Au moment où le coursier rendit l’âme, le chat s’approcha et lui dit :

-« Frère cheval, si tu avais consenti à t’interposer entre les lézards ; tu serais encore dans la prairie en train de brouter de l’herbe tendre. »

Lorsque les sages du village furent réunis, des sorciers assemblèrent dans une peau, les cendres de la vieille N’Tou. Son cercueil fut confectionné à la dimension d’une femme morte de mort naturelle. Puis les devins exprimèrent au chef, les exigences des ancêtres morts. Ils lui dirent que pour le repos de l’âme de sa mère, il devrait tuer une belle vache sur le champ, et en distribuer la viande à toutes les vieilles femmes du village.

Le chef envoya chercher la vache, celle-là qui faillit encorner le chat. Au moment où le couperet glissait sur sa gorge, la vache entendit distinctement ces paroles du chat :

-« Sœur vache, tu payes pour ton indifférence devant la lutte des deux lézards. Il est trop tard pour retenir la leçon, mais il faut y réfléchir avant de rendre l’âme. »

Aux cérémonies funèbres d’une femme qui avait vécu si longtemps, il est de tradition qu’après l’enterrement, les pleurs cessent. Ses petites-filles mères de familles font en ce moment, presque du théâtre. Elles miment les attitudes et le comportement de la défunte. Par la pantomime, elles singent ses tics, imitent sa voix en fredonnant les chansons que la défunte aimait. A cette occasion, les fils et petits-fils de la grand’mère sont tenus de faire des cadeaux aux petites-filles brus et les petites-filles de la vieille N’Tou l’imitèrent avec un tel réalisme que l’assistance en pleura de rire. Pour clore cette pantomime ridicule, un de ses petits-fils offrit une chèvre, celle-là qui avait dit au chat que « ce qui se passe entre deux lézards ne le concerne en rien ».

Les jeunes femmes demandèrent au boucher de l’égorger immédiatement. La chèvre fut traînée sur la place publique.

Au moment où l’animal entravé offrait au coutelas son cou renversé, le chat rancunier, lui chuchota à l’oreille :

-« Si tu avais pris part à la querelle des petits, tu ne servirais pas ce soir de sauce au festin funèbre ! »

Malgré son audace, le chat n’osa pas dire au chef qu’il était de quelque peu responsable de la mort de sa mère.

Un Séréwa s’en chargea, en chantant la chanson que tu as entendue au début de ce conte :

Si tu passes devant le malheur

Ne t’enferme pas dans l’indifférence

Retourne-toi la consolation aux lèvres

Et quand l’adversité terrasse un vaincu

Donne-lui la main pour le relever…

Ce sont autant de chances que tu détiens

Pour te préserver des mêmes malheurs…

« LA TRAGEDIE DE BATELIN »

Séréwa pour une fois, n’était pas le point de mire de la veillée. Autour de lui des jeunes gens, en un dialogue improuvé, reprenaient des récits que lui-même leur avait contés. En ces soirées Séréwa se bornait à jouer de sa harpe-cithare en écoutant les jeunes gens.

Fadouba : Mes frères, une chanson par là, un conte par ci, une chanson ici. Ecoutez frères et sœurs, nous allons consacrer notre veillée de ce soir à une histoire que vous connaissez tous, la tragédie de Batelin.

Toumani : Mes frères et sœurs, nous avons demandé mon frère et moi, à notre mémoire un bol de miel, malheureusement, elle nous a servi qu’une calebasse de larmes. Oui les larmes qui sourdent des yeux ardents lorsque le cœur est gros d’émotion, quand l’esprit chevauche le passé sans trouver de consolation. Oui les larmes de compassion, de passion, mais aussi de joie indéfinissable de l’homme qui n’a rien de mal sur sa conscience. Parle mon frère, la nuit sera longue.

Fadouba : ce soir, mon frère Toumani et moi, vous proposons une histoire tragique qui s’est déroulée, il y a beaucoup de générations, sur les berges immortelles du plus grand et plus noble fleuve du monde, le Djoliba. Sur les rives sablonneuses du fleuve, deux amants sont morts d’une mort tragique devant leurs parents impuisants.

Toumani : il était comme toujours, présent le Djoliba de nos pères. Il a tout vu et tout entendu. Eternel Djoliba des nuits claires du temps où l’Afrique vierge, vivait sa vie de calme dignité, sa vie de paisibles labeurs.

Une voix : Djoliba, j’ai bu aux sources du Milo qui t’apporte toute la fougeuse vitalité de la forêt dense et qui te berce aussi des récits émouvants des héros qui luttèrent aux pieds des monts Kolossou, Nimba et Zyama. J’ai traverse à gué le Niandan qui te draine, Djoliba ! La senteur capiteuse des nérés et des fruits du karité. Le Niandan sait des histoires qui peuplent les nuits féériques du Kouranko, du Sankaran et du Mandé.

Tinkisso ! Notre Tinkisso, c’est lui qui t’innonde Djoliba, de la subtilité de ses sages riverains.

Djoliba ! Ah ! Si seulement tu voulais bien nous confier quelques secrets de ton éternelle jeunesse !

Foudouba : Quand par le hasard d’un voyage, vous passerez un jour par le village de Batélin, n’oubliez pas d’aller au bord du fleuve Djoliba.

Sur le sable blanc et fin de ses rivages, contemplez les vagues écumeuses de ses flots. Puis baissez-vous et collez une oreille attentive au rocher noir qui se dresse à votre gauche. Ce que vous entendrez vous troublera, vous étonnera, vous captivera. Et jamais plus, plus jamais vous n’oublierez l’histoire émouvante que le sable, les galets, les rochers et l’eau de ce fleuve vous auront racontée.

Une voix : Dis-nous ! Dis-nous comment le mince filet d’eau descendu de sous les vierges hauteurs du Timbicounda a dévalé collines, plaines et marais en une rivière impétueuse, la rivière bondissant comme une biche apeurée de hameaux en villages, a enjambé les cataractes mugissantes et furibondes pour devenir un fleuve impassible aux vagues lourdes et sourdes, aux flots lents et baveux d’écumes brunâtres. Notre Djoliba ! Aské ! Je ris de mon gros rire incrédule en entendant dire que les éléments ne vivent pas, ne parlent pas et ne meurent pas.

L’ignorance de sa croute sombre recouvre le sens de celui qui, le premier, a dit de telles bêtises. Djoliba vit et parle, car il a vu et participé aux jours de bonheur et de malheur de nos Peuples. C’est le fervent trait d’union de notre continent, le fluide de l’unité qui soutiendra l’Afrique d’aujourd’hui et de demain dans se lutte pour sa coprospérité. Parle mon frère et découvre le verbe de sagesses et de raison que dissimulent les choses qu’on dit inertes.

Fadouba : Merci mon frère, et à toi Séréwa. Je poursuis. Quand dans un ciel pur de saison sèche, la lune merveilleusement blanche se promène et se mire dans les eaux calmes du fleuve, n’allez pas à Batélin au nord du fleuve une guitare à la main. Celui qui le fait s’expose à une frayeur, telle qu’il en demeurera fou toute sa vie. Qu’en dis-tu Toumani ?

Toumani : oui ! Mon frère, le silence de la nuit amplifie dangereusement tous les bruits ; c’est pourquoi l’homme qui dit du mal la nuit le crie presque sur les toits. Ainsi la musique qui sort des cordes pincées attirent à Batélin, dans les ténèbres l’attention de toute la création. Le ruisseau bavard se tait, les griots cessent de grésiller, les crapauds de coasser, les feuilles ne se balancent plus, les esprits généreux ou malveillants tendent l’oreille. Les hommes insatisfaits de plaisir d’ici bas, les jeunes prématurément chauffés par la mort, se réveillent en sursaut et cueillent évidemment dans le souffle du soir pour s’en délecter, les notes égarés de la guitare au bord du Djoliba.

Une voix : le musicien téméraire qui éveille ainsi ceux qui dorment de leur denier sommeil, ceux qui vivent invisibles et impalpables, verra les choses qu’il ne doit pas voir. Ses tempes, ruisselleront de sueur froide, ses yeux seront fixement braqués vers un monde duquel, il pourra plus les détacher. Il ouvrira la bouche pour crier sa peur panique, mais sa gorge desséchée par la terrible émotion n’émettra aucun son. Sa tête tournera. Les yeux hagards, la bouche bée, il ne dira plus les mêmes paroles que les autres hommes, il sera fou à lier. Dis mon frère, ton message de pitié, le temps qui passe est insaisissable.

Fadoula : Batélin ! Petit village des rives du Niger, ma pensée ce soir vole vers tes cases telle une colombe vers son nid. A Batélin, des arbres géants balancent d’ennui leur riche feuillage sous la caresse d’une prise capricieuse. Une flore merveilleuse de roseaux géants, d’herbes, de fleurs émergeants des marrais gluants.

Batélin aligne ses cases à cent mètres à pleine des plages du Djoliba, car c’est le fleuve qui constitue la raison d’être de cette bourgade agricole. A Batélin, Djoliba est plus d’un cours d’eau, c’est la mère qui dispense la joie de vivre en donnant du limon aux champs et en fournissant aux « somonos » et aux ménagères leur rations quotidiennes des poissons frais. A Batélin l’homme bien qu’il ne soit pas un poisson, doit, depuis sa tendre jeunesse, se mouvoir dans l’eau comme il le fait sur la terre ferme.

Toumani : Il faut dire que c’est sur les berges du Djoliba que se célébraient toutes les cérémonies de la communauté de Batélin. Danses fastueuses après les récoltes toujours abondantes, cérémonies gracieuses et interminables de baptême, des mariages, des circoncisions, danses rituelles pour apaiser l’ombre errante d’un mort.

Une voix : danses populaires auprès du fleuves ! Il faut reconnaître que les occasions ne manquent pas chez nous pour danser. Le baptême, la circoncision, le mariage et même la mort sont des occasions de danses. Si l’on doit danser aux cérémonies funèbres, il faut croire que c’est de la mort que sort la vie et que la mort est une étape de la vie comme la naissance.

Ces danses sont l’expression de gratitude au fleuve, aux êtres et aux dieux qui peuplent la création. C’est à juste raison que l’on dit que la danse fut la première formule de prière de l’homme. Dévide, mon frère Fadouba, pour les oreilles avides, la trame de la tragédie de Batélin.

Fadouba : tu as raison ! Tu as raison mon ami, celui qui ne vibre à aucun rythme, ne peut vibrer pour aucun idéal de vie. Comme l’eau qui ne coule pas, il est empoisonné comme le bois mort il ne frétille pas sous l’haleine du vent. La danse est vitalité comme le rythme est vie.

Toumani : tout a commencé un soir à Batélin sur les rives du fleuve quand on célébrait les fiançailles de Nantenin. Les tam-tams claquaient dans l’air limpide. Les chants de joie s’étranglaient dans les gorges des jeunes filles ruisselantes de sueur. On dansait. Les pies agiles foulaient le sable comme si c’était du fonio. Une cadence vertigineuse toujours plus rapide, toujours plus rythmée agitait tout le monde.

Au centre du cercle, une jeune était le point de mire de la foule en transes. Elle tremblait comme sous l’effet d’une frénétique épilepsie. Les deux bras écartés, tête baissée, ses pieds semblaient mus par une force extraordinaire. Elle souriait portant le figure baignée de sueur.

Etait-elle possédée par les démons, était-ce la folie qui la poussait à se trémousser d’une si bizarre façon ? Ou tout simplement épanchait-elle le trop plein de vie d’une jeunesse expansive ? Toujours était-il que la jeune danseuse avait réussi à obliger les autres à s’arrêter pour l’admirer.

Une voix : Namou ! Une trop grande joie est présage de malheur ? Que ceux qui e doutent me disent pourquoi après la joie d’un repas copieux, s’énoncent les troubles d’une indigestion.

Une autre voix : Ou pourquoi après la danse naît la fatigue ?

Une autre voix : D’ailleurs, mon frère, ce n’est qu’après l’orage qu’on peut savourer toute la fraîcheur du bon temps. Mais le malheur est que le bon temps est aussi éphémère. Le monde est insondable ! Ismilahé ?

Fadouba : Après la fête, Nantenin, la jeune fille à marier arrêta Alima, sa camarade qui avait dansé avec tant d’ardeur à ses fiançailles. Nantelin lui dit :

-« Je te remercie ma sœur d’avoir dansé avec tant de sœur à mes fiançailles. Je saurai à mon tour créer une folle ambiance le soir où l’on annoncera officiellement les tiennes. Tu peux compter sur moi.

-Alima répondit :

-« Tu n’auras pas à te donner cette peine, je veux dire cette joie. Car mes fiançailles et mon mariage ne seront jamais fêtés à Batélin. Comme le gourmand qui prend une dernière boulette avant de se détacher du plat de riz, comme les dernières bouffées d’une pipe qu’un fumeur exhale avant de jeter les cendres du tabac, ce soir j’ai dansé ma dernière soirée de danse. Mon cœur meurtri ne frémira plus au rythme de tam-tam. Je ne battrai plus les mains et je ne chanterai plus.

Fadouba : effrayé par les propos de sa camarade, Nantenin la pressa des questions :

Que dis-tu là ma chère amie ? Tu m’effraies. Tu parles comme un désespéré qui n’attend plus rien de la vie alors que tu éclates de jeunesse et de vie. Tu blasphèmes !

Alima répliqua : je sais ce que je dis, depuis hier, j’ai senti quelque chose périr en moi à l’annonce d’une triste nouvelle. Ma jeunesse s’est alors envolée comme ce soir se sont épanchées toutes mes envies de la danse. Mon père a promis ma main à Frantoma, mon cousin Frantoma. Rien qu’à l’idée de devenir l’épouse de cet homme, je frémis d’horreur, Frantoma ! Cet idiot qui ne sait que cultiver, manger et rire, rire d’un rire bête et répugnant. Jamais !

Mon père assurément me punit. Il me punit d’avoir affiché publiquement mon amour pour Sori le pêcheur du village de Manivella, de l’autre côté du fleuve. J’ai décidé de m’en aller, j’étouffe de haine et de colère et je regrette de n’être pas un homme. J’aurai combattu les hommes, les choses, les esprits et même les dieux, mais demain, je traverserai le Djoliban pour retrouver Sori.

Nantenin : je te comprends ma chère. Toi tu as la chance d’aimer profondément et tu as le courage de le dire. Moi, je suis une fille fruste. Je cherche la sécurité sous un toit pour avoir des enfants et vivre ma vie de ménage. Je ne peux que t’admirer. Mais toutes les jeunes filles du village te soutiendront. Elles obligeront ton père sur ta promesse. Moi je suis d’avis que tu restes. Pourquoi veux tu te sauver comme une esclave pour rejoindre en cachette celui que tu aimes ? Quand ton père seras acquis à l’idée de ton mariage avec Sory, tu traverseras le fleuve avec tous le honneurs pour Manivella.

Toumani : Oui ! Courageuse et folle jeunesse ! Nantenin ne savais que le père d’Alima, le vieux Karouka n’avait qu’une parole. Karounka avait le culte de la parole donnée. Il dit et il faisait toujours plus qu’il ne le laissait dire en général. Pour lui, un homme qui se dédit est un chien qui remange sa vomissure. Il avait décidé qu’Alima serait la femme de Fantoma, rien ne pouvait le faire venir sur cette décision. Oui ! Il y a eu des hommes.

Fadouba : ceux qui avaient appris par cœur quelques sourates du Coran à Batélin, comparés Karounka à Sedna Boubacar Sidik, l’homme le plus franc que la terre ait portée, l’homme qui n’a eu qu’une parole, la vérité.

Pourtant, pourtant il est dit que seul le sot est entêté, le sage sait reconsidérer une situation quand les circonstances l’exigent. Karounkan sacrifiait le bonheur de sa fille à sa réputation d’obstiné.

Toumani : les descendants de M’Bemba Adam et de M’Ma Hawa sont si nombreux et si divers. Parle mon frère, c’est en badinant qu’on dit les vérités.

Fadouba : Alima réussit à convaincre Nantenin de la vanité de ses efforts pour faire entendre raison à son père, le vieux Karounkan. Elle lui fit ses adieux les yeux embués des larmes. La décision de la jeune fille était prise. Le lendemain, fuyant ses parents, ses amis, elle allait se plonger dans les flots du fleuve, du Djoliba baignée des rayons lactescents de la lune. Alaho Akibarou ! Elle allait affronter la force indompté des éléments et le fureur des vagues en fin d’hivernage, à la merci des caïmans et des faiblesses musculaires.

Toumani : le lendemain, sur le sentier aux puits, toutes les jeune filles du village se groupèrent pour dissuader Alima de se jeter au fleuve pour rejoindre son bien aimé. Une seconde fois, Alima réussit à les convaincre qu’elle ne pouvait faire si elle voulait sauver son amour. Devant cette ferme décision, les jeunes filles prièrent pour elle et lui dirent leurs meilleurs vœux l’accompagneraient dans sa fuite vers le bonheur.

Fadouba : a midi, à l’heure calme où le village se repose, les jeunes gens appelèrent Alima et la prièrent de renoncer à traverser le fleuve à la nage, on lui proposa des pirogues. Elle refusa et dit :

Frères, je vous remercie pour votre aide et votre sympathie à un moment où mon cœur désorienté cherche le pôle où réside son bonheur. Je vais fendre les eaux comme pourfendrai toutes les difficultés qui me barreront les chemins de la case de Sori. C’est un défi que je lance à mon père et à son orgueilleuse habitude de ne jamais de ne jamais céder devant quand il a pris une décision. Et si je dois mourir, sachez bien que je vous donne un exemple, battez vous pour avoir et mériter le droit de choisir votre conjoint. Défendez avec courage votre ménage et votre avenir.

Fadouba : il arriva alors une chose que l’on n’avait jamais vue à Batélin. Frantoma le fiancé mal aimé sortit des rangs et dit à Alima :

Fantoma : Chère sœur, je sais que tu m’es destinée par ton père et je sais aussi que tu ne veux pas de moi. S’il ne tient qu’à moi que tu sois heureuse, reste, je renonce à toi et jamais je ne t’accueillerai contre ton gré dans ma case. Si tu veux, je t’accompagnerai seul, dans ma propre pirogue jusqu’à l’autre rive du fleuve où t’attend Sory que tu aimes.

Fadouba : Alima, les larmes aux yeux, s’agenouilla devant Frantoma et lui demanda pardon.

Pardonne-moi Frantoma. Je croyais que dans ta poitrine il ne battait qu’un cœur atrophié. Je te jugeais stupide, incapable de raisonner. Maintenant je me rends compte que tu es l’homme le plus généreux que je connaisse. Pardonne-moi. Mais je ne puis accepter de rester ou d’user de ta pirogue pour traverser le fleuve.

Fadouba : La nuit tombée, la lune lentement émergea des nuages blancs. Bientôt dans le ciel complètement lavé, l’astre isolé iradiait des feux sans chaleur de son plein quartier. Au bord du fleuve tout était calme. Dans un murmure confus, le Djoliba coulait lentement comme indifférent au drame qui allait se jouer sur ses berges.

Alima monta sur le rocher noir, jeta un dernier regard circulaire sur le village qui l’avait vu naîtra. Elle se déshabilla et frissonna à la morsure légère de la brise fraîche ; elle emballa ses pagnes dans un mouchoir noir et se jeta dans le fleuve.

Toumani : De l’autre côté du fleuve à Manivela, un jeune homme jeta à l’eau. Deux êtres qu s’aimaient, nageaient l’un vers l’autre. Le fleuve large de deux cents mètres, drainait ses vagues noires, par une nuit irréelle de clair de lune.

Sur les deux berges, venant des deux villages, apparurent des torches. La jeunesse de Batélin et de Manivella suivait cette traversée nocturne de deux amants.

Fadouba : les jeunes filles s’essuyaient les yeux, attendries par cette pathétique scène d’amour. Les jeunes hommes graves, se demandaient s’il ne fallait pas mettre les pirogues à flot pour secourir les deux amoureux dont ils n’apercevaient de loin que les têtes à fleur de l’eau.

Toumani : qui peut surprendre l’instinct précis où le malheur s’abat sur l’homme ? Qui destine à l’aveugle le royaume éternel de l’ombre sur terre comme dans la tombe ? Qui lâche sur l’homme désarmé la calamité des maladies mortelles ? Aské ! Le monde est insondable ; heureux l’éternel Djoliba qui n’a qu’une source et qui sait où il va. Alaho Akibarou !

Fadouba : Au moment où les deux jeunes gens allaient se donner la main, l’effarante fatalité se produit. Un arbre, un vieil arbre qui était tombé dans l’eau, il y a des années, craqua sèchement et se détacha vivement des rives pour suivre le courant au milieu du fleuve. Lourd projectile guidé par une main impitoyable, l’arbre fonça sur les deux amoureux. Le choc les étourdit. Inconscient Alima et Sori coulèrent au fond du fleuve comme deux grosses pierres.

Toumani : de deux rives du fleuve s’élevèrent des clameurs aigues stridentes. Les jeunes allumèrent des torches et mirent les pirogues à l’eau.

Fadouba : la lune, comme frappée de stupeur, se cacha derrière un gros nuage noir, les griots grésillèrent des lamentations, les crapauds coassèrent lugubrement, les eaux, les eaux du Djoliba semblèrent figées d’inquiétude ; les roseaux géants qui se balançaient oisivement sous la caresse de la brise nocturne s’immobilisèrent et les arbres tendirent leur feuillage sur le fleuve pour jeter un coup d’œil sur le malheur d’Alima et de Sori ;

On raconte que les milliers de milliards de grains de sable qui couvrent les deux plages du fleuve adressèrent des prières ferventes aux dieux de nuit pour que les deux jeunes soient sauvés. Mais les griffes de la mort venaient de se refermer sur les deux jeunes, qui pouvait les desserrer ?

Toumani : dans l’eau les poissons écarquillaient les yeux pour chercher Sori et sa bien-aimée Alima. Les caïmans mêmes malgré leur légendaire gloutonnerie oublièrent quelque peu la succulence de la chère humaine pour participer aux recherches.

Fadouba : le rocher noir dans son impuissante immobilité craquait de colère de toute la force de ses muscles de granit.

Rien n’était en vue. L’irréparable s’était produit, l’inconservable fatalité, la révoltante réalité venait de se manifester aux humains, aux animaux et aux esprits, tous ligués pour porter leur aide aux amoureux. La vie n’est que vanité !

Toumani : on chercha Alima et Sori toute la nuit et toute le matinée du lendemain. Il fallait se résoudre à l’incroyable, ils étaient noyés, bien morts. Une semaine plus tard, on retrouva les deux corps sur une rive de Djoliba. Ils étaient serrés l’un contre l’autre. Les hommes ne voulurent pas séparés deux êtres que la mort n’a pu délier.

Fadouba : A Batélin, en pleurs, les marabouts se réunirent pour écrire des amulettes pour que le Dieu Mohamed prennent à son paradis les deux amoureux.

Toumani : les féticheurs de leur côté aspergèrent les deux corps d’eau sacrée, recueillie dans les tombes des ancêtres.

Fadouba : les vieilles femmes chantèrent sept jours et sept nuits pour apaiser l’esprit inassouvi de deux jeunes qui n’ont pas eu le temps de vivre leur passion. Aux salams du coran succédaient les incantations aux dieux qui peuplent l’univers.

Toumani : aux funérailles de deux jeunes gens, Batélin et Manivella, les deux villages étaient réunis au bord du fleuve, Djoliba avait pris deux jeunes personnes, on lui rendit deux corps inertes.

Fadouba : Karounkan, le vieux Karounkan se leva au moment où on allait émergeait les deux corps, il osa dire que sa fille n’avait eu que le malheur qu’elle méritait pour avoir refusé le choix de son père. La jeunesse se révolta et se dressa alors comme un seul homme pour le huer. Le ridicule est mort ; la honte tue aussi sûrement que le couteau ou le poison.

On lui fit comprendre qu’Alima, sa fille est morte, mais qu’elle avait laissée après elle une leçon immortelle, un exemple vivant.

Toumani : Oui ! Mon frère, une vie de courage et d’amour, passionnée est une vie bien remplie si brève soit-elle. Humilié Karounkan se retira chez lui pour méditer cette leçon. Il devrait mourir peu, fou, fou à lier, cherchant dans le vide sa chère Alima qu’il disait avoir étranglé de ses propres mains.

Fadouba : depuis ce jour de deuil cruel, Batélin ne danse plus sur les rives sablonneuses du fleuve Djoliba.

Et quand vous passez par ce village, si vous collez une oreille attentive aux galets, au sable, au rocher qui sont au bord de Djoliba, émerveillé, vous entendrez cette histoire.

Toumani : on dit aussi que par les nuits de claire de lune quand tout dors dans le village et que rôdent librement inapaisés autour des humains, si vous allez au bord du fleuve Djoliba à Batélin, vous verrez une jeune et son amant qui jouent dans le fleuve, ils vous salueront, ils se nommeront et vous raconteront leur vie. Mais autour vous n’entendrez plus rien, vous les rejoindrez le lendemain dans le pays bienheureux de la paix éternelle.

Fadouba : Alima et Sori, tristes héros d’une tragédie immortelle, nous vous saluons ce soir loin des rives de Djoliba. Nos cœurs ont partagé cette nuit vos espoirs mais aussi vos angoisses et vos peines. Faites que nous puissions nous aimez passionnément comme vous mais épargnez nous et épargnez à tous les jeunes de la terre les appréhensions de votre mort violente. Amina !

LES DEUX MALINS DU VILLAGE

« Ceux qui bien souvent font des sacrifices aux divinités vénérées de humains, le font beaucoup pour éviter de se couvrir de ridicule et de honte devant leurs semblables, » débuta le Séréwa. Je vais cette fois vous conter un grand scandale de village…

A Sandéla, petit village de la savane, on fait des offrandes aux dieux invisibles ou de pierre pour éviter « le ridicule de la main ». La main de l’homme, cet outil admirable, est faite pour bien de choses ! La main, les deux paumes, les doigts et leurs ongles, sont les instruments les plus utiles de l’homme. Peut-on même parler sans le secours des mains ? La main est le plus délicat des instruments de travail. Cela est su bien sûr, mais elle peut servir également d’armes pour faire du mal. Or un homme rossé soit au bâton ou à la main nue, est un homme ridiculisé surtout s’il se trouve incapable de rendre coups pour coups.

Ainsi les légendes anciennes racontent que c’est après une copieuse bastonnade que le crocodile jura de ne plus vivre sur la terre ferme, et que, si les fesses de l’hyène sont si basses, c’est à cause des volées de bois vert qu’elle encaisse le jour où un cultivateur la surprit trop près de son enclos à chèvres.

A Sandéla, on se souvient encore du jour où un jeune homme, en plein marché, porta la main sur les deux hommes les plus craints du village. Curieux, c’est que personne ne s’avisa alors d’intervenir et tous, comme frappés de stupeur, avaient laissé l’audacieux paysan corriger ces deux hommes qu’on appelait « les deux malins ».

Après cette journée mémorable où ils perdirent la face, Sétouma-le-« diable » et Fanikoro-le-devin disparurent à jamais du village. Personne ne les avait plus revus ; seul le récit de leur mésaventure alimente encore les veillées.

Rien ne résista à l’humiliation, or la plus grande humiliation pour un homme digne, croit-on à Sandéla, est d’être jeté à terre comme un fagot de bois. Un devin si puissant soit-il, si lucide prétend-il être, ne peut plus continuer à exercer sa lucrative profession au milieu des gens qui l’on vu battre comme une vulgaire gerbe de fonio. Et le « dioula » donc ! Empêtré dans son beau boubou empesé, il dût piteusement subir la punition qu’on inflige généralement à un « bilikoro ». Aské ! souffla Séréwa.

Il est vrai que personne n’aimait Sétourna l’usurier à qui tous devaient de l’argent à un taux élevé. Les cultivateurs venaient lui demander des coupe-coupe, quelques mètres de tissu et surtout de l’argent pour acheter des provisions en prévision de la pénible soudure des saisons. Sétouma ne refusait jamais ces avances mais exigeait, en contrepartie, une quantité énorme de grains de riz. Ainsi à chaque récolte, lui qui dans son oisive existence n’avait jamais touché à une houe, amassait de grains que tous les cultivateurs réunis.

Son meilleur ami était Fanikoro-le-devin qui lisait l’avenir sur les cauris. On chuchotait dans le village que Fanikoro encourageait les paysans à s’endetter chez Sétouma par ses prédictions. Quand un cultivateur lui demandait par exemple l’interprétation des calamités qui s’acharnaient sur son champ, Fanikoro le persuadait de faire d’abondants sacrifices et lui recommandait par la suite, de rendre visite au plus riche marchand du village, qui sans doute, compatirait à ses peines et le sauverait. Un paysan avait-il un beau cheval, une belle vache, sur suggestions de Sétouma, Fanikoro allait le trouver pour le convaincre que le cheval ou la vache ne pouvait prospérer entre ses mains et qu’il avait tout intérêt à s’en défaire.

Sétouma avait trois femmes, les plus belles du village. On dit que ces femmes s’étaient mariées au marchand parce que le devin le leur avait recommandé. C’est justement parce que Sétouma voulait épouser une quatrième femme, la fiancée d’un jeune cultivateur réputé le plus brave du village, que le scandale éclata ;

Sétouma avait en vain tenté de s’accorder les faveurs de la belle Tianna par des cadeaux ; il avait donné aux parents de la jeune fille maints coupons de percale et de bazin et même des paniers de noix de cola. Rien, ni dans l’attitude de la fille, ni dans les propos des parents ne lui faisait entrevoir un début de fléchissement en sa faveur.

En désespoir de cause, il vint une fois de plus trouver son ami le devin pour l’inciter à suggérer à la fille qu’elle était destinée, par les dieux, à passer ses jours dans sa case.

Sûr de lui, Fanikoro accepta de corrompre Tianna et jura à son compagnon que ces démarches seraient assurées de succès. Un jour qu’il rencontra Tianna, le devin lui demanda de venir le voir pour qu’il lise son avenir.

Les cauris ricochèrent et s’éparpillèrent sur la natte sous les yeux impassibles du devin. Sa main droite, comme obéissant au rictus qui déformait ses lèvres noyées dans une barbe hirsute, caressa amoureusement les cauris. Elle les effleura, les rassembla. D’un mouvement brusque les ramassa et les éjecta de nouveau. Le devin murmura alors ces remarques assez fort pour être entendues de sa cliente :

Le monde va par deux, deux, deux…

Il faut alors avoir deux yeux

Et verra pas les choses sues

L’homme qui n’a pas la double vue

Car la vie devient une bûche

Sur laquelle souvent trébuche

Celui qui, gêné par le doute

Ne peut plus se choisir de route…

Maudits soit l’incrédulité

L’ignare orgueil, la vanité !

Tianna suivait attentivement cette scène de divination. Frémissante d’espoir ; elle essayait de lire sur la figure de l’officiant les réponses aux questions qui l’excédaient. D’autres personnes avant elle, assises à la place qu’elle occupait, avaient tenté de percer le masque de circonstance qu’adoptait Fanikoro. Chaque fois que ce sorcier devait lire l’avenir de quelqu’un sur les signes formés par les cauris éparpillés sur la natte, sa face restait impénétrable. Ses lèvres remuaient certes, mais les mots qui en sortaient étaient pour la plupart ou inaudibles ou incompréhensibles pour les oreilles non initiées. Pour la septième ses longs doigts nerveux malaxèrent les cauris et les rejetèrent. Il claqua la langue, promenant l’index entre les petits tas de coquillages. Il sourit enfin, se redressa, soupira longuement, sortit de sa poche une noix de cola et dit :

Cauris, mon sort est ton sort

Liens de feu, de fer et d’eau

Tu réclames un cadeau

Le voilà, la noix de cola

Blanche comme ma foi

Mais rouge de sang fervent

Et rose de mélanges vertueux

Le fer coupe le fer

L’eau lave l’eau

Le feu brûle le feu

Toi seul sais si tu veux

Car ta voie est la source de ma foi.

Ma seule certitude dans la vie

A toi le choix qui est ton droit

Voici ta noix de cola

Ce que tu sais dis-moi !

Fanikoro fit disjoindre les cotylédons de la noix de cola et les jeta sur le tas de cauris en disant :

« Assurément, le monde est deux, deux …

Aské ! un non-initié est un aveugle, sourd et muet

Car aveugle est celui qui vit seulement le présent

Le passé rejoint l’avenir à mes yeux émerveillés

Afin de donner une épaisseur incroyable au présent

Rien jamais n’est perdu jamais !

Tout coule, tout se recouvre et se touche

Tout ce qui a vécu vit et vivra le temps

Mais faut-il savoir écouter le monde respirer ?

Fanikoro éclata d’un rire gras en ramenant ses jambes et en bombant le torse. « Ma fille, reprit-il, n’oublie jamais que dans le monde tout marche par deux : le bien et le mal, l’homme et la femme, le feu et l’eau, le fer et le bois. Tu es venue à moi, confiante et inquiète, comme une biche assoiffée se dirige vers le ruisseau rafraîchissant et apaisant.

Tu veux par mes yeux, belle jeune fille, sonder le mur opaque de l’avenir ? Je ne vais pas t’effaroucher car si corrosive soit-elle, la vérité soulage du doute, le doute cette montagne qui comprime et oppresse la poitrine des ignorants. Je vois, je vois tu t’es promise, malheureuse, à un homme qui n’est pas pour ton étoile le compagnon à vie. Excuse-moi cette franchise brutale, mais au risque de me redire, je te répèterai que dans cette vie tout va par deux. La femme que tu seras a déjà son époux choisi sur les tablettes de la fatalité ».

Fanikoro fit une pause, se gratta la barbe et darda sur la jeune fille les braises hypnotisantes de ses yeux. Il soupira, reprit les cauris et les sema ; il les malaxa de nouveau et les éjecta une fois de plus.

« Je vois deux femmes parallèles, parallèles indéfiniment. Je sais, tu es fiancée à un jeune homme fort, beau, entreprenant ; cependant, dans le miroir de vos deux destinées, vos chemins ne se rencontrent pas et ne se croiseront jamais. Toi, ton étoile est dans l’Eau ; lui son étoile est dans le Feu du soleil. Les génies qui suivent votre évolution sur la terre ne s’entendront jamais. Aské ! tu es une rivière ma fille dont le cours passe sous les pieds solides d’un fromager, ton futur mari est un homme mûr, un homme riche et sage qui a déjà accumulé les expériences de la vie d’un foyer, après avoir accueilli sous son toit trois jolies femmes.

« Pour parler comme les anciens, reprit Fanikoro, les cauris disent que tu es la porte qui ferme un ménage solide, non le balai qui nettoie les cendres d’un célibataire. Si tu peux accepter la vérité, suis ta voie ma fille, le choix n’est pas ton droit. Le choix est dans la puissance des forces redoutables d’un monde que tu ne peux voir. J’ai fini ma fille ».

Tianna accroupie sur une peau de mouton, ferma les yeux, resta un bon moment songeuse. Puis elle se releva, un sourire vague sur les lèvres.

« Père Fanikoro, vous aurez toujours raison. Mais n’avez-vous pas vu de sacrifices pour conjurer ce sort ? Vous dites bien que dans la vie tout va par deux…et d’après ce que j’ai compris, moi je vivrai à quatre dans la case d’un homme, un homme mûr par-dessus le marché ! il y a certainement un sacrifice pour éviter une telle destinée.

Fanikoro s’étira et leva vers la jeune fille un regard plein d’ennui.

-« Je n’ai pas vu de sacrifice, j’ai vu les signes de ta vie et je t’ai dit ce que j’ai vu. J’ai voulu t’éviter les erreurs, les tergiversations et même des grincements de dents en faisant miroiter ton devenir sous les yeux. Tu dois me croire et retenir que tu es faite pour un homme mûr, riche d’expérience, de biens matériels. Et les brutalités d’un jeune ignorant auront tôt fait de toi une femme ridée avant l’âge ».

« J’ai trouvé père Fanikoro ! Le compagnon de ma vie, s’il réside dans ce village, ne peut être que Sétouma-le « dioula », un homme riche, mûr et déjà marié à trois femmes. Vous voyez, le hasard fait bien les choses, il a demandé ma main. Je vais y réfléchir, Père Fanikoro et peut être que quelqu’un d’autre que moi viendra vous voir.

-« Les cauris ne disent pas de nom ma fille, s’écria Fanikoro. Mais je te sais intelligente, tu trouveras donc en suivant mes conseils, le père de tes enfants. Va, je ne te réclame rien, mais souviens toi que ceux qui se mordent le doigt de regrets et d’amertume, ont suivi le chemin du doute en enjambant les conseils des anciens ».

Fanikoro demeuré seul, songea qu’il devait se rendre au Pavillon des vieilles. C’est là que se faisaient et se défaisaient les mariages et beaucoup d’autres tractations du village. Un homme qui voulait la paix dans son ménage devait nécessairement venir sous ce pavillon, acheter la complicité des vieilles et des vieillards du village.

Après le départ de la jeune fille, Fanikoro en bon psychologue comprit qu’il avait échoué. Il se leva pour aller trouver les sept vieilles du village, les sept sorcières, celles qui avaient un pouvoir de pression terrible sur les femmes du village.

En effet, au village de Sandéla les sept vieilles avaient pour elles seules un pavillon, là où elles se réunissaient pour filer le coton, et pour s’occuper de bien d’autres menues tâches, en causant.

Par exemple à cette époque, si je veux épouser une jeune fille qui ne m’aime pas. C’est tout simple. Je viens soudoyer les vieilles. Elles mettront tout en œuvre pour persuader la jeune fille qu’elle est née pour vivre sous mon toit, souligne Séréwa. Et pour arriver à leurs fins elles ne reculeront devant aucun moyen : les menaces, le chantage, la tentation par les cadeaux, la pression sur la famille, la diffamation, les coups de fouet mêmes,…

N’oubliez qu’une femme qui est libérée du fait, de l’âge, des appétits de la chaire, des convoitises de la coquetterie, une femme qui a vécu héroïquement, son ménage, et accumulé des expériences du train quotidien, de la vie en famille, et qui aurait des recettes sociales et médicinales au hasard des conflits et des maladies, cette femme est plus rouée que le plus rusé des hommes. En fait, elle devint un personnage exceptionnel au sein de son milieu, auréolé de la grâce de la maternité sacrée par les petites batailles gagnées de la lutte pour la vie. Elle est alors vénérée et crainte pour ses connaissances occultes…

Du sein de leurs mères jusqu’à la tombe, toutes les femmes du village étaient sous l’influence de cette association de sept vieilles matrones. Dans le cabane d’initiation, en cas de maladie, lorsqu’elles étaient fiancées, à leurs mariages, à leurs premières nuits de mariée, leur début de grossesse, à l’accouchement, au baptême de l’enfant, à première dent, absolument tout se passait sous la surveillance tracassière de ces vieilles sorcières. Alors ce groupe privilégié de vieilles femmes savait tout de la vie de chaque femme du village, donc de chaque homme marié.

Il faut le préciser cependant, cette association de vieilles n’avait pas toujours fait du mal, elle avait une grande expérience en matière puériculture. En plus, elles connaissaient les vertus de toutes les plantes médicinales, de toutes les terres curatives.

Fanikoro vint voir les grand’mères réunies sous leur pavillon de commérages. La doyenne N’Séra prit la parole :

« Fanikoro, nous t’avons toujours aidé, toujours secondé au village, mais tu touche là au petit fils d’une d’entre nous. Nous ne pouvons pas défaire une union que nous avons scellée nous-mêmes. Vas, cette fois ton commerçant ne réussira pas ».

Fanikoro répondit :

Ce que la main a fait

Une autre main peut défaire

La parole, c’est du vent

Tout est question de volonté

Tout va par deux, deux, deux

La réussite et l’échec

La vérité ou le mensonge

La disponibilité ou le refus…

Tout va par deux, deux !

N’Sera se leva prit un balais et racla la poussière sous le pied de Fanikoro debout sous le pavillon.

Le devin comprit que les vieilles lui signifiait ainsi son congé. Il les salua et se rendit chez son ami Sétouma-le-dioula.

Après son compte rendu, son hôte Sétouma le remercia tout de même et lui fit beaucoup de cadeaux, car le lendemain à Sandéla était un jour de marché-forêt. Tout le monde préparait ce jour là, et disait-on même, les génies de la brousse et de forêt venaient ce jour-là au marché.

Au sortir de la case de Fanikoro, Tianna se rendit chez Tiékoro, son fiancé auquel elle raconta toute la scène de divination. Tiékoro partit d’un franc éclat de rire et promit ensuite à sa belle que son avenir ne serait jamais tel que Fanikoro l’avait dépeint.

Le lendemain matin, jour de marché-forêt, Tiékoro attendit que les deux amis, vêtus de leurs plus beaux habits vinssent à parade au milieu des villageois.

Il les arrêta et leur dit : « Votre amitié est l’association de tous les vices, de tous les maux dont nous souffrons au village. Vous avez volé, menti, calomnié pour faire de nous un troupeau de moutons dociles à vos exigences. Si tout bas on dit que vous êtes les deux malins du village, cette fois, vos ruses démoniaques ne prendront pas. Tianna est ma fiancée et sera bientôt ma femme. Tes richesses de « dioula » n’y pourront rien, Sétouma, et toi, Fanikoro, tes suggestions de devin n’y changeront rien. Et pour vous inciter à plus tranquillité, je vais vous corriger ».

A ces mots, Tiékoro lacéra de plusieurs coups de fouet aux lanières plombées, le visage de Fanikoro qui prit la fuite en se couvrant la figure de deux mains. Il enroula dans son beau boubou, empesé Sétouma le « dioula », le jeta à terre et lui administra une copieuse volée. Les grosses marchandes s’esclaffèrent tandis que les villageois détournaient malicieusement les yeux en répétant à mie voix :

« Il y a quand une fin à tout, car le ridicule tue aussi nettement qu’une balle de fusil ».

PREFACE

Il y a de scènes que l’on n’oublie pas

Des tranches de vie qui obsèdent sans cesse

Une fois filmées par la mémoire,

Tels des yeux perpétuels braqués sur le souvenir…

Ainsi je ne puis effacer de ma tête

L’obsession d’une nuit de pluie

Et j’entends encore longtemps après

Un long cri dans la nuit…

C’était en mil neuf cent quarante deux

La guerre des Blancs exigeait toujours plus

Des fournitures de caoutchouc et de riz paddy

Et les gardes à chéchia paradaient dans le village réunis

Maniant avec frénésie des nerfs-de-bœufs ferrés

Sur le torse nu de mes frères vénéré…

Une nuit ….

Le temps, les odeurs, le moment

Me revienne avec une frappante netteté,

Avec un luxe étonnant des détails.

Une nuit….

Cette froide et adipeuse nuit d’ébène

Avait pesamment projeté

Son voile d’angoisse sur le village fumant.

Monotonie furieuse la pluie déversée

Ses nerveux et tenaces clapotements…

Aux flashes fulgurants des éclairs

Les cases blafardes, moutonnantes, lugubres,

Semblaient s’agglutiner les unes contre les autres…

Couchés dans le noir de la véranda

J’écoutai désespérément lucide

Mon village ténébreux en proie

A la nuit et à la pluie…

Soudain !......

Insolides des cris retentissent

Cris perçants, déchirants, suraigus,

Cris hurlés sorties des tripes violentées des douleurs,

Cris stridents qui crispent les nerfs,

Cris qui vrillent les tympans,

Cris d’épouvante panique.

Cris qui crient la vie face à la mort,

Cris désespérés d’une femme terrorisée…

Et le tonnerre tel un monstrueux tambour funèbre

Lâcha une triple bordée de grondements sourds.

Des appels furieux fusèrent des cases

Des torches fumantes luirent aux portes

On frôlait dans l’hostilité des ténèbres

Les signes ambiants d’une tragédie macabre…

Sous la pluie suintante d’angoisse,

Une femme ligotée en hurlant en mort,

Dans les flaques d’eau visqueuse de boue

Scène atroce !...

En fonds sonore des exclamations

Des interjections de crainte et de plainte

S’élevaient intenables de stridence

Les cris à mort de la femme…

Un garde excité allait et venait

Distribuant des justifications

D’un mur des badauds à un autre

Aux regards muets d’interrogation !

O, réprobations violentes et sans voix

De l’impuissance figée d’effroi

« Il était trois frères

Les trois fils de la femme en pleurs

Le garde avait commandé

Avec des coups de nerf-de-bœufs à l’appui

Le passage du pont de lianes pourries

Tendues raides sur le fleuve en crue

Un fleuve grouillant de caïmans, Aské !

Les trois frères chargés de caoutchouc

Trempés, tremblant de froids avancèrent…

Le pont se rompit, les porteurs précipités

…Trois hurlements inhumains

Et dans le village, une mère hurlante à la mort…

Nuit noire de pluie et de lianes

Comment oublier l’atroce association ?

Les yeux embués de pluie et de larmes

J’ai senti dans mon cœur ulcéré

Toute l’horreur de cette nuit

La nuit de colonisation

Et j’ai marché la nuit sous la tristesse de la pluie

Par les venelles ruisselantes du village

Sans répit, sans vue, sans bu et sans ouïe.

O, quelles étaient simeuses

Les sentes ténèbres de la domination !

O, ces rues brutales de viol mental

Ces carrefours de connivence de la haine raciale

Ces arrêts constants aux étapes du crime !

Ces transits perpétuels à l’humiliation,

Lorsque la misère nue transportait

Le trésor pillé vers les métropoles ingrates !

Et l’irascible colon bavant d’arrogance !

Et le garde aliéné cravachant sans cesse

Cheminement en rond d’appréhension inquiète

Farandoles macabres des fantômes matées

Portefaix sans toit, sans souffle, sans voix

Tourmentés par les hantises d’un avenir sans lois

Lente agonie dans les ravins de l’exploitation

Avec la certitude unique de la mort absurde

Mort foudroyante sous les rails des trains

A wagons blondés de déportation

Cette rigidité cadavérique par inanimation

Par les nuits de rafles pour travaux forcés

Mort à peu feu dans le vide entretenu

Vide mortel du cœur spirituel vicié

O, génocide séculaire de l’expansion débridée !

Jamais je n’oublierai cette de nuit de pluie

J’entendrai à jamais ses stridents cris

De longs cris dans la nuit….

LA FLUTE BRISEE

Du Baté au Sankaran et du Kouranko au Gbérédou, les paysans de plus cinquante ans se souviendront jusqu’à leur mort de champs de sisal de Baro. Ils en parleront toujours les larmes en colère impuissante aux yeux, la malédiction à la bouche. « Le sisal épineux et puant des blancs », à l’époque des travaux forcés, de l’effort de guerre, a laissée dans les cœurs, la haine inextinguible de l’asservissement et à l’esprit, le souvenir indélébile de cruautés telles, qu’aucune langue humaine ne peut les énumérer toutes.

C’était l’époque maudite du mépris racial total, du mal intégral qu’est l’esclavage colonial : coups de pied au cul, crachats à la figure, le fouet public… Tel était le lot quotidien de mes frères !

Le sisal est une sorte de liliacées puantes, aux larges feuilles bordées d’épines dont les fibres servent à faire des sacs et des cordes.

A Baro, région du Kouroussa où le sisal réussit admirablement, s’étendaient à perte de vie des hectares et des hectares de cette plante, propriété d’une société française.

Les épines de feuilles de sisal, dents de scie, affûtées, déchiraient les mollets, lacéraient les bras des travailleurs et leurs membres enflaient et se couvraient des plaies incurables. Personne ne pouvait dire ce qui était alors plus meurtrier, la morsure des serpents où les dents de scie des feuilles de sisal ! Car sous les pieds du sisal, proliféraient les serpents les plu venimeux de la savane.

Pour les travailleurs qui, bras et pieds nus, devaient déseherber, biner la plantation de sisal, il y avait d’autres tortures plus cruelles que toutes les morsures et qui tuaient à petit feu ; la faim et les coups des cravaches à lanières plombées des gardes en tenue, contre-maîtres excréés des colons blancs.

Ah ! les gardes ! sbires odieux du colonialisme inhumain, hommes de main aliénés de l’odieux esclavage ! On les voit encore, chiens de garde d’un régime de rapines, chéchias rouge-sang frappées d’une étoile jaune, chemisettes kaki aux manches courtes, culottes aux pattes larges, guêtres incolores au-dessus des souliers fermés et, à bout de bras, cravaches à lanières de cuir plombées.

Les populations de la savane se souviennent encore des tournées de recrutement des forçats pour le travail obligatoire et gratuit à Baro. Lorsque les gardes de cercle pénétraient dans un village, ils passaient de porte à porte, faisaient sortir brutalement hommes, femmes et enfants. A leurs côtés impuissant et inquiet, le chef de village les suivait, tentant de les corrompre par des cadeaux, essayant d’atténuer les effets barbares de leurs exactions de sisal de Baro.

Que de pleurs, de cris déchirants, que de bastonnades furieuses accompagnaient ce cruel tri, ce kidnapping légalisé des hommes. Les jeunes gens qui refusaient de prendre docilement le chemin de Baro, étaient dépouillés de leurs vêtements devant le village réuni ; ils étaient contraints sous les volets de lanières, de faire ensuite le voyage en tête de peloton, les mains garrottées au dos, leur corps dégoulinant de sueur et de sang mêlés.

A Baro, petite gare perdue dans le savane, se trouvait le campement redouté des travailleurs de sisal, un camp de concentration de la main-d’oeuvre gratuite : une vingtaine de cases mal bâties, sans portes, au sol non damé, aux toits insuffisamment garnis de paille. C’est dans ces masures qu’étaient entassées à trente ou quarante, les recrues arrachées des villages Maninka. Ces malheureux couchaient à même le sol sur de la paille humide ou des nattes trouées, n’ayant à portée ni eau, ni latrines.

Le ghetto des travailleurs de sisal fut relativement un camp de la mort tel Tréblinka ou Buchenwal. En effet, mal nourris, soumis aux traitements inhumains des gardes, les forçats de Baro qui ne bénéficiaient d’aucune visite médicale, étaient pour la plupart décimés par la malaria, la fièvre jaune, la dysenterie ou tout simplement par inanition, les morsures de serpents et les piqûres des feuilles épineuses du sisal.

O ! dettes de sang indélébilement gravées sur les yeux du souvenir ! Le monde est mouvement ; souhaitons que ce que fut hier, ne sera plus jamais demain en Afrique !

Il arrivait que désespérés par les traitements dont ils étaient constamment l’objet, les travailleurs se suicidassent. Pour ceux qui ont connu l’enfer du sisal de Baro, mieux valait fuir, aller au loin en Sierra-Léone ou au Libéria pour échapper une seconde fois aux travaux forcés du sisal.

A la belle saison, les soirs, les forçats de Baro allumaient un grand feu, autour duquel ils s’asseyaient pour bavarder très tard la nuit.

Une année, c’était en 1941, ces soirées de veille étaient animées par un jeune flûtiste du nom de Toumani. Il jouait si bien de son instrument de roseau que ses camarades en oubliaient les plaies, les coups et les privations de la plantation de sisal.

A l’entendre jouer, les travailleurs se rassemblaient autour de lui et écoutaient avec recueillement les sanglots déchirants de Toumani dans sa flûte de roseaux. Les notes qui en sortaient, étaient si émouvantes, si bouleversantes que tous en pleuraient de pitié. Il arrivait même à certains de hurler leurs émotions, d’autres de se lever comme mûs par des sentiments intenables pour arracher la flûte de roseau des lèvres de Toumani, et l’écraser furieusement sous leurs talons.

Il s’en suivait ne bagarre monstre entre ces déshérités. Les gardes alors, survenaient massivement avec leurs fouets pour calmer les travailleurs excités. Et la nuit suivante, les mêmes bagnards remettaient à Toumani une flûte de roseau taillée la journée et l’artiste poursuivait son concert devant un auditoire assagi. Les gardes eux-mêmes, oubliant quelque peu leur comportement de brutes, venaient écouter Toumani. On raconte que le patron blanc de la plantation, lui aussi, s’approchait en catimini pour voler quelques moments, des airs que jouait Toumani. La musique des cœurs ne connaît pas de frontières raciales !

Tout le monde au campement connaissait l’histoire de ce flûte, un jeune homme timide, travailleur et doux. Dans son village, s’était présenté un matin « Köömin-ti-Sankpan », à l’époque le plus méchant des gardes de cercle.

Son nom köömin-ti-Sankpan, veut dire la rivière qu’on ne peut éviter. Après avoir malmené un pauvre paysan, le bravache éclatait de dire et disait : « c’est moi « la-rivière-qu’on-ne-peut-éviter, si tu me traverses il faut te mouiller les pieds ». Il voulait dire ainsi que lorsqu’il choisissait d’être méchant avec un homme, surtout avec les pauvres de la savane, il était impossible de l’éviter. O ! Surnom des gardes immondes brutes névrosées, dressées pour mâter leurs frères désarmés ! Où sont-ils aujourd’hui les gardes « Förötomö ; « piment-eaux-yeux », « gardes nerfs-de-bœufs », « garde-qui-ne-pardonne-pas », « garde-qui-ne-connaît-pas-Dieu », autant de surnoms que n’oublieront jamais les frères de la savane. Que de clameurs ont salué leurs passages dans les villages ! Que de malédictions ont-ils provoquées dans les familles les plus unies, les plus paisibles ?

La mémoire du temps a amassé trop de violence inutile dans mon pays colonisé ! Qui peut absoudre le colonialisme, maintenant qu’en toute liberté nous nous souvenons : rien n’est perdu, rien oublié, rien n’est pardonné ! Des mégatonnes, des haines sont encore entreposées dans des cœurs incurables meurtris.

Toumani sifflait dans sa flûte les « chansons de larmes » de son Sankaran natal. Son cœur alors s’envolait vers son village Tolonia où il avait laissé une vieille mère dont il était l’unique fils et sa belle jeune femme. Chaque soir, lorsqu’il embouchait sa flûte de roseau, défilaient dans sa mémoire les images atroces de son départ de son village natal. Et sur des notes irréelles, s’éparpillaient en cascades furieuses, ses malheurs de captif des blancs.

Devant sa mère, ses parents, sa jeune femme en pleurs, il se revoyait nu, couché sur le dos, les yeux au soleil, les mains liées et « Köömin-ti-Sankpan » qui le cravachait en hurlant des injures obscènes.

Alors les accents de la flûte devenaient plus vibrants, plus déchirants et tellement saisissants que tous les travailleurs assis se dressaient inconsciemment sur leurs pieds pour venir arracher la flûte des lèvres de Toumani en transes. Il relevait alors timidement la tête et sur sa figure en sueur on remarquait toujours deux sillons de larmes.

En effet, marié trois en peine, Toumani sa vieille mère et sa jeune femme vivaient heureux au village de Tolonia. Lorsque Köömin-ti-Sakpan vint ce matin là, il fit sortir les trois des cases. Le chef de village lui expliqua qu’il ne pouvait prendre sur lui la cruauté d’enrôler Toumani parce qu’il était le seul homme de sa famille et avait à sa charge une vieille mère malade. Il dit encore aux gardes que Toumani venaient de se marier et que de surcroît il était le seul artiste du village, celui qui jouait de sa flûte aux cérémonies de mariage, de baptême et à l’enterrement de ses concitoyens. Un jeune que tout le village adorait.

« Köömin-ti-Sankpan », pour toute réponse rabroua le chef de village impuissant, et après avoir donné un coup de fouet à Toumani, il lui intima l’ordre de rejoindre le groupe de ceux qui étaient déjà désignés pour Baro. Les larmes aux yeux, Toumani se baissa et embrassa les pieds de Köömin-ti-Sankpan. Le garde lui expédia un coup de pied qui le cueilli à la figure et l’envoya rouler dans la poussière. La jeune femme et la vieille mère se précipitèrent pour défende leur homme. Le garde les stoppa par des raclées rageuses de lanières plombées. O ! Impuissance figée d’effroi devant une brute déchaînée ! Toumani se coucha en plat ventre, ses ongles grattaient le sol de latérite à la cadence des coups qui pleuvaient sur son dos.

Pour la deuxième fois « Köömin-ti-Sankpan » hors d’haleine lui ordonna de rejoindre le lot des recrues pour Baro. Toumani gémit un « non » d’horreur. Alors la créature des colonialistes le fit déshabille devant tout le village, la vieille mère tomba en syncope, la jeune femme fendit la foule et s’en fuit en pleurant. Sur la place publique du village, le garde ricanait en bastonnant Toumani. Le flûtiste nu, main lié au dos, quitta son village et, comme dans un cauchemar, mettra machinalement un pied devant un autre, il fit le trajet de Tolonia à Baro.

Après six mois de calvaire à Baro, un matin une vipère mordit Toumani au gros orteil droit. Il hurla de frayeur et de douleur. Un garde vint à lui et écrasa sous les furieuses talonnades de bottes puis ordonna au pauvre flûtiste de sucer l’orteil, Toumani suça son gros orteil et cracha le sang empoisonné à plusieurs reprises. Ensuite il continua à couper le sisal comme si de rien n’était sous l surveillance du garde. Avant la pause de l’après midi, son pied enfla, ses lèvres aussi. Transporté à sa case, il grelottait de fièvre et délirait, ses camarades qui venaient chaque nuit écouter sa flûte, se relayèrent auprès de lui jour et nuit une semaine durant. Il ne pouvait ni manger, ni marcher, ses camarades lui faisaient avaler chaque fois de tisane de toute sorte. Un jour, de nouvelles recrues arrivaient la veille à Baro. Et lui apprirent depuis déjà de longs mois, sa mère était morte de chagrin et sa jeune femme avait fui avec un « dioula » en Sierra Léonne, peu après l’enterrement de la vieille femme. Toumani faible encore se jeta en chancelant et fit le tour du campement, pleura sa mère et sa femme. Tard dans la soirée, fuyant les consolations de ses camarades, il se dirigea vers un fourré où il se tailla minutieusement une flûte de roseaux. De retour au camp, il était muni, se camarades inquiets l’attendaient devant sa case. A leur vue, Toumani emboucha sa flûte, mais ses lèvres encore endolories ne purent émettre aucune note. Il s’arrêta incrédule, regarda l’instrument, le tourna et le retourna un moment, puis le laissa tomber. La flûte de roseau chut à ses pieds et se brisa. Il enfonca alors un doigt de sa main dans l’oreille gauche et chanta devant les travailleurs figés, un complainte que personne n’oublia plus par la suite :

« Le sisal de la haine »

J’ai planté et coupé le sisal de la haine

A Baro dans les camps immondes des forçats

Lorsque les salives s’évaporaient sur ma langue

De cruelles épines acérées ont scié mes bras

Les cravaches plombées m’ont lacéré la face

Les serpents perfides m’ont enflé les jambes

Et je suis dans la boue de l’humiliation

Vautré sur la natte fétide d’incessantes cruautés

Mais le recours de l’impuissance reste encore Dieu !

J’ai coupé le sisal de la haine pour les blancs

Coupé de mes parents bien-aimés six mois durant

J’ai bâti les feuilles épineuses du sisal

Sur le granit des cœurs aguerris au mal

Ma vieille mère a expiré à mon absence

Un autre homme m’a pris ma belle et jeune femme

J’ai coupé six mois durant le sisal de la haine

Mon cœur saignant étranglé de colère continue

Mais la vengeance est au pouvoir de Dieu !

Dieu pourquoi suis-je venu sur terre

Pour couper toujours le sisal de haine ?

La patience devant le meurtri est amère

Mais le suicide est une fuite trop désespérée

Je n’ai pas d’autres abris contre les misères

Ma tête reste bourdonnante de colère ravalée

Et mon cœur saturé de ressentiments salés.

Dieu, j’accepte déjà toute la malédiction

De mourir seul et nu comme un chien inconnu

Regardez seul, je me meurs du sisal de la haine

Mais le dernier mot de l’impuissance est Dieu

Le patron blanc, voyant les travailleurs groupés et silencieux ordonna à un de ses contre maîtres de les disperser pour éviter tout mouvement d’ensemble de révolte. Il craignait toujours ces forçats rassemblés.

A la fin du chant le garde voulu imposer silence à Toumani qui s’apprêtait à ajouter un couplet à la complainte. Les travailleurs le huèrent et les menacèrent. Le garde se fâcha et distribua quelques coups de cravache. Les travailleurs se ruèrent sur lui et l’assommèrent. D’autres sbires venus au secours de leur compagnon furent également rossés jusqu’au sang.

Les gardes coururent alors chercher leurs mousquetons et des coups de feu claquèrent. De blessés tandis que les autres mutins se dispersaient en criant. Debout et seul, Toumani qui gardait son doigt à l’oreille en chantant tout bas fut la victime toute désignée de la vindicte des gardes. Les coups de crosse le firent s’écrouler et longtemps les gardes s’acharnèrent sur lui.

Le matin, on retrouva Toumani recroquevillé à la même place. Il était mort, une flûte de roseau brisée entre ses lèvres tuméfiées.

LA VACHE DE NÉNÉ-ASSIATOU

Toute la population de « Lindel » était rassemblée cette matinée-là dans la cour du village. Sous le pavillon dressé au milieu, étaient installés sur des chaises, deux gardes-cercle portant leur chéchia rouge, près d’eux un homme de grande taille, en large boubou de cotonnade aux rayures grises et bleues, Oulouré Diallo. Un homme de main du chef de canton qui était le plus craint de ses « batoulas ». Oulouré avait à ses côtés et à sa dévotion, deux autres serviteurs du chef, des hommes bien nourris, costauds qui tranchaient nettement dans cette assemblée om tous les paysans étaient maigres, efflanqués, affublés de vieux habits aux couleurs indéfinissables.

Le chef de village avait écouté attentivement les ordres du chef de canton, débités d’une voix monocorde par Ouroulé, et confirmés par la présence des deux gardes-cercle, venus directement de Labé sur ordre du Commandant.

Le village devait fournir trente bœufs au titre de l’effort de guerre, la deuxième guerre mondiale ! cette contribution en nature, cet impôt prélevé de force devait aider la France occupée par l’Allemagne Hiltérienne à survivre grâce à son empire colonial. Le chef de village avait alors fait rassembler son monde, il connaissait le nombre de têts de bétail de chacun de ses administrés. Exigeant à certains éleveurs cinq, à d’autres deux ou trois, il avait eu le compte des 30 bœufs au prix des pleurs et de discussions interminables.

Certains de ses hommes avaient refusé de s’acquitter de bonne grâce de cette forme de souscription forcée, cette spoliation légalisée par la puissance colonisatrice et ses exécuteurs de basses œuvres. Les gardes-cercle fouettèrent ces récalcitrants et prirent de force le nombre de bœufs fixé par le chef de village, plus une tête ou deux pour punir les éleveurs de leur résistance désespérée.

Cependant l’assemblée de ce matin-là n’avait plus trait qu’à un cas particulier. Oulouré, le chef des serviteurs du chef et de canton avait pris, le matin de bonne heure, l’unique vache de Néné-Assiatou et l’avait mise sur le lot à emporter.

La femme s’était accrochée en criant au licou de sa vache, tirée par les hommes des mains du chef de canton. Entraînée elle-même, elle passa ces deux bras autour du coup de sa seule vache en hurlant de rage. Les serviteurs l’arrachèrent violemment à l’animal puis la firent tomber tandis qu’ils emportaient la vache.

Néné-Assiatou poussa alors des longs cris appelant au secours ses frères et sœurs du village. Personne ne bougea car tout le monde avait une peur panique des « batoulas » du chef, et les gardes-cerle armés de mousquetons, tenant en bout des bras des chicottes de nerf de bœuf.

Les deux mains sur tête, pleurant et parlant en même temps, Néné-Assiatou s’introduisit sous le pavillon du chef, et se coucha à plat ventre sous les pieds du chef de village qu’elle étreignit fiévreusement.

-« Thierno, dit-elle, ma famille n’a plus que cette unique vache ! Rendez la moi, ne faites pas de la cour de mon père un désert, où il n’y aurait plus même un poulet. Rendez moi cette vache, c’est notre seul bien. »

Le chef du village releva la jeune fille, lui dit de cesser de pleurer et la persuada calmement de l’écouter :

-« Néné-Assiatou, nous sommes de la même famille, je sais que tes trois frères et ton mari sont partis faire la guerre pour les blancs. Je sais que tes deux mères et toi vous n’avez plus que cette seule vache. Mais je ne peux rien pour toi. C’est le commandant de Labé et le chef de canton qui ont donné l’ordre de prendre les bœufs ! Va te plaindre au chef de canton. Peut être qu’ il aura pitié de toi et te rendra la vache.

Assiatou se leva soudain, ses yeux étincelants de désespoir se portèrent sur le gardes-cercle, puis Oulouré et ses aides. D’un pas vif, elle fit près de Oulouré et lui asséna une retentissante paire de griffes puis posément lui cracha à la figure.

Les deux gardes sautèrent sur leurs pieds, Oulouré leva la main et ceux-ci se rassirent en maugréant.

-« C’est toi qui m’a pris ma vache ! dit Néné-Assiatou. Mais n’oubli pas que tu as contracté une dette vis-à-vis de ma famille. Tu n’es qu’un esclave, fils d’un esclave. Dieu te punira de t’être rebellé contre tes maîtres » !

Les deux gardes ; les aides à Oulouré se jetèrent alors sur la femme et rouèrent de coups, le chef de village se détourna de la scène horrible en récitant des versets du coran.

Impossible, sans cligné les yeux, Ouroulé les laissa faire cette fois. La femme battue, se tordait des douleurs au sol sous le pavillon, criant et insultant Ouroulé. Le village fit comme s’il n’avait rien, rien entendu.

En sortant du pavillon, escorté par les gardes, Ouroulé s’arrêta près au dessus de Néné-Assiatou à terre et lui dit en voix basse :

-« Même si je dois t’épouser à soixante dix ans, tu prieras tout de même sous mon nom ! »

Rajustant son pagne en pleurant, la jeune femme se leva et courut chez elle. Sans dire aurevoir à ses mères, elle rassembla quelques effets, prit son bébé au dos et se mit en marche, suivant au loin le bétail et les hommes qui le conduisaient au chef lieu du canton.

A la tête du troupeau, Ouroulé méditait sur le scandale que venait de provoquer Néné-Assiatou. Il savait qu’elle viendrait voir le chef de canton pour porter plainte. Il la connaissait trop bien, la belle et orgueilleuse Séléyanké. Mais ce qu’elle ne savait pas, c’est que lui Oulouré avait conquis pour le chef de canton, le commandement que celui-ci exerçait présentement. Il avait, sur ordre de Thierno Asmiou, poignardé le propre oncle de son tuteur par une nuit noire où ce dernier se rendait chez sa favorite. Le chef de canton mort, Oulouré fit le tour de grands villages, distribuant les cadeaux aux grands marabouts de la part de son nouveau maître. Deux mois plus tard, Thierno Asmiou était désignée comme le chef coutumier du canton de « Sndo ». Il avait assassiné pour Thierno Asmiou, il avait volé et pillé des éleveurs riches pour lui constituer des troupeaux dans tous les grands villages de canton. Le chef ne pouvait rien contre lui parce qu’il lui devait tout ! Oulouré rit tout seul, en pensant qu’aucun chef de canton ne pouvait se permettre de se couper le bras droit. Thierno Asmiou n’y penserait même pas !

C’était en 1940, dans le canton de « Sando », ce matin-là Thierno Asmiou, chef coutumier, rendait la justice sous un grand pavillon. A ses cotés se tenaient debout Oulouré le chef de ses gardes de corps, batoula de haute taille, la poitrine large d’un lutteur avec des bras puissants et longs d’un bûcheron. Assis sur des peaux de mouton, étaient alignés des dignitaires de la cour, conseillers de l’aristocrate, et son griot attiré, Farba Baïlo, grattant une guitare africaine.

On fit appeler la jeune femme portant au dos un garçon, Néné-Assiatou de Lindel avait osé porter plainte contre le chef des serviteurs, le « batoula » Oulouré. Tout le village l’en avait vainement dissuadée, mais la pauvre femme avait tenu à venir au chef-lieu du canton porter son affaire devant Thierno Asmiou lui-même. Elle croyait en la justice de ce chef de canton, qui était en même temps chef spirituel, le plus lettré en Arabe de tout le canton.

Elle ne savait pas, pauvre femme des champs, que le colonialisme avait systématiquement perverti la chefferie coutumière. Le chef n’était plus le patriarche lettré, placé à la tête d’un vaste clan et qui étendait sa protection sur chaque famille. Le chef n’était plus qu’une simple courroie de transmission des ordres indiscutables du Commandant auquel il devait, par ailleurs, une obéissance obséquieuse.

Lorsque Néné-Assiatou parut devant le chef de canton, elle s’agenouilla, puis se relava et s’accroupit e signe de respect devant la brillante cour, nullement intimidée cependant. Sur un signe de Farba Baïlo, Assiatou baissa la tête, et parla en fixant obstinément le sol.

-« Respecté Thierno, honorables notables du Missidé, mes pères dit-elle. Je vous demande pardon, moi pauvre femme des champs, de venir jusqu’à vous, pour parler des maux qu’un de vos serviteurs m’a causés depuis avant mon mariage. Je réclame justice sur le Coran et par le Missidé dont vous êtes le chef des croyants ! »

-« Je suis venue de mon village Lindal, porter plainte contre Oulouré, votre serviteur ! C’est lui qui me torture depuis déjà dix ans ! »

Un murmure confus s’éleva des dignitaires de la cour. Les notables s’entre-regardèrent et le chef lança un coup d’œil à son fidèle garde-corps qui n’esquissa aucun geste. Encore une fois, Farba Baïlo fit signe à la jeune femme pour l’inviter à poursuivre :

-« Chef, dit-elle, que la paix de Dieu soit sur votre famille respectée. Oulouré que voici, appartenait à ma famille. Il a été élevé comme esclave de maison dans la case de ma mère dont je suis la benjamine. Très tôt, il commença à jeter des regards d’envie sur moi. Mais il n’avait jamais osé demander ma main, car il connaît sa condition d’esclave au sein de ma famille de nobles Peuhs. Un après midi, revenant de notre jardin, il essaya d’abuser de ma personne. Mes cris alertèrent mes frères qui accoururent et le corrigèrent à coups de bâton. Il fut maudit par mon père et ensuite renvoyé de la famille. Après la mort de mon père, un jour, il apparut dans notre village, accompagné de quatre gardes-cercle. Mon défunt père avait laissé trois filles dont deux étaient déjà mariées. Oulouré ordonna aux gardes de recruter trois mes frères pour le service militaire. Ce qui fut fait malgré les pleurs de la famille. Après le départ de ces trois hommes, qui protégeaient la famille, il vint me trouver pour me dire qu’il était désormais le chef de vos serviteurs et que j’avais intérêt à l’épouser. Je lui répétai ce que mes parents m’avaient dit, c’est-à-dire qu’il n’était pas digne d’être mon mari. Oulouré ricana, et me répliqua que les choses avaient changé au Foutah et que je serai obligée d’entrer dans sa couche.

Quelques mois plus tard, il revint cette fois en compagnie de plusieurs de vos serviteurs. Mes mères, veuves de mon père, avaient en tout et pour tout, sept bœufs dont cinq vaches. Oulouré emporta quatre vaches et un taureau en disant que c’était l’ordre du Blanc à Labé. Tout le village fut ainsi pillé. Ma famille n’avait plus rien et souffrait car les trois hommes, mes frères, étaient partis faire la guerre chez les Blancs.

Deux mois par la suite, je fus mariée à un cousin, Oumar Diallo, une jeune homme courageux qui devint l’homme de la famille, et qui travaillait au champ.

Ouroulé revint une fois de plus avec ses gardes-cercle, cette fois commandés par un blanc médecin. Ils recrutèrent beaucoup de jeune homme avec parmi eux, mon mari. Mais j’ai su plus tard que c’était sur insistance de l’esclave Oulouré que mon mari avait été pris par les Blancs. Les gardes emportèrent également le taureau qui constituait avec la vache, les seuls biens de la famille.

La nuit, Ouroulé vint me trouver en pleurs dans ma chambre. Il me proposa de faire l’amour avec lui et qu’alors il me rendrait le taureau. J’avais voulu l’insulter, lui cracher à la face, mais effrayée, je me suis tue. Alors sans honte, j’ai détaché mon pagne, je lui ai montré mon ventre qui portait déjà une vie humaine de quatre mois. S’il avait été un homme digne, jamais je n’aurais baissé le pagne devant lui. Il en conçut une grande déception. Il m’insulta et sortit en proférant des menaces contre moi et le reste de la famille ».

« Tais-toi, femme de mauvaise vie, cria Farba Baïlo qui se leva et marcha vers la femme agenouillée. Tais-toi, car ta bouche salit tout ! Tu veux couvrir de honte et d’opprobre, un fidèle serviteur du chef de canton. Ta langue fielleuse brode la haine pour salir un homme de bien ! Tais-toi, femme sans pudeur ! Ne sais-tu pas qu’en tombant le pagne devant un homme qui n’est pas ton mari, tu as déjà commis l’adultère ? Tais-toi, ta langue empeste cette majestueuse cour, cette atmosphère de sérénité qui règne autour du chef de notre canton et de notre Missidé ».

Effrayé au dos de sa mère, le bébé lança des cris perçants. Assiatou défit son pagne et s’assit carrément au milieu de la cour en mettant un sein flasque dans la bouche goulue de son bébé. Elle pleurait silencieusement, elle aussi, les larmes sillonnant sa figure maigre de couleur cuivrée.

D’un geste Thierno Asmiou fit imposer silence à Farba Baïlo qui s’assit, jetant sur l’assistance des regards réclamant leur approbation. Le chef spirituel, par la grâce des colonialistes chef du canton de Sando, regarda longuement la jeune femme. Il se tourna vers Ouroulé son fidèle homme de main, l’exécuteur de ses basses œuvres. Oulouré qui savait mieux que quiconque faire disparaître les indésirables, réclamer les impôts, assembler rapidement le nombre de bœufs, de moutons, de chèvres et de poulets réclamés par l’administrateur colonial pour l’effort de guerre ; la guerre qui se menait très loin en Europe, entre les Français et les Allemands. Le chef fit un signe à Farba Baïlo qui se leva vivement et vint s’agenouiller près de l’aristocrate. Le chef parla à l’oreille de son griot, ponctuant son propos de gestes vifs.

Farba Baïlo se détacha de son maître, dos voûté, tête baissée. Au milieu de la cour, grattant machinalement de son « coni » il débita son discours :

« Je salue en vous tous, les adeptes du Prophète Mohammadou (que la paix de Dieu demeure sur son Saint nom !)

Frères, vous avez entendu cette femme qui vient de porter de graves accusations contre le serviteur fidèle du chef de canton, Oulouré que voici !

Vous savez que pour obéir aux Blancs qui nous commandent, le chef de canton fait de son mieux pour éviter aux populations de Sando, les malheurs qui frappent d’autres personnes en d’autres endroits du Foutah.

Cette femme, Néné-Assiatou, a lavé la main sur Oulouré, l’a traité d’esclave, devant tout le village de Lindel. Elle accusé Oulouré de lui avoir pris sa vache ; cependant nous savons que ce n’était pas Oulouré qui en avait donné l’ordre.

La vache a été réquisitionnée par les gardes-cercle qui obéissent seulement au Commandant Blanc de Labé.

Néné-Asiatou a menti, en faisant de notre pauvre Oulouré, l’auteur de tous ses malheurs. Toute créature de Dieu qui croit en son Saint Prophète doit s’en remettre à Dieu des malheurs qu’elle endure. Néné-Assiatou, elle, ne croit pas en Dieu, elle est aveuglée de haine parce que Oulouré s’est élevé jusqu’à devenir le premier serviteur du chef de canton.

Le chef Thierno Assmiou me charge de dire à Néné-Assiatou, qu’il appartient aux chefs du Fouta d’ennoblir un esclave, et d’en faire l’égal de tous les hommes libres et respectables. Oulouré Baldé est un homme libre, il n’est plus esclave ! Que cela soit entendu, répandu et rendu dans tout le canton de Sando.

D’après la tradition d’hospitalité du pays, malgré ses mensonges, Néné-Assiatou doit demeurer sous la protection du chef de canton. Il confie à Oulouré la tâche d’héberger Néné-Assiatou. Le chef promet à Néné-Assiatou que sa vache lui sera rendue, peut-être dans un mois, six mois, ou un an lorsque Oulouré lui aura pardonné les injures et la gifle qu’elle lui a portées. J’ai dit la décision du chef, que tout le monde rentre chez lui ! »

Le soir Néné-Assiatou fut logée dans une case dans la cour du « batoula » Oulouré. Elle trouva dans cette demeure, de beaux habits, de nombreux ustensiles de cuisine. En plus, elle eut à son service deux fillettes de neuf à douze ans, qui s’occupaient de toutes les menues taches de la maison.

Après trois mois de séjour, Oulouré vint trouver le chef de canton et lui parla de Néné-Assiatou. Thierno Asmiou éclata de rire et traita Oulouré d’inintelligent.

-« Quoi ! dit Thierno Asmiou, je te donne une femme et tu me demandes ce qu’il faut en faire ? Ecoute-moi bien, Oulouré, tu es mon serviteur fidèle. Néné-Asiatou il y en a des milliers dans la Sando. Fait d’elle ce que tu voudras, je te protège et je te couvrirai même chez le Commandant. »

Oulouré remercia son maître et se rendit tout droit dans la case de Néné-Assiatou. Cette nuit-là, tout le carré sut qu’il avait violé la malheureuse plaignante de Lindel, qui donnait encore le lait à un bébé de huit mois. Plusieurs nuits de suite, Oulouré partagea la couche de Néné-Asiatou impuissante. Le bébé, un garçon, mourut deux mois plus tard. La jeune femme tomba en grossesse pour le plus grand bonheur de son nouveau mari. Oulouré semblait être vengé de son destin d’esclave !

Depuis le jour où il avait porté à Lindel la tenue de recrue pour l’Armée coloniale française, Oumar Diallo, jeune mari de Néné-Asiatou, n’arrêtait pas de pleurer. De Labé à Conakry, dans le train, un caporal originaire de la forêt, le prit en pitié. A Conakry, le contingent fut embarqué dans un bateau jusqu’à Dakar où il reçut sa formation.

Après 12 mois d’exerces, Oumar Diallo fur reformé et renvoyé en Guinée grâce aux conseils de son caporal. Rêvant nuit et jour à s femme Néné-Asiatou, au lendemain d’une visite médicale, il avait bu de l’eau colorée à l’encre rouge. Il dit au médécin blanc qu’il pissait du sang. Celui-ci ut effrayé par la couleur rouge-sang de l’urine et réclama immédiatement la réforme de la recrue Oumar Diallo.

Arrivé au Sando, Oumar Diallo trouva que sa femme Néné-Assiatou était morte en couches de l’enfant que lui avait fait Oulouré. Les deux vieilles belles-mères de Lindel, elles aussi, étaient décédées une à une de misère et de chagrin.

Un soir, Oumar Diallo attendit dans un sentier obscur e « batoula » Oulouré. Lorsque le serviteur du chef fut à quelques pas devant lui, il lui porta au ventre trois coups rapides et appuyés de poignard. Oulouré tomba en grognant et rendit l’âme. Oumar Diallo cracha à sa figure, sortit du village, puis fendit la brousse en direction de la Sierra Leone.

On ne le revit plus jamais au Foutah. Une semaine après, le chef de canton Thierno Asmiou tomba à la mosquée d’une mort incroyablement subite ! Il dirigeait la prière de vendredi, après les premières sourates, à la génuflexion, il tomba. Son nez pissait de sang et en quelques secondes, il était dans le coma. Il rendit l’âme dans la maison de Dieu, dans les bras de son fidèle griot, Farba Baïlo.

A CAUSE D’UNE CARTE DU P.D.G.

Etaient-elles trente ou quarante, Sia ne savait pas exactement le nombre de ses co-épouses. Elle les voyait évoluer ou vaquer à leurs occupations dans la vaste concession du Chef de canton, quelques-unes jeunes, grossies ou amaigries par une maternité précoce, d’autres mûres, aux rives jaunes, vieillies prématurément.

Elle n’éprouvait aucune compassion pour ces pauvres femmes délaissées. Au fond, elle les méprisait toutes lorsque promenant son oisiveté, elle les rencontrait rentrant du champ, le cou enfoncé sous les charges de vivres ou de bois mort.

Emmurée dans sa suffisance, elle n’avait aucun mot de soutien pour ses co-épouses. Sia-la-favorite du Chef de Canton de Pembadou, celle dont on sollicitait les faveurs, était à la fois fière et heureuse de son sort jusqu’au jour où une délégation du Rassemblement Démocratique Africain arriva au village. Trois hommes et une femme de la ville dont la venue avait été signalée la veille à son mari en sa présence. Le chef de canton avait aussitôt convoqué le Chef de village et lui avait intimé l’ordre de ne pas héberger la délégation. Il lui conseilla ensuite d’envoyer des hommes de main intimider les villageois pour qu’aucun d’entre eux n’achetât une carte d’adhésion au R.D.A. questionné au sujet du meeting que cette délégation se proposait de tenir l’après midi même sur la place du village, d’un ton bourru le chef de canton avait répondu : « Puisqu’ils ont une autorisation du Commandant qu’ils tiennent leur meeting, personne ne les écoutera car tout le monde me craint dans le canton. D’ailleurs ils n’auront d’auditeurs que des femmes et des enfants ».

En entendant « femmes et enfants » de la bouche même de son féodal époux, Sia avait cru à une permission implicite d’aller écouter ces étrangers. La curiosité éveillée par les mesures édictées à l’encontre de cette délégation, elle décida de se rendre sur la place publique du village.

Au meeting, parmi un groupe de femmes et de jeunes gens, ce qu’elle apprit l’inquiéta, la troubla. Pour la première fois, elle entendit traiter son mari d’ivrogne, de fourbe pillard, de menteur effronté, de voleur de biens des pauvres gens. Pour la première fois, elle écouta une femme discourir sans complexe sur l’égalité de l’homme et de la femme, le mariage sur libre consentement, l’éducation des enfants, de l’identité de sort de toutes les femmes du village et du mauvais traitement dont elles sont l’objet.

A l fin du meeting, elle ne put s’expliquer l’impérieux sentiment qui la poussa à acheter une carte R.D.A. Elle ne savait pas à quoi elle s’engageait ce faisant, tant elle était impressionnée par toutes ses belles paroles. Le nuit, couchée près de son chef de canton, elle chercha longtemps le sommeil, les mêmes mots résonnaient par bribes à ses oreilles, interminablement : « Le chef de Canton est toujours d’accord avec le commandement blanc pour vous voler, vous accablez d’impôts ». « Qui croyez-vous mange les bœufs, moutons et poulets que les hommes de main vous arrachent sous la menace des fouets ? ». « L’âne le mieux nourri ne peut supporter le poids de toute une famille, mais dans le village, la femme ploie sous le poids de son mari, de ses enfants et de leurs tracas, plus la fourniture des vivres aux chefs ». « La femme est un être humain comme l’homme, qu’on la traite en être humain, non comme une bête de somme ».

Les jours qui suivirent, elle réfléchit à tout cela en triturant dans ses mains la carte du R.D.A. A l’époque, son village n’avait pas de comité, donc pas de réunions, pas de contact entre ceux qui, en achetant en cent francs la carte, s’étaient de ce fait inscrits au R.D.A., la section du P.D.G. de Guinée.

Quelques mois après, le Parti anti-colonialiste s’était infiltré dans les bastions les plus vigilants de la féodalité coutumière et y avait placé des milliers de cartes. C’était au début de 1955. Effrayé par le succès toujours grandissant du R.D.A., le Commandant convoqua une réunion des gros commis et des chefs de canton, ses alliés inconditionnels. La nuit de la réunion, ils prirent la précaution d’annoncer par le crieur public que la population était invitée à ne pas sortir des cases parce que des tueurs étaient signalés dans les forêts. Il fut décider de tout mettre en œuvre pour stopper cette avance du RDA. En repérant les détenteurs des cartes afin de les intimider et les inciter à renier les parties. Des plans de campagne firent discuter et minutieusement établis.

Au cours de cette réunion, le Commandant de cercle se montra très froid avec le chef de canton de Pembadou. Il refusa de lui serrer la main devant ses collègues, le traitant d’incapable en révélant que même sa favorite avait une carte du RDA. Balayant d’un geste méprisant les protestations du chef de canton, par des menaces à peine voilées, il insinua qu’il pouvait à tout moment lui enlever la chefferie et la confier à son cousin plus vigilant et surtout plus compréhensif.

Rentré précipitamment au village, le chef de canton malade d’inquiétude, ne reçut personne, même pas sa favorite. Il décida de frapper un grand coup pour terroriser ses administrés afin de prévenir toute nouvelle adhésion au RDA. Le lendemain il fit battre la tabala. Lorsque sur la place publique tout le village fut réuni, il manda sa favorite. Il chargea un de ses griots de demander à Sia pourquoi elle avait acheté une carte du RDA. Et s’était ainsi fait inscrire à ce Parti ? Etonnée que son mari s’adressât à elle par personne interposée et surtout devant un si grand public, Sia manifesta sa mauvaise humeur en boudant et garda le silence. Point de mire de toute l’assistance, excédée elle dit que son mari pouvait à tout moment lui poser cette question à la maison sans pour autant battre la tabala. Le Chef de canton froidement ordonna alors à ses sbires de déshabiller Sia et lui administrer quarante coups d bâton. Un murmure fusant de l’assistance, tel un soupir étranglé sous le regard inquisiteur des serviteurs du chef.

La pauvre favorite ne comprenant pas ce qui lui arrivait tenta en vain de se battre. Immobilisée par quatre puissants gaillards, elle encaissa en criant les quarante coups de cravache. Dans la foule, pas une seule voix ne se leva, aucun homme, aucune femme n’esquissa en sa faveur un geste de protection ou de protestation. Après l’exécution du supplice, devant une foule bouleversée et muette, le chef de canton se leva et dit :

« Vous avez bien vu ce que vous avez vu, racontez le sans crainte autour de vous. Vus voyez que pour recourir une carte du RDA, je n’ai pas hésité à faire battre publiquement et nue la femme que j’avais choisie comme ma favorite parmi mes trente épouses. Vous comprendrez alors que je ne reculerai devant aucune extrémité pour recouvrer les cartes que certains d’entre vous détiennent. Tous ceux qui en ont pris doivent venir chez moi, cette nuit même, me les remettre et me jurer que jamais, ils n’adhéreront au RDA. Quant à Sia, je la répudie, je la chasse, qu’elle soit escortée les mains vides jusqu’à la sortie du village. Immédiatement » !

Sia les yeux hagards se leva, elle pointa un index frémissant vers le chef, sortit la bouche pour parler, il n’en sortit aucun son. Elle resta figée dans cette position un moment. Puis machinalement, elle massa son corps d’une main et s’essuya les yeux de l’autre. Ses co-épouses ricanaient, les sbires du chef qui lui passaient toutes ses caprices quelques heures avant, la dévisageaient d’un œil plein d’hospitalité et de désir. Elle fixa celui dont elle avait partagé la couche, celui qui lui avait juré amour pour la vie et auquel elle était liée pour le bien et le pire.

Non elle ne comprenait pas ce changement brutal, cette férocité désespérée. Le chef lui rendit son regard puis se détourna et fit un signe. Les sbires poussèrent Sia hors du cercle fermé par la foule. Les vieillards, ces insatiables courtisans, restaient impassibles. Dans aucun regard, elle ne vit une lueur de sympathie. Ecoeurée, rajusta sa tenue elle prit rapidement la rue centrale du village, suivie d’une nuée d’enfants criant, de ses co-épouses claquant des mains et fredonnant des chansons obscènes.

Qui commença le premier, elle le sut jamais ; toujours fut-il qu’aux portes du village, une pierre frôla ses oreilles, bientôt suivie d’une pluie de cailloux, de bâtons, de boue. Elle était lapidée comme et chassée comme une vulgaire prostituée. Elle avait maintenant compris.

De mémoire d’homme, jamais femme n’avait été aussi humiliée dans le village, l’infamie du fouet en public n’était infligée qu’aux criminels. Il faut le croire, il y a des jours des larmes amères qui font regretter d’être de ce monde des jours qu’on voudrait effacer des tablettes du passé, des jours qu’on ne rumine pas avec les yeux du souvenir.

A la sortie du village, lorsqu’encore sifflaient à ses oreilles les pierres lancées, elle jura de consacrer sa vie en luttant dans le rang du RDA contre la tyrannie des chefs et les iniquités de la coutume et de mœurs ancestrales de son village. Elle gagna la ville où des parents la logèrent. Pour gagner son pain, elle vendit ses boucles d’oreilles et ouvrit une gargote. Par sa courageuse détermination, son dynamisme, elle se révéla la première militante de la sous section et fut élue membre du bureau.

Ce fut l’impétueux raz-de-marée des années 56 -57. Survint l’avènement sous la loi-cadre du premier Gouvernement guinéen. Lorsque la suppression de la chefferie fut proclamée, Sia connut son plu grand jour de joie, de triomphe. Elle passa toute une nuit à chanter les louanges du Parti.

Un mois plus tard, après les élections des Conseils de village, le Secrétaire général de la Section vint lui annoncer qu’elle était désignée à la tête devant tenir d’information dans une commune, son village, celui-là même où quelques années au paravant elle fut bastonnée, lapidée sous les injures de ses co-épouses. Elle fut littérairement terrassée d’émotion en apprenant cette proposition.

Elle accepta cependant les larmes aux yeux, la tête bourdonnante d’idées et de principes qu’elle s’était jurée d’inculquer à ses ex-coépouses, à ses parent. Car depuis son départ infamant le jour où elle fut répudiée sur la place publique, elle ne s’était jamais rendue à son village natal.

Mais Pembadou avait changé de mains et d’aspect. Le Chef de canton ne commandait plus personne, il obéissait comme tout le monde au nouveau Chef du village démocratiquement élu sur une liste du RDA. Ses sbires avaient regagné les champs et les plantations. Plusieurs de es femmes l’avaient quitté pour se remarier. Ses nombreuses plantations extorquées aux villageois avaient été redistribuées aux planteurs. La presque totalité des populations du village militaient activement au sein d’un comité dont relève toutes les affaires de la communauté.

A l’entrée du village, Sia fit arrêter la voiture, elle jeta un regard des larmes sur la foule tumultueuse qui clamait sa délégation. Les enfants de l’école chantaient, les tam-tams crépitaient, ses ex coépouses claquaient des mains en cadence. Elle pleura, elle versa d’abondantes larmes, des larmes de joie en donnant l’accolade à certaines de ses sœurs qu’elle avait vues malheureuses et délaissées.

Sur la place publique, après les présentations, elle se leva pour parler. Durant plusieurs minutes elle promena un regard de reconnaissance sur la foule. Tous les beaux discours qu’elle avait préparés lui parurent fades, elle ne put dire que deux phrases : « Pour une carte, le destin m’a donné à choisir une voie qui vaut pour moi tout l’or du monde. Jamais plus je ne ressentirai des émotions aussi vives que celles que j’éprouve en ce moment béni de mon existence ».

LA MATINEE DES DESILLUSIONS

C’était en 1955 au plus fort des batailles syndicales et politiques du P.D.G. à Conakry. Au 1er Mai, les travailleurs firent de grandioses manifestations qui mobilisèrent tous les militants de la capitale territoriale.

Pour la première fois de sa vie, Sény Silla, chaudronnier non syndiqué, avait participé à la marche, au défilé et au meeting du 1er Mai. Ouvrier consciencieux, il était cru l’ami du patron, un chaudronnier français qui fabriquait des carrosseries de camions de transport. La petite fabrique comptait 35 travailleurs, pour la plupart syndiqués. Sény ouvrier choyé, cajolé et même chouchouté par le patron, n’avait jamais envisagé son adhésion au syndicat. Il n’avait encore pris comme tous ses camarades ; la carte du Parti RDA.

Tous les jours de la semaine, même les dimanches et jours fériés, Sény venait à l’atelier et travaillait sans discontinuer du matin au soir aux côtés du chaudronnier. Le patron ne manquait aucune occasion pour le donner en exemple, pour le flatter, pour lui accorder, d’une manière ostentatoire, des cadeaux susceptibles, pensait-il, d’exciter l’envie des compagnons de Sény.

Trois fois par jour, Sény était reçu à la table chez le patron avec lequel il était depuis, à tu et à toi, et aussi les membres de sa famille, une femme rondelette et ses deux garçonnets. Certains de ses compagnons le jugeaient comme les yeux et les oreilles du propriétaire de la fabrique ; un ouvrier mouchard, un délateur dont l’avis sur tus les problèmes et différends, rejoignait et appuyait inconditionnellement celui du patron. Sény dans son niais attachement à personne du chaudronnier, pensait que la fabrique lui appartenait en partie. Il se permettait des attitudes et des comportements de second patron ; il s’accordait même des droits matériels sur lesquels le colon fermait complaisamment les yeux, en le flattant par-dessus le marché devant les autres ouvriers mécontents.

Mais au début de 1955 à Conakry, le PDG-RDA et le syndicat représentaient déjà une telle puissance, qu’aucun ouvrier ne pouvait se permettre de l’ignorer ou rester indifférent à leur égard. Aux marchés de Conakry, on ne pouvait acheter du riz, de la viande et des condiments divers sans présenter la carte RDA. La mobilisation des femmes, des travailleurs du commerce, de l’administration coloniale en était effrayée. En une semaine, le Parti organisait des fois jusqu’à deux manifestations populaires.Sény s’était rendu compte, en effet, que son patron et ses nombreux compagnons avaient une peur panique des forces populaires libérées grâce au Parti. A tout bout de champs, il en n’ont parlé en buvant du pastis ; ils discutaient longtemps des hommes politiques qu’il fallait corrompre, de ceux qu’ils devaient amener délibérément à quitter le Parti et à le renier publiquement ; de ceux qui s’étaient furtivement introduits dans les rangs du Parti pour tempérer de l’intérieur, les ardeurs des leaders qui conduisaient les masses laborieuses contre les intérêts de l’administration coloniale en place.

A cette époque à Conakry, la vie retentissait des chansons de combats composées par les femmes. L’épouse de Sény, elle, était une des responsables du Parti au quartier héroïque de Korönti. Chaque jour et aux heures de ses maigres loisirs, Sény entendait les chansons dénonçant les actions honteuses des « saboteurs », des colons enragés et les hymnes composés en hommage au Parti et au syndicat R.D.A. En ce début d’années, Seny fut convoqué par les militants de son quartier. Il comparut devant un bureau de sept membres où il trouva sa femme Fatou et son meilleur Mamadouba Banguoura. Aux questions présentes qui lui firent posées, il répondit qu’en fin de mois, il prendrait sa carte et s’inscrirait au syndicat. A la fin du mois, il refusa de matérialiser sa promesse. Entre temps, au cours d’une soirée chez son patron, le chaudronnier lui avait tenu le langage suivant :

-« Sény, si je dois quitter Conakry, je te laisserai en cadeaux mon atelier avec tout son équipement . Mais tu dois me promettre que tu resteras un bon ami de la France et que tu aideras avec de l’argent, tous les amis Guinéens que je te présenterai. Ce sont pour la plupart de gens que tu connais pour les avoir rencontrés chez moi : des commis de bureau, de policiers de gendarmes, de militaires et des anciens combattants. Tu formeras une petite équipe avec eux pour préparer le retour des français, si jamais le R.D.A. nous expulsait de ce pays. »

Sény avait accepté ce marché. Par la suite il en discuta avec sa femme qui lui cria dessus et qui alla s’en plaindre chez mamadouba Bangoura. Son ami le dissuada d’accepter un tel marché qui le conduirait à trahir ses frères, ses compagnons, son ami et sa femme, la mère de ses enfants.

Durant trois mois, Sény ne s’entretient pas avec son patron de l’offre qu’il lui avait été proposé. Il réfléchissait maintenant à tous les mouvements qui s’opéraient autour de lui : les marches de revendication, les meetings de protestation et d’information, les chansons révolutionnaires qui se fredonnaient à tous les carrefours de la ville.

C’était pourquoi, ce 1er Mai 1955, sans prévenir son patron, il alla aux manifestations populaires, puis il assista au meeting. Toute la journée, il suivit avec intérêt ses camarades, puis il regagna son foyer, heureux de s’être montré dans les rangs des ouvriers. L’après midi, il se rendit à la Permanence du Parti et prit une carte R.D.A.

Le lendemain, 2 Mai, un mercredi, Sény Sylla arriva comme tous les jours à 7 heures sur le lieu du travail. Il entra dans la maison du patron qui déjeunait en famille. Sény salua, personne ne répondit. Il jeta un coup d’œil à la chaise libre près de la femme du patron. Celle-ci se leva vivement, retira la chaise et reprit place sans regarder l’ouvrier. Sény étendit la main droite pour caresser la tête blonde du garçonnet le plus proche. L’enfant rejeta son bras avec une déconcertante brusquerie. Sény regarda tour à tour son patron et sa femme, puis leurs deux enfants. Le chaudronnier, sans le fixer, haussa les épaules. Sény sortit tout honteux de la maison et se dirigea vers son atelier. Il brancha un poste de soudure et s’apprêtait à travailler quand survint le patron qui débrancha l’appareil.

-« Sény, tu es désormais ici comme tous les autres ouvriers, dit le chaudronnier. Il est 7 heures et quart, le travail ne commence qu’à 8 heures. Va attendre à la porte l’ouverture des ateliers. »

Seny, ne comprenant en rien l’attitude de son patron, lui en demanda la raison avec insistance.

-« Mon pauvre Sény, tu as participé hier aux grandes manifestations du 1er Mai comme tous tes compagnons. Vous avez crié votre haine contre notre présence chez vous ! Alors tu n’es plus mon ami, reste avec les tiens ! Tu ne seras pas le premier ingrat que je connaisse en Guinée ! »

-« Mais, aller au 1er Mai, n’est pas un acte d’ingratitude répliqua Sény. Chez vous, les ouvriers, tous les ouvriers fêtent cette journée ! »

-« Ce n’est pas la même chose, Seny ! La Guinée, c’est une colonie que nous devons protéger contre les menées subversives de vos leaders égarés par le communisme. Tu n’aurais paq dû participer à ces manifestations ».

-Seny fixa dans les yeux ce patron auquel il était tant dévoué. Il revit les jours d’entente où le colon lui donnait des tapes paternalistes au dos. La gorge nouée, il repassa en mémoire les scènes intimes de détation de ses frères ; il entendit distinctement les mensonges, ses propres mensonges qu’il formulait avec aplomb pour confondre ses malheureux compagnons.

-« patron, dit-il d’une voie résolue, j’attendrai 8 heures désormais comme tous les autres, pour entrer dans les ateliers. Je suis syndiqué et suis membre du paris R.D.A

-« Depuis quand parles-tu du R.D.A. toi ? Tâche de marcher droit ! je n’ai qu’à dire à tes compagnons que tu es un fumier pour qu’ils ne lèvent pas le plus petit doigt, lorsque je te flanquerai à la porte. »

-« Je payerai pour toutes mes petites trahisons » murmura Sény. Mais n’oublie pas que je serai avec les miens ! Nous avons les mêmes intérêts face aux étrangers comme toi »

A 8 heures moins le quart, quand les 35 compagnons de Sény Sylla le trouvèrent aux portes de la fabrique, ils l’entourèrent et le félicitèrent une fois de plus. L’ouvrier sentit qu »il était pardonné et admis au sein de ses frères comme si de rien n’était.

LA BOITE DE SARDINES

Il y avait deux jours que le pêcheur Ansoumane Grinda était parti en mer dans sa frêle pirogue de bois de fromager, et ce depuis le 24 septembre 1958.

Une journée entière, il avait lancé ses filets pour ne ramener que de menus fretins pour sauces à piment. Il pensa qu’il était parti de chez lui sur un mauvais pied et que c’était certainement de là que provenait sa malchance. Il se souvint qu’en quittant sa femme Kadiatou, il lui avait interdit d’aller au comité RDA, où elle passait le plus clair de son temps en réunion auprès d’autres femmes oisives, toujours en train d’entonner des chansons à la gloire du P.D.G. Il connaissait bien ces réunions ! c’étaient simplement des assemblées à prétextes, pour parler longuement politique, critiquer sévèrement les autorités, lancer ou répandre des mots d’ordre de mobilisation en faveur de l’indépendance contre « les saboteurs » et les forces coloniales.

Il trouvait, quant à lui, toutes ces menées quelque peu dangereuses, car il connaissait la méchanceté des blancs. Bien sûr il n’avait jamais pu encaisser les brimades que les patrouilles de vedettes de la côte, imposaient aux pêcheurs. On leur réclamait beaucoup trop de papiers ; ils devaient même payer de lourdes taxes en plus de leurs impôts déjà substantiels. Heureusement qu’il s’était inscrit au parti, il y a longtemps !

Il réfléchit en ce moment à son passé récent, cette nuit-là, où la mer était couverte d’une brume aussi épaisse que la fumée de la graisse. Couché dans sa barque ballotée, il repassa en mémoire sa triste carrière de marin colonial durant la deuxième Guerre Mondiale. Aux africains, même instruits, revenaient invariablement les corvées les plus pénibles et les plus sales. En cas d’alertes, ils étaient les seuls à demeurer sur le pont, à essuyer les rafales des mitrailleuses lourdes, les boulets de canon, les violentes secousses provoquées par les torpilles. Lors qu’il y avait incendie, il revenait aux Africains également de les éteindre. Oh ! combien de ses camarades sont- ils tombés carbonisés ? O combien ont-ils été coupé en deux par les mitrailles ? certains marins africains furent emportés au fond des abimes par des boulets !

Le matin du 26 septembre, découragé, Ansoumane mit cap sur Camayenne-port. En début d’après-midi, à quelques milles de la côte, il eut la chance de recueillir par deux fois, un filet plein de « sinapa ». il pensa à la joie de Kadiatou qui commençait sûrement à s’inquiéter à Conakry.

Au port, sa pêche remplit tout juste un grand panier. Kadiatou lui dit qu’elle n’avait plus rien à la maison. Elle chargea le panier sur sa tête, alla au bord de la rue pour emprunter un car en direction de la ville.

A ville depuis le départ du chef de l’Etat français, du 25 Août au 27 septembre, il règnait une atmosphère surchauffée de tension sociale à conakry.

Les autorités coloniales avaient fait venir des troupes de tous les territoires de l’afrique Occidentale et de Madagascar. Jusqu’à la dernière minute, elles supputaient sérieusement la plus infime possibilité de créer de graves incidents, des « troubles » sur commande, à la faveur desquels elles pourraient immédiatement faire intervenir des troupes de para-commandos déjà en place dans divers camps de la capitale territoriale. La plus petite bagarre commençant par une scène de pugilat devait conduire à des attroupements de protestations dont la répression barbare servirait d’occasion idéale pour envahir la ville, de susciter des tapages radiophoniques, afin d’instaurer un état d’exception et instituer immédiatement un couvre-feu à Conakry.

Le référendum n’aurait alors plus eu lieu en Guinée, et l’état de fait ainsi crée, aurait permis le massacre légalisé de tous les dirigeants P.D.G. la guerre civile, mieux un génocide impitoyable, serait la conséquence inévitable et directe de toutes ces machinations désespérées.

Le bureau politique du parti avait lucidement entrevu et analysé ces dangereuses éventualités. Depuis le 24 Août, 14 septembre, jusqu’au 25, il avait lancé et réitéré des appels pressants au calme à tous les militants. Il avait réclamé et imposé avec insistance aux travailleurs, aux femmes et aux jeunes, pour qu’aucun militant ne répondît aux provocations d’où qu’elles vinsent.

Dans les rues de conakry, patrouillaient en permanence des parachutistes arrogants en tenues camouflées, mitraillette à bout de bras. Ils arrêtaient arbitrairement des passants, les insultaient scandaleusement, décoiffaient certains vieillards et leurs donnaient de rudes coups de pied aux fesses ; ceux là s’en allaient étonnés, réprimant stoïquement leur colère, attendant le grand jour de la victoire civique, l’enthousiasme vissé au cœur.

Aux marchés, les patrouilles de parachutistes blancs pillaient les boutiques des africains ; elles piétinaient avec mépris les étalages de bananes, d’oranges et d’autres légumes ; elles éventraient les paniers de kola.

Elles renversaient tables et la pacotille se repandait à terre. Impassiblement, les marchands, hommes et femmes, ramassaient ce qui était récupérable de leurs marchandises, sans jeter un seul regard aux brutes sauvages qui les provoquaient ; le complot échaffaudé par les autorités coloniales s’éffondra dans l’indifférence générale.

Kadiatou descendit d’une camionnette à la gare-voiture. Elle paya 10 francs, prit son panier et se dirigea au marché du Niger. Elle calculait dans sa tête, qu’avec son panier plein de « sinapa », elle aurait au moins mille francs, c'est-à-dire de quoi payer l’approvisionnement de son ménage pour quatre jours. Elle traversa l’avenue du Niger et s’avança rapidement vers les étalagistes de poissons. Elle resista, et se retourna vivement. Elle vit un parachutiste français qui la toisait avec mépris. Etonnée elle fit deux pas en arrière agrippant de toute la force de ses deux mains, son panier de « sinapa ». le militaire blanc lui arrache le panier et en sema le contenu par terre et ses hommes du peloton foulèrent rageusement aux pieds les poissons déjà morts, provision d’une pauvre famille de pêcheur.

Kadiatou poussa un long cri de stupéfaction. Désemparée, elle voulut se baisser pour ramasser quelques poissons. Devant elle, s’était avancé le parachutiste, braquant sur elle ses yeux cruellement froids d’homme dressé pour tuer. Les deux mains sur la tête, Kadiatou cria deux fois en appelant au secours les spectateurs muets et stupéfiés qui assistaient à l’odieuse scène posément, le soldat français, gardien brutal du système colonial, lui asséna une giffle retentissante en ricanant de haine. La pauvre ménagère tomba à genoux, puis se releva vivement renouant son pagne, la figure baignée de larmes. Elle regarda partir son tortionnaire en tête de peloton impuissante, le cœur brûlant de haine.

Un cadre du parti vint à elle, la consola et l’attira auprès des étagistes de poissons. Kadiatou ne pouvait même plus récupérer son panier déchiré.

Le militant du P.D.G sortit de sa poche d l’argent, acheta une boîte de sardines, un pain et donna 100 francs à Kadiatou pour le transport.

-« Tiens ma sœur, dit-il, rentre à la maison. Les Blancs veulent nous énerver pour nous empêcher de voter « NON » le 28 Septembre. Après soixante ans d’exploitation coloniale de notre pays, c’est leur manière à eux de nous dire au revoir. Rentre vite à la maison ma sœur. »

-« Merci mon frère, dit Kadiatou. Je dirai à mon mari d’aller voter « NON » demain. C’est un pêcheur ! Lorsque je lui ramènerai une boîte de sardines en échange d’un panier de « Sinapa », il comprendra sûrement l’enjeu de ce vote pour l’avenir du pays. Je vous remercie mon frère. »

A la maison Kadiatou rompit le pain et fit quatre sandwiches. Ses deux enfants mangèrent avec appétit. Lorsqu’elle avait raconté à son mari, son aventure du marché, celui-ci sortit vivement de la maison et se dirigea au Comité. Il revint peu après avec deux cartes d’électeurs.

-« Kadiatout, demain matin, nous devons être les premiers aux urnes, pour voter « NON » ! Tu sais que ce sera la première fois que j’abandonne ma pirogue pour aller au vote ? Demain on serrera la ceinture ! »

-« Je le sais, répondit Kadatou. Tu n’aurais fait que ton devoir. C’est pas le ventre qui nous empêchera de rejeter le colonialisme ! »

L’ECOLE DE LA PRISON COLONIALE

De haute taille, une tête ronde d’un très beau noir, une figure aux traits réguliers, Bangoura est ce type commun du quadragénaire guinéen que l’on rencontre souvent à la tête des organismes politiques et étatiques du pays. Franc et direct, on sent au contact de cet africain moderne, cette confiance en soi que confèrent une claire conscience du sens du devoir et une vision logique de la ligne directrice de l’organisation de son Peuple. Si Bangoura sait écouter avec patience les problèmes les plus anodins de ses camarades, il est aussi capable d’exploser de colère pour partir d’un franc éclat de rire quelques minutes après. Ces sautes d’humeur ne trompent personne autour de lui, car on sait que Bangoura est un homme simple. C’est au contraire un grand timide qui puise son intarissable volubilité et son incroyable vitalité dans son intransigeance incorruptible pour la défense de certains principes auxquels il tient comme à la prunelle de ses yeux.

En effet, depuis son adhésion au Parti Démocratique de Guinée (PDG), il s’est acquis la réputation, le titre de « militant de choc ». Ainsi Bangoura dit lui-même et cela très souvent : « Je suis un produit vivant du Parti ».

Voici une histoire qu’il raconta un soir, à une réception offerte à son honneur par les jeunes pionniers de la Section.

« Tout à l’heure, le Pionnier qui m’a reçu aux portes de la permanence, m’a dit au nom de ses camarades, qu’il me considère comme un militant modèle, comme un de ces hommes qui font l’orgueil et la fierté du Parti. Ces compliments me vont droit au cœur et sans fausse modestie, je suis fier d’avoir été de quelque utilité pour le Parti et le Peuple. Je vais vous raconter une partie particulièrement pénible de ma vie pour vous donner une image complète de l’homme que je suis.

Il y a des scènes que l’on n’oublie jamais, elles constituent de justesses tranches de vie qui guident nos actions futures. Ainsi moi, je ne pourrai jamais payer au Peuple, le mal que j’ai fait à quelques uns de ses éléments. Je suis venu au Parti comme d’autres vont à la Mecque, pour tenter de réparer les torts que j’ai causés à mes frères sous le régime colonial. C’est au service du Parti que j’ai compris que l’homme peut s’amender, se transformer pour devenir toujours meilleur à l’école pratique de la vie.

A cette époque, on m’appelait l’ami du Commandant ou le « Commandant noir » parce qu’un administrateur blanc m’avait prit en affection. Il m’avait fait entièrement confiance en ce qui concernait ses rapports avec les populations africaines de la circonscription. Quand il y avait un chef de village à élire ou à révoquer, c’est moi qui menais les enquêtes et désignais au Commandant celui qu’il fallait punir ou récompenser. J’étais le juge suprême entre les chefs de canton, le « gros commis » qui faisait la pluie et le beau temps sous la protection de l’Administrateur. J’étais dressé pour pressurer mes frères, pour les épier, les dénoncer et les punir.

C’était en 1939, les mines d’or de Siguiri avaient attiré un important exode. La ville regorgeait de monde. Une nuit, le Commandant frappa à ma porte, il me dit qu’on lui avait signalé dans le cercle, le passage de quatre dioulas qui voulaient gagner le Soudan Français (actuellement République du Mali). Il me chargea de les repérer, les appréhender et lui en rendre compte.

Je promis au Commandant que les dioulas n’atteindraient jamais Kourémalé, la frontière. Le matin, je lâchai sur la piste des contrebandiers plusieurs informateurs. On m’annonça qu’ils avaient fait halte dans un village, à une centaine de kilomètres de Siguiri en direction de Bamako.

Suivi de cinq gardes de cercle à cheval, j’atteignis ce village au milieu de la nuit. Je fis réveiller le chef de village et les principaux notables. L’un des vieillards reconnut avoir hébergé quatre dioulas. Il les fit appeler. Il était minuit à peu près. Je fis battre la tabala malgré les timides supplications des vieillards.

Les torches de roseaux jaillirent des cases. Le village reprit son animation. Le grand feu de bois allumé dans la cour du chef, les torches aux flammes jaunes qu’on promenait entre les palissades, donnaient à cette réunion une ambiance de feu de camp.

Quand les dioulas parurent devant moi, j’ordonnai aux gardes de leur lier les mains au dos. Les gardes firent amener les bagages des dioulas, on défit les colis, on brisa les caisses, on éventra les paniers. Ils avaient caché leur or.

Les gardes passèrent à l’action. Ils commencèrent par fouetter les contrebandiers, s’arrêtant de temps à temps pour les questionner. Stoïquement, les dioulas serraient les dents, et niaient avoir de l’or. Le corps en sang, la fatigue barrée de traces sanglantes, pas un ne donnait signe de vouloir révéler la cachette de leur fortune. Cependant au milieu de la foule, une femme pleurait, elle se roulait sur le sol comme si les coups qui pleuvaient sur les dioulas, l’atteignaient en plein cœur. N’y tenant plus, elle franchit les rangs, s’approcha de son époux –le plus âgé des dioulas- et lui dit :

« Ne te laisse pas tuer pour de l’or, dis où tu l’as caché pour vous laisse en paix. Je t’en supplie, dit-elle, pense à tes enfants, ne te laisse pas tuer, parle ! »

Ces paroles furent débitées d’une voix si perçante, avec un accent si pathétique que les gardes arrêtèrent la bastonnade.

Le vieux mineur regarda sa femme. Il cracha du sang, puis rota et rejeta un caillout noir. Ses lèvres fendues s’écartèrent péniblement pour lâcher d’un seul trait : « Pauvre femme ! » Il reprit sa respiration et dit : « Tu ne comprends pas que pour nous tous tout est fini ! Que l’on donne cet or oui ou non, on ne nous laissera plus en paix. Tu ne comprends pas que c’est un crime pour un homme de notre condition de se promener avec des kilos d’or ? Commandant le sait et c’est pourquoi il a dépêché à nos trousses le plus fidèle de ses agents, Bangoura Commis, son chien fidèle ».

A mon nom prononcé avec un dédain souverain par un homme qui était à mon pouvoir et sur qui, avec la bénédiction du Commandant, j’avais en ce moment droit de vie ou de mort, je fus saisi, à la gorge par une violente bouffée de colère. J’ordonnai aux gardes de continuer la bastonnade. La femme prit la fuite. Devant elle la foule fendit et se referma. La fugitive reparut un instant après avec une outre en peau. Elle la déposa à mes pieds. « Voilà l’or, dit-elle, cesse maintenant de battre mon mari et ses frères. »

En possession de l’or, je fis venir immédiatement un garçon prévenir le Commandant. Les gardes reprenaient haleine à côté des mineurs qui gémissaient sourdement.

La femme debout, comme figée, fixait tendrement son mari. Elle s’approcha de moi, mis un genou à terre et tête baissée me dit :

« Fama, maintenant que vous avez l’or, tout l’or que mon mari et ses frères ont amassé grain par grain il y a plus de six pénibles années, consentirez vous à les faire relâcher ? Ils sont prêts à vous jurer qu’ils ne descendront plus dans les mines. Ils s’établiront cultivateurs comme le firent avant eux les pères de leurs pères. »

Je n’eus pas le temps de répondre à la femme. Le vieillard qui avait hébergé les quatre mineurs se présenta à moi, le torse nu, les mains liées au dos. Un brouhaha de stupeur parcourut la foule. Le chef de village et ses compagnons se regardèrent et baissèrent la tête.

Je me levai brusquement et vins au vieux. « Mais qui vous mis dans cet état ? » lui demandai-je, l’air ahuri.

« Personne, répondit-il, la coutume, le belle tradition d’hospitalité de mon Peuple me force à subir les mêmes supplices que mes hôtes que je n’ai pas pu protéger. Il fut un temps ou j’aurais abattu n’importe quel homme qui aurait osé insulter mes hôtes.

Dès que vous êtes arrivé Bangoura, j’ai su que vous en avez contre ceux qui ont cherché refuge chez moi. Vous auriez su où ils logeaient. Mais croyez-moi, il y a des sentiments qu’on ne peut tuer en soi. Je souffre de voir battre mes hôtes. Je souffre de les voir dépouiller de leurs biens, mais je rage encore en sachant que ces biens que vous leur arrachez, vous irez les offrir à un Blanc ingrat et arrogant. Et je viens à vous, le torse nu, les mains liées au dos pour vous demander de me faire subir les mêmes supplices qu’eux. Je ne vous en veux pas. Le chien dressé ne mord que sur ordre de son maître. Vous n’êtes qu’un instrument aveugle manié par une main implacable, inhumaine. Vous êtes le chien de garde de nos ennemis. »

Ce bel exemple de courage ne me toucha pas alors. Le vieil homme qui avait osé me défier devant la foule en fut puni sévèrement. Je le fis battre jusqu’au sang. Une semaine plus tard, il mourrait des suites de cette bastonnade. Vous comprenez, JRDA, je n’avais pas conscience que j’étais de la même race que ces paysans incultes, ces orpailleurs pouilleux. J’étais un privilégié du régime colonial, un sabre qu’on brandissait au-dessus d’hommes frustes pour les terroriser afin de mieux les exploiter.

Je suis obsédé par les images que ma mémoire a filmées cette nuit-là. Même aujoud’hui, je n’ai qu’ à fermer les yeux pour voir la femme en pleurs agenouillée devant moi. Les mineurs, les quatre « dioulas » baignés de sang hantent mes nuits blanches. Et le vieillard, le patriarche, torse nu, offrant au vent frais de la nuit ses muscles flasques, m’apparaît quelque fois, me maudissant. Je me demande malgré tout si je pourrais jamais payer au Peuple tout le mal que je lui ai fait, maintenant que je réalise toute l’horreur de mes actions. Mais l’on n’est jamais trop vieux, et il n’est jamais trop tard pour entreprendre la lutte ardue pour le vrai, le juste, le beau. J’ai la consolation d’avoir choisi la voie du PDG, la discipline réhabilisatrice d’un Parti Populaire pour tenter de m’amender. On m’a dit que j’ai beaucoup trop de scrupules et que je devrais oublier tout cela ; je ne le peux pas. Ce remords obsédant, est un stimulant dans mes tâches quotidiennes de militant.

Bien sûr, j’ai été puni. Un mois après les événements que je viens de vous raconter, mon ami le Commandant me condamnait à 10 ans de prison ferme. Ce fut une chute verticale, brutale. Oui, mes jeunes amis, le Commandant obligea la foule à me huer, mes collègues de bureau ricanaient sur mon passage le jour où je fus mené en prison. Aucun fonctionnaire colonial n’a souffert ce que j’ai souffert.

J’ai passé par dix années de souffrances, mais aussi dix années de méditation féconde auprès d’autres détenus plus malheureux que moi. L’épreuve de la prison m’a ouvert les yeux et j’ai choisi la lutte du Parti pour contribuer à la libérer mon Peuple de la nuit du colonialisme.

La première fois que j’ai raconté cette histoire, il s’est trouvé un camarade malicieux pour me dire : « de quoi te plains-tu ? Sous le régime défunt, tu étais au rang des privilégiées, aujourd’hui encore tu es au nombre des responsables de ton Parti et de ton Peuple ». il n’avait rien compris ! Aujourd’hui je suis un homme nouveau, débarrassé des complexes de colonisé, parce qu’il avait en moi un violent désir de reconversion radicale, redevenir moi-même, comme les Africains authentiques des villages. Seul un mouvement aux idéaux élevés comme le PDG pouvait me permettre la discipline de ses vertus réhabilisatrices, de réussir cette transformation graduelle et essentielle. Aussi en acceptant un poste de responsabilité que je n’avais pas brigué, ai-je obéi à la discipline du Parti et répondu à l’appel de confiance de mes camarades.

Mais poursuivons notre histoire…J’avais décidé de quitter le village de bonne heure avec les mineurs arrêtés la nuit. A l’aube, on m’annonça l’arrivée de Sarifou, mon adjoint, un commis auxiliaire que j’avais envoyé recenser un canton. Sarifou entra dans ma case lorsque je m’habillais. Après les salutations de retrouvailles, il demanda à voir l’or que j’avais pris aux dioulas. Il resta un instant rêveur devant les huit sachets d’or puis il éclata de rire.

« Je suppose, me dit-il, que vous irez tout bonnement remettre cet or au Commandant » ? Lui ayant fait signe que oui, il me fixa intensément.

« Mais vous perdez la tête, reprit-il. Qu’avez-vous en dehors de vos quatre femmes et de quelques plantations de café ? Un de ces sachets peut en procurez autant ! Alors pourquoi ne pas en détourner ? Le commandant n’aura que ce que vous voudrez bien lui donner ».

Il vit à ma mine que je n’approuvais pas du tout ses idées malhonnêtes et surtout que son ton devenait par trop familier.

« Ne vous fâchez pas Mr Bangoura dit-il, vous savez un malheureux comme moi, voit tant d’or, tant de splendeur, il perd la tête. A votre place, j’aurais puisé dans cette fortune. Je me serais arrangé pour fermer la bouche aux gardes et aux villageois. Les mineurs en les relâchant, s’en iraient demander leur reste. Je rêvais et c’est pourquoi je me suis permis de retourner le message que vous aviez dépêché au Commandant. Il est là à votre porte, avec votre accord, je vais lui demander de reprendre le chemin de Siguiri. Quant à moi, je vais poursuivre mon chemin. Quoi que vous puissiez faire, je resterai muet comme une carpe »

Sarifou m’avait mis des idées dangereuses dans ma tête. Je ne pouvais plus quitter les sachets d’or des yeux. Malgré moi, je supputais les possibilités de fermer la bouche aux gardes et aux villageois, d’autant plus que je pouvais du même coup passer pour un généreux seigneur en libérant les orpailleurs et leur intimant l’ordre de disparaître à jamais de la région.

Je félicitai Sarifou d’avoir eu la présence d’esprit de retourner le commissionnaire et me couchai la tête bourdonnante de plans à méditer.

Le matin je fis convoquer les vieillards du village et leurs tins ce langage : « Mes frères, je vous prie de ma pardonner d’avoir fait battre un des vôtres hier nuit. Quand on est au service des étrangers on ne s’appartient pas ; l’on est obligé de faire des choses qui jurent avec nos coutumes. Me voilà à terre à vos pieds, car dans cette case, je suis le fils du pays. Hier nuit, j’étais l’envoyé d’un pouvoir aveugle dont les lois ne connaissent que punitions, coups et blessures ».

Les vieillards parurent stupéfaits de me voir, moi Bangoura, le bras droit du Commandant, à leurs pieds. Ils me relevèrent en m’assurant que j’étais tout excusé et qu’ils essayeraient de persuader leurs parents d’oublier les événements de la nuit.

« Pour vous prouver ma bonne foi, et la sincérité de mon repentir déclarai-je, je prends sur moi, la décision de relâcher les quatre mineurs. Bien entendu je porterai l’or au Commandant, mais je donnerai aux mineurs de quoi payer leurs frais de voyage jusqu’au Soudan Français. Pour cela, il faut que je sois sûr que personne, vous entendez, personne ne parlera plus jamais de tout ce s’est passé la nuit dernière au village ».

Les vieillards me jurèrent que pas un mot ne sera prononcé sur ma visite nocturne au village. « Nous savons taire et ce que les vieux taisent, ce ne sont pas les enfants et les femmes qui vont l’ébruiter ». J’éclatai de rire, l’air sceptique ! « Vous avez oublié une chose ! Repris-je.

« Autrefois quand les conquérants prenaient d’assaut un village, ils en rassemblaient les notables et leur faisaient jurer fidélité et loyauté sur la pâte blanche de riz, le « dékè » blanc de riz surmonté de noix de cola rouges. Je ne vous croirai sur parole que lorsque vous aurez juré sur le « dékè » que personne ne parlera ».

Une heure après, les vieux burent le « dékè » et se portèrent garants de leurs enfants, frères et femmes. Les gardes, appâtés par une grosse somme d’argent, me firent le même serment. Je relâchai les mineurs en leur signifiant que si j’entendais parler d’eux en Guinée, je les ferai fusiller sans procès. Trop heureux d’échapper à plusieurs années de prison et de mauvais traitements, ils prirent le chemin de l’exil, n’emportant comme fortune que la somme de Cent francs que je leur avais généreusement offerte.

Satisfait de ma petite combine, je me réjouissais à l’idée de partager moitié-moitié les sachets d’or avec mon bienfaiteur et protecteur, le Commandant de Siguiri.

Dès que j’entrai en ville, je montai au fort rendre compte de ma mission.

Je déposai sur la table quatre sachets d’or. Le Commandant parut mécontent de ne voir que quatre sachets au lieu de huit dont il avait entendu parler. Je lui expliquai les Noirs, particulièrement les illettrés, aiment grossir les chiffres. Lorsqu’il demanda à voir les mineurs, je lui appris qu’ils avaient réussi à décamper avant notre arrivée. Et que c’est dans leurs caisses que l’on avait trouvé l’or. Le Commandant sembla accepter ces explications. Il me félicita de n’être pas revenu les mains vides. Il fit venir par la suite le Brigadier des gardes qui m’accompagnaient. Celui-ci tint le même langage que moi. La partie paraissait gagnée puisque deux semaines après, le Commandant qui me recevait avec une certaine froideur et méfiance, était redevenu l’ami qui me faisait confiance.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte cette histoire ce soir…C’est peut-être pour vous permettre d’évaluer le prodigieux tour de force que vos aînés ont réussi sur eux-mêmes, en refusant les honneurs d’un régime de disqualification pour se lancer dans la lutte de libération de leur Peuple. Tous n’ont pas comme moi, une tâche sombre dans un coin de leur mémoire ; mais tous ont eu à souffrir pour se soustraire de l’influence pernicieuse des vérités du colonisateur. Un effort de volonté de tous les jours qui a conduit au changement radical que nous vivons. Or tout changement radical naît de la violence, violence sur soi-même, violenter nos penchants, la violence qui vrille le vice et détruit les chaînes de l’habitude et de la routine.

Vous les jeunes, vous êtes les fils vierges de l’Afrique, le fruit de batailles engagées il y a vingt ans. Vous êtes les aînés d’une Afrique neuve car nous, malgré notre âge avancé, nous représentons la génération des jeunes d’un vieux continent colonisé, la génération des guerriers de l’émancipation politique. Quand je vous dis cela, je songe malgré moi aux paroles d’une chanson populaire qui dit : « Mourir n’est rien si on laisse derrière soi le fils qui continuera la lutte infinie de la survie ». Pionniers, vous êtes les héritiers d’une admirable tradition de lutte. Ne l’oubliez jamais.

Ne soyez jamais comme ces critiques aveugles qui ne peuvent et ne veulent pas voir que tout change autour d’eux. Allez sur les berges du fleuve et observez les flots sur le sable. Vous verrez que les premières vagues semblent complètement absorbées par le sable. Les suivantes également sont bues. Mais avec constance les eaux reviennent et peu à peu le sable gorgé est submergé. C’est avec cette constance gradation, par une éducation assidue que le PDG a transformé et continue de transformer notre pays et notre Peuple.

Mes chers enfants, reprit Bangoura, le colonialisme fut une longue et sombre étoffe dont la trame était faite de mépris et la chaîne, de haine raciale. Cela ne l’oubliez jamais. Les colons blancs méprisaient leurs subalternes immédiats, les Africains lettrés, dont cependant, ils flattaient des grotesques instincts d’imitation servile. Ces privilégiés de basse condition se plaçaient au-dessus de leurs frères paysans et petits traitants. Ces derniers à leur tour, se moquaient des « Commis » en prenant en leur présence des attitudes obséquieuses pour éclater de rire dans leur dos de leurs singeries pitoyables de colonisateur. Donc tout ce beau monde se méprisait, se dénigrait, se rabaissait devant la hargne avilissante de l’homme Blanc. A Siguiri, de fâcheuse mémoire, les agents de l’administration coloniale, comme dans toutes les villes, se jalousaient cordialement, s’épiaient sous tous les contours, se jalousaient haineusement, s’espionnaient avec vigilance, entretenaient entre eux des rumeurs malveillantes dans le but d’achopper les chanceux qui avaient su accaparer pour un temps, les faveurs de l’Administrateur du cercle.

Etre l’ami d’un blanc était le signe de la réussite, le blanc-seing nécessaire pour brimer lâchement ses frères de race. Moi, suivant en cela l’esprit de cette époque d’aliénation, j’avais formé un clan de fonctionnaires dévoués à ma personne. Mon adversaire direct, celui qui s’était juré m’arracher des bonnes grâces du Commandant, un « Expéditionnaire » frais émoului de l’Ecole Primaire Supérieure de Conakry, un certain Sambou, avait constitué aussi son clan d’inconditionnels.

Sambou, que Dieu aie son âme, était un énigmatique personnage. Paresseux, fanfaron, il ne rêvait que de complots, il était fait pour l’intrigue, pour les pièges vicieux, depuis son regard sans chaleur, sa démarche hésitante jusqu’à son parler embrouillée, tout dénotait l’homme obsédé de conspiration.

Sambou avait réussi à tremper dans ses ménées obscures les plantons et quelques gardes. Ceux-ci lui rapportaient fidèlement les bouts de papier froissés que je jetais au panier, les propos que je tenais à mes collaborateurs. Ce que je ne savais pas et que je devais apprendre plus tard en prison, c’est qu’il avait réussi à détacher de moi Sarifou, le petit commis que je considérais comme un frère. Ce Sarifou qui m’avait conseillé de garder une part de l’or pris aux dioulas.

Sarifou, des son retour de la mission de recensement, alla trouver Sambou pour lui raconter exactement ce qui s’était passé dans le village où j’avais arrêté les contrebandiers.

Le lendemain, Sambou se dépêcha d’informer l’Administrateur. Tout cela, chers pionniers, je ne le sus que bien plus tard, en prison lorsque la solitude des nuits invitait quelques compagnons à libérer leur conscience. Le Commandant attendit une occasion solennelle pour me signifier qu’il savait que j’avais subtilisé à mon profit une partie importante de l’or. Je n’oublierai jamais cette matinée. Le Fort de Siguiri était plein de monde. Les chefs de canton avaient pris place sous le fromager, entourés de leurs serviteurs et de leurs plus belles femmes.

En face jouait un orchestre de balafons, de trompes et de tam-tams. Des commis de blanc vêtus, étaient alignés devant les escaliers menant au bureau du Commandant. L’administrateur sortit soudain, s’arrêta devant moi, me cracha au visage et me porta une paire de soufflets en me traitant de voleur. J’eus devant un si grand monde, un sursaut de fureur, je lui sautai dessus et lui asséna quelques coups de poing. Comme une nuée d’abeilles, les gardes foncèrent sur nous. Ils relevèrent le Commandant tandis qu’une fraction s’acharnait à me battre, me piétiner. Ceux qui me battaient ainsi n’avaient reçu aucun ordre, aucune invite du Commandant, mais parce qu’ils étaient dressés, minutieusement conditionnés pour défendre le Blanc, le colonisateur, ils n’hésitèrent pas à m’infliger le plus barbare des traitements que puisse supporter un être humain. Je m’évanouis sous les coups de crosse et de bottes. Traîné jusqu’à une cellule, je fus enfermé immédiatement. Quelques jours après, à l’issue d’un simulacre de jugement, je fus condamné à dix ans de réclusion.

La prison coloniale n’était pas forcément une école de la haine de la société. D’ailleurs, pour peu que l’on ne soit pas foncièrement mauvais, on peut réussir à découvrir la vérité dans n’importe quel milieu, reprit Bangoura d’un air rêveur.

« Mes plus belles leçons, poursuivit-il, je les ai reçues dans la prison auprès des détenus. Ces préceptes nus et rudes, je les ai médités dans le noir du jour, lorsque les yeux dilatés cherchaient vainement un rayon de soleil ; j’ai fait mon examen de conscience par les nuits de chaleur torride, quand des nattes mouillées de sueur, s’exhalait une odeur fétide de viande pourrie. Le terrible, c’est que ces leçons m’ont été faites dès le premier jour de mon incarcération, en trente minutes exactement j’en ai appris sur moi-même plus qu’en dix ans. J’étais atterré, vané, vidé de toute énergie physique et morale. Je me souviens encore de ce moment avec une frappante netteté, avec un luxe de détails d’une telle fidélité que j’en suis épouvanté.

Le brigadier venait d’enregistrer mon ordre d’écrou. On ouvrit la grande porte. Je la franchis en titubant, poussé en avant par le garde qui m’escortait. Les détenus de la prison m’attendaient groupés, comme pour me souhaiter la bienvenue. Ils étaient là, noirs comme ces diables caricaturés dans l’Evangile, couverts de haillons, les yeux flambant de haine et de mépris. J’en demeurai figé de frayeur.

Un vieux se détacha des rangs et marcha droit sur moi. Il me fixa de ses yeux injectés de sang. Les tempes crispées, les lèvres pincées. Puis il se dérida et sourit.

« Sois le bienvenu Mr Bangoura, le Commandant noir », me lança-t-il. Je savais que tu finirais là, poursuivit-il. Regarde autour de toi, fit-il avec un grand geste circulaire de la main. Ils sont là les bannis, ils sont là les vomis de la société des colonialistes. Il y a des voleurs comme toi, mais aussi des nationalistes, ceux qui ont refusé de coopérer avec tes maîtres. Vois cet homme affublé d’un uniforme fané de garde cercle, c’est un brigadier qui a refusé de mettre le feu à un village entier, sur ordre de son Commandant, parce que les habitants de ce village ne pouvaient pas fournir la tonne de riz exigée. Ce gaillard que tu aperçois là un grand commis, zélé comme pas un pour l’Administration coloniale, jusqu’au jour où il s’est rendu compte que son acharnement au travail enfonçait de plus en plus ses frères dans la misère au profit d’un régime qui ne songeait qu’à les piller. Alors, il a créé autour de lui une organisation pour immobiliser le service des impôts. Moi qui te parte, j’ai fait la même chose lorsque dans mes méditations, j’en suis arrivé à la conclusion que je n’étais plus un homme, mes origines dénaturées, l’histoire de mon Peuple avilie, ma personne et mon avenir incertain.

Mais toi, tu as volé. Le vol est méprisable sous tous les cieux et par tous les régimes. Tu dois payer comme de juste, et aussi tu payeras chèrement tes exactions contre tes frères. Dans les murs sombres de cette prison, nous obéissons à une loi qui te condamne à un repas par jour avec privation de tes rations de déjeuner et de cigarettes. Tous les envois que tu recevras seront confisqués au bénéfice des détenus politiques. Naturellement tes couvertures et nattes neuves me reviennent de droit. Et n’oublie jamais tant que tu seras dans cette prison que tu es au ban de la société et de tous les prisonniers. Par un cri unanime, les prisonniers approuvèrent les décisions de celui que l’on appelait avec déférence le « Vieux ».

On ne retira mes fournitures et l’on m’alloua un coin obscur et puant où j’eus à passer dix ans sur un carré de dalles froides. Depuis ce jour, je suis arrivé à la conclusion qu’un homme de bien se doit d’être honnête, honnête avec lui-même, honnête avec les autres. Ne pas mentir à soi-même, et ne pas mentir aux autres. De nos jours malheureusement on ment avec une étonnante facilité. On ment par bravade, on ment par habitude, inconsciemment, presqu’instinctivement. Honnête avec les autres, on est probe, consciencieux dans son travail, on est tolérant, affable et de bon commerce.

Honnête désormais avec lui-même, j’ai soupesé erreurs, j’ai analysé objectivement mon passé. Il me restait l’alternative de m’enfoncer dans ce passé de malheurs ou de m’en servir pour changer radicalement ma façon de penser et d’agir.

J’ai choisi de me transformer par la révolution afin de payer mes dettes envers la société et pour cela je n’ai vu qu’une solution, me mettre au service d’un Parti comme PDG pour me battre en faveur de l’émancipation et de la promotion de mon peuple. Je ne fut libéré qu’en 1949, au plus fort de la lutte du P.D.G et j’adhérai aussitôt du Parti. Je ne suis pas venu au P.D.G rongé par le dépit, le cœur lourd de haine. J’ai considéré mon « stage » de prison comme une étape importante dans ma vie car alors, les yeux ouverts, j’ai pu entrevoir des jours de liberté et de dignité comme ceux nous vivons en ce moment.

1.- L’Hôpital Dunka, emmuré dans un décor de cocotiers, de palmiers et d’arbres fruitiers, dresse puissamment les cinq étages de son bâtiment principal. Au 2e étage, suite de 100 mètres, s’étirent les services de chirurgie et les salles de garde des patients. Des escaliers et des ascenseurs sortent des brancardiers, des malades portés à dos d’homme, des enfants qui hurlent, des accidentés aux bandages divers.

Dans une salle d’intervention chirurgicale, sous le sun-light éclairant de billard, Dr Dioubaté, chirurgien-chef, est à la fin d’une délicate opération. A ses côtés, les têtes sous cette espèce de cagoule des hôpitaux et en blouse immaculée, on reconnaît à ses beaux yeux noirs Mlle Fatoumata Binta Diallo, infirmière principale instrumentiste, Mlle Mariana Diakité, anesthésiste plus claire et plus grande, Mlle Aïssatou Bah, menue, et des internes, tous suivant avec un intérêt évident, les gestes précis du praticien au travail.

Le médecin à la fin de son intervention est le centre d’intérêt qui capte tous les regards. Il donne dos au billard, tandis que deux infirmières sortent le malade dans un lit roulant. Dr Dioubaté retire ses gants, désinfecte et lave ses mains, enlève son masque et l’on découvre enfin un visage en sueur, d’un très beau noir, une moustache à la « Clark Gable » accentue les contours et internes auxquels il parle en sortant de la salle d’opération.

2.- A la porte de la salle d’opération, dans le long couloir ouvert des deux côtés, alors que des documents blancs et des infirmières passent et repassent tous pressés, on revoit Dr Dioubaté au milieu d’un cercle formé par des infirmières et des internes. Fatoumata Binta Diallo comme les internes, prend des notes sur un petit carnet. Mariana Diakité, grande, bien faite et tient très clair, fouille Dr Dioubaté d’un regard qui insinue avec une insistance une certaine intimité. Aïssiatou Bah, mains dans les poches, écoute distraitement, les yeux perdus dans la vie, les propos du chirurgien.

-« Les internes ! Vous venez de suivre une intervention que je n’hésite pas à qualifier de très intéressante, débute Dr Dioubaté qui poursuit :

« J’espère que demain à la Faculté chacun de vous me signera sur papier ce qu’il aura retenu de mon dignostic de la semaine dernière, de la longue préparation du malade, et surtout de l’acte final, cette intervention de près de trois heures. Vous pouvez disposez ! Mlle Diallo, trouvez-moi dans cinq minutes à mon bureau. Les autres sont libres pour le reste de la journée ! Aurevoir ! »

3.- Dr Dioubaté s’en allant, frôle au passage Mariama qui s’évertue à retenir son regard. Après le « aurevoir Docteur » formulé d’une même voix par l’ensemble du petit cercle, les internes se dispersent, Aïssatou Bah se sauve. Restent sur place Mariama qui fixe toujours Dr Dioubaté s’éloignant, et Binta qui relit ce qu’elle vient d’écrire. Les deux jeunes femmes font quelques pas et s’arrêtent au beau milieu du long couloir.

-« Qu’est-ce que j’ai fait pour que le chirurgien-chef me convoque à son bureau, se questionna Binta. Je crois ne m’être pas trompée une seule fois d’instrument. J’avais même répété toute seule cette longue intervention ! »

-« Mais tu n’as peut-être rien à craindre ! répliqua Mariama. Vas toujours voir ! »

-« En bien ! J’y vais : mais je t’assure que le calme de ce jeune Malien me fait peur ! »

-« A partir du moment qu’il porte un pantalon, dit Mariama, c’est un homme comme tous les autres. Va, le voir, ce n’est pas un anthropophage !

-« J’y vais, ma coquine » dit Binta en se sauvant.

4.- Au bureau, Dr Dioubaté est en train d’écrire quand Binta frappa à la porte. Aussitôt il cris : « Entrez ! » sans lever la tête. Fatoumata Binta ouvre la porte, le referme silencieusement, regarde vers le chirurgien absorbé par ce qu’il écrit. Elle fait quelques pas jusqu’à une chaise dont elle touche le dossier, puis elle tousse pour attirer l’attention du docteur qui sans lever la tête lui dit : Asseyez-vous mademoiselle ! » Un instant après, Dr Dioubaté cesse d’écrire, parcourt la feuille manuscrite, la classe dans une chemise, puis lève les yeux et fixe Binta qui, sous la fixité de ce regard, baisse la tête, intimidée…

-« Mlle Diallo, je vous ai appelé pour vous féliciter, dit Dr Dioubaté. Il y a un an que je vous observe. Vous êtes une excellente instrumentaliste. Il vous arrive toujours de deviner l’instrument que je m’apprête à chaque fois de vous réclamer. Cela me facilite la tâche. Vous pouvez devenir un bon chirurgien si vous le voulez. Vos gestes sont précis et vous êtes appliquée. Je vous propose de réviser le programme de la 2e Année de la Faculté de médecine et je vous ferai inscrire l’année prochaine en 3e Année. J’en ai déjà parlé au Ministre de l’Enseignement Supérieur qui m’ donné son accord. »

Fatoumata Binta rayonne de joie, elle bouge de sa chaise, se lève, se rassoit, en répétant : « Merci Docteur, merci mille fois ! ».

- « Du calme Mlle Diallo ! Reprend Dr Dioubaté. Vous n’avez pas à me remercier. J’ai lu dans votre dossier que vous avez brillamment passé les deux baccalauréats et que vous avez fait 3 ans à l’Ecole Secondaire de la Santé et que vous en êtes sortie 2e de votre promotion. Par la suite vous n’avez pas fait l’examen d’entrée en Faculté de Médecine, vous étiez très malade. Me sui-je trompé ? »

-« Non Docteur, répond Binta ».

-« C’est bon, passez à la Faculté et demandez de ma part une copie du programme de 2e Année. Il faudra bien réviser vos leçons et suivre des cours supplémentaires ! ».

-« Je le ferai Docteur ! Merci beaucoup Docteur ! »

-« Vous pouvez disposez Mlle Dioula ! dit Docteur Dioubaté offrant sa main pour congédier l’infirmière.

-« Aurevoir Docteur ! Merci beaucoup Docteur ! »

Resté seul ; Dr Dioubaté ouvre un dossier, fait des annotations, met ses lunettes pour observer à bout de bras un cliché de radio. Il la scruta longtemps, hoche la tête en soupirant. Il rédige brièvement une note sur un bout de papier et le joint au dossier. Il se lève en grimaçant de fatigue, range quelques papiers sur son bureau, surprend sa blouse blanche, jette un dernier regard circulaire à son bureau puis à sa montre. Il sort en refermant la porte lui.

-« Dr Dioubaté sur le long couloir pour descendre au bout, par les escaliers. Des internes passent, des infirmières qui courbettent, des malades au pyjama rayé ; des bébés portés à bout de bras, hurlent de souffrance. Dr Dioula passe, salué, appelé, interpellé, accoste. De sa démarche athlétique, il avance un sourire bonnace aux lèvres, trouvant, pour chacun des mots réconfortants.

6.-Dehors près de sa voiture garée, il ouvre, s’installe et se retrouve aux côtés de Mariama. Elle le fixe en silence d’un regard tendre et inquisiteur.

-« Qu’est-ce qu’il y a ? demande Dr Dioubaté.

-« Rien, rien du tout », répond Mariama.

La jeune femme baisse la tête. On sent qu’elle a envie de dire quelque chose. D’un mouvement brusque, elle ouvre la portière, sort en se précipitant comme si elle allait pleurer. Dr Dioubaté la regarde partir sans brocher. Stupéfait ! Entre ses lèvres, il lâcha d’un jet : « Que les femmes sont stupides quand elles sont amoureuses ! »

7.-Dr Dioubaté en voiture, roule vers la sortie de l’hôpital Donka. Il tourne à droite et emprunte l’artère qui se passe devant le Camp Boiro et conduit à Ratoma par le Stade du 28 septembre. Sous un manguier il aperçoit de dos Fatoumata Binta, tête baissée, marchant rapidement. Il clignote aussitôt, déboîte et gare près de la jeune femme qui sursaute au coup de klaxon d’appel. Binta le reconnaissant sourit et vient vivement à la hauteur de la portière. Elle s’y accoude et garde un instant un sourire au beau fixe.

-« Montez vite, je vais dans votre direction ! » dit Dr Dioubaté.

-« Merci une fois de plus, Docteur »

Binta s’installe près du chirurgien. Elle semble crispée, les cahiers sur des genoux, la tête baissée, souriante tout de même.

-« Mlle Diallo, vous me remerciez une fois de trop. Vous êtes une précieuse collaboratrice !

La voiture démarre tandis que s’enclenche une conversation qui durera tout le trajet jusque chez Binta.

-« Il y a trois ans que vous travaillez pourquoi n’êtes vous pas mariée ? » demande Dr Dioubaté.

-« Cela ne dépend pas de moi, Docteur ! Je ne suis même pas fiancée »

Dr Dioubaté jette un coup d’œil au profil régulier et fin de Binta. Il donne un coup de volant pour éviter un véhicule. Il parait songeur un bref instant, tétant sa cigarette dont la fumée l’enveloppe.

-« Il faut vous marier. Vous êtes jeune, jolie et travailleuse ; il faut vous marier. Vous serez plus équilibrée pour attaquer la Faculté ».

-« Et vous, Docteur ? Vous êtes jeune, élégant, chirurgien-chef en plus, et vous célibataire. Ce n’est pas normal, non plus ! »

-« Vous avez raison ! Moi, s’il ne tenait qu’à moi, je serais déjà marié. Mais j’ai eu un mauvais coup de sort ! »

A ces mots Binta sursaute et fixe Dr Dioubaté intensément.

-Vous me la raconterez, n’est-ce-pas Docteur ?

J’aime les histoires d’amours malheureuses, parce j’ai beaucoup souffert, moi aussi ! »

-« Oh, on vous, vous avez beaucoup souffert ? »

C’est la vérité ! Je vous raconterai mes malheurs quand vous le voudrez ! »

Un moment, le silence règne dans la voiture. Chacun semble revoir dans sa tête les séquences de ses amours. Dr Dioubaté toujours conduisant, rit nerveusement et dit : -« Nous devrions nous consoler, nous les mal aimés. »

-« Vous êtes déjà mon protecteur, et ce sera avec plaisir. Oh, attention Docteur si vous tournez là à droite, vous verrez ma maison ! »

-Bon, je tourne là à droite. C’est cette maison là ? Eh bien, Mlle Diallo, nous sommes samedi, dimanche je passerai dans la martinée. »

Dr Dioubaté négocie le virrage, avance lentement et gare devant une maison.

-« Je serai enchantée de votre visite ! Au revoir Docteur ! »

8. Binta descend, ferme doucement et lentement la portière, tête basse. D’un mouvement du cou, elle tourne vivement la tête. Ses yeux rencontrent ceux de Dr Dioubaté.

-« Docteur, en m’offrant la possibilité de poursuivre mes études, vous me faites renaître. Je me préparais à partir au village pour faire le saut au Rocher du destin ! »

-« Rocher du destin !? Qu’est-ce-que ce Rocher du destin ? »

Il coupe le moteur et regarde avec étonnement cette belle jeune femme, au tient d’un ocre indéfinissable, aux narines frémissantes, aux yeux noirs d’une grande puissance attractive.

-« Ah oui ! Vous ne pouvez pas savoir, Docteur ! Dans mon village, il y a un grand rocher, un impressionnant bloc de granit dont les parois abruptes, descendent une bonne vingtaine de mètres vers un ruisseau bordé de mousse et d’arbres. La légende veut que celle ou celui qui fait le saut du haut du rocher, meurt lavé de tous ses pêchés, et s’il s’en sort, s’il est sauvé, il vivra désormais une vie de bonheur, de paix du cœur et de la conscience.

-« Vous croyez à cette légende ? Le suicide n’est pas musulman ! » intervient Dr Dioubaté.

-« En tout cas le rocher existe, c’est d’ailleurs un beau site à l’Est de mon village ! Ça vaut le risque »

-« Eh bien ! Mlle Diallo, je suis très content de vous avoir été de quelque utilité. Mais croyez moi, le Rocher du destin est trop pour un être aussi gracieux et fragile comme vous ! »

-« Merci Docteur, et à dimanche ! »

9. -Fatoumata Binta avant d’ouvrir la porte de la maison, se retourne juste au moment où Dr Dioubaté prend le virage. Elle voit la voiture disparaître, reste figée et songeuse une fraction de minute puis elle pousse le battant et entre dans la maison.

10.-Au salon, elle trouve sa tante Hadja Houmou qu’elle salue. Elle s’asseoit et raconte en Pular que le jeune médecin Malien qui vient de la déposer lui a proposé de poursuivre ses études en Faculté de Médecine. Et que ce jeune docteur l’aidera, et que c’est sûr et certain. En parlant Binta est si agitée, si contente, si rayonnante qu’elle se lève, découvre son plat de riz, prend une cuillerée de riz et dit qu’elle n’a pas faim. Elle se rasseoit dans un fauteuil, prend un cousin sur sa poitrine, rit de joie. Hadja Houmou ne cesse de répéter émue : « Allah Djarama ! »

Binta poursuit son compte rendu en traduisant les félicitations du Docteur en Pular.

Hadja lui dit : que Dieu fasse qu’il demande ta main et t’épouse ! »

A quoi Binta répond :

-« Ne me donne pas d’illusions, tante Houmou. Tu as assez souffert, Dieu t’assistera ! »

-« Aie confiance en Dieu ma fille ! Répéta Hadja Houmou. Tu as assez souffert, Dieu t’assistera ! »

-« Ainsi soit-il Tante ! Rétorque Binta qui, soudain, redevient triste. Elle ouvre une armoire, sort ses cahiers et livres, ferme l’armoire. Les bras remplis de livres et de cahiers, elle se dirige vers une porte qui donne accès à sa chambre à coucher.

11.- Dans sa chambre aux murs tapissés de photos de mode et d’acteurs ce cinéma, elle regarde son fils Oumar dormant dans un lit picot. Elle se baisse pour l’embrasser, en ce moment juste un cahier tombe et l’enfant lève la tête et recouche en se tournant vers le mur. Binta soupire d’aise. Elle jette un regard circulaire dans la chambre, livres et cahiers dans ses bras. Elle se laissa glisser sur le dos dans son lit tenant toujours les livres. Sa figure a nettement ouverts sur le plafond, laissent couler deux sillons de larme. Elle se revoit dans son village, au clair de lune.

12. –Le village, la nuit au clair de lune, est d’une beauté romantique. Sur la place publique, il y a la danse du « ya ». Une dizaine de jeunes filles à une douzaine de jeunes gens, dansent et chantent en claquant des mains.

Une jeune fille claquant des mains et chantant, sautille comme une biche, virevolte, fonce sur un jeune, lui fait une sorte de révérence et regagne sa place. Le jeune bondit, exécute quelques pas d’acrobatie et vient s’agenouiller sous les pieds d’une autre jeune fille. Eclats de rires, chants hurlés, claquements d’une main, le ya a atteint le paroxysme de cette ambiance populaire. Fatoumata Binta danse avec grâce, souplesse et agilité, ses sauts de felin lui valent beaucoup d’applaudissements.

13.-On découvre dans la masse des spectateurs, un jeune élégamment vêtu, c’est Alpha Ibrahima Diallo, étudiant en vacances au village. Il prend un vif intérêt à la danse de Binta. Il regarde avec insistance, en dévisageant les jeunes auxquels elle donne ses « ya ».

N’y tenant plus, Alpha Ibrahima Diallo appelle un garçonnet, lui parle à l’oreille en indiquant Binta, puis se retire entre deux cases dans la pénombre où l’on ne voit que ses yeux.

Binta chantant et dansant, s’interrompt, se baisse pour écouter le jeune, lève la tête et regarde dans la direction de Alpha Ibrahima Diallo. Elle rajuste son pagne, fend la foule et de dos, on la voit marcher vers son cousin. Le « ya » continue tandis que les deux jeunes gens s’entretiennent entre deux cases.

-« Tu es ma femme puisque cela a été décidé dès ta naissance et Dieu a fait que je t’aime et que tu m’aimes ! » dit Alpha Ibrahima.

-« Je le sais et le veux mais je sens que je suis déjà enceinte, dit Binta dans un souffle. Que vont dire nos parents ? Et ma mère, comment me jugera-t-elle ? »

-« Tu n’as rien à craindre. Il ne faut surtout pas te faire avorter. Mon père est le frère de ton père. Ils n’ébruiteront pas notre liaison. Je te défends d’avorter. D’ailleurs, ma mère m’a dit que ton état peut inciter les deux frères à s’entendre pour hâter les formalités ».

-« Il faut comprendre que la tradition est respectée ici, dit Binta en élevant la voix. Nos pères peuvent nous excuser mais nos mères en souffriront. Et puis on dit qu’après un enfant né avant le mariage, tous ceux qui suivront des bâtards selon la tradition. »

-« Ma mère est la première épouse chez mon père, répliqua A. Ibrahima en prenant les deux mains de Binta. Elle a barre sur mon vieux ! Alors, le vieux n’osera jamais le contrarier. Il mettra tout en œuvre pour mon mariage. Et notre enfant naîtra dans la joie de toutes nos deux familles. »

-« Et ma mère ? Questionna Binta. C’est la souffre-douleur chez mon père. Elle me fera une vie d’enfer si jamais elle apprend que je suis enceinte. »

-« N’aie pas d’inquiétude. Tu restera chez notre tante Hadja à Conakry et moi je règlerai tout ici. D’ailleurs viens chez moi, je me sens seul. »

Binta reste figée. Ibrahima avance seul puis revient sur ses pas, la saisit par l’épaule et ils s’en vont, enlacés comme tous les amoureux de la terre.

15. Dans la case de A Ibrahima, les deux amants sont couchés sous la même couverture remontée jusqu’aux épaules. Ibrahima fume et l’on devine son bras qui parcourt le corps de Binta sous la couverture.

-« C’est bien que tu sois en début de grossesse, si c’est un garçon, on l’appelera Oumar, du nom de notre grand père. Nos deux vieux seront fous de joie ! »

Puis Ibrahima soufflet sur la lampe tempête…

16. Binta revient à elle-même par les cris de son enfant. Elle laisse en vrac les livres et cahiers sur le lit, prend son enfant dans ses bras, détache son pagne d’une main et noue sur le garçon dans son dos. Binta, les mains appliquées sur l’enfant, pénètre au salon et sort de la maison.

17. A peine dehors, elle voit arriver Mariama Diakité Aïssatou Bah et Fatou Sylla. Les trois jeunes femmes marchent en parlant avec des gestes exubérants. On entend des exclamations, des rires pouffés, des claquements de mains.

Les voyant venir aussi bruyamment, Binta sourit et fait quelques pas à leur rencontre, en mimant une colère.

-« Eh, les coquines, qui vous invitées chez moi ? s’écria Binta. Je ne reçois aucune paysanne sous les lèvres, s’exclame :

-« Pauvre bouvière de montagne ! Je décide ces idiotes de venir te féliciter et c’est ainsi que tu nous accueilles ? Ça alors ma coquine ! »

-« Vous n’avez rien à me dire ! Allez du balai, pauvres kansinières ! »

-« N’ba adé haa ! Le lait aigri t’est monté à la tête ! » dit Fatou Sylla. A la hauteur de Binta toutes les trois jeunes femmes passent à son dos pour caresser l’enfant.

-Pauvre Binta, toi au moins tu as pu faire un garçon ! » dit Aïssatou Bah en prenant une menotte de l’enfant.

-« Elle au moins, elle a prouvé qu’elle est féconde, reprend Fatou Sylla. Quant à cette jument de Mariama ! »

Mariama piquée au vif crie : « Eh, hé, hé, mon nom ! Je t’en prie, mon nom ! »

Les quatre jeunes femmes éclatent de rire. Oumar se réveille, Fatou Sylla le reprend du dos de sa mère, l’embrasse et se met à danser.

-« Binta reprend ton enfant car celle-là, elle s’excite au contact de tout garçon, même au biberon » dit Mariama Diakité.

C’est en riant que les quatre copines entrent au salon où Hadja Homou cesse de tricoter pour serrer les mains. Aïssatou Bah s’adresse en Pular à la tante de son amie.

-« Hadja, avec votre permission, nous viendrons chercher Binta à 20 heures. Nous fêtons entre amis son admission à la Faculté de Médecine »

-« Venez vite la prendre, s’écrie Hadja Houmou. Il y a des années qu’elle vit aux côtés d’une vielle. Qu’elle aille danser et rire un peu ! »

Les jeunes femmes remercient Hadja et entrent dans la chambre à coucher de Fatoumata Binta, se bousculant, se chahutant comme d’espiègles fillettes.

18. Dans une grande salle bien illuminée, des tables sont surchargées de victuailles, des bouteilles. A un bout, sont placés des hauts-parleurs près d’un tourne-disques. Aux deux flancs de l’espace dégagée, sont accostés aux murs une douzaine de fauteuils. Mariama, Assiétou et Fatou prêtent la dernière main à la petite fête donnée en l’honneur de Binta.

Un couple entre au moment même où la musique africaine éclate de tous les feux de sa virulence rythmique. Le couple se met à danser sous les regards amusés de l’animateur et des hôtesses. Ces dernières disparaissent et ressortent shapées pour accueillir les invités. Quatre jeunes gens font leur entrée accueillis par des « o » de protestation.

-« Oh ! mais ce sont des mysogines ! s’écrie Fatou Sylla. Quatre garçons sans une seule fille ! »

-« Nous, nous ne sortons pas avec nos bonnes habituelles ! », dit un premier garçon.

-« Nous draguons les circonstances pour trouver les filles esseulées ! », complète un second garçon.

-« Alors là, si les universitaires se mettent à arpenter l’asphalte pour draguer ! » s’exclame Mariama Diakité

« Eh, les jeunes vieux, venez roupiller dans ces fauteuils », conclut Aïssatou Bah.

La musique éclate quand surviennent deux jeunes femmes. Les quatre étudiants se précipitent, les deux premiers engagent immédiatement la danse. Tout un groupe de jeunes gens et de jeunes filles envahissent la salle. La piste est surchargée. Binta à la porte, dans une tenue simple de « lépi », sourit intimidée. Mariama qui danse près de l’entrée l’aperçoit.

Hurlant presque Mariama dit : « Coupez la musique ! Tout le monde assis ! silence enfin ! La reine des bouvières est là ! Binta que l’on applaudit très fort ! »

Binta est applaudie, chacun l’ambrasse, on s’étonne de l’avoir perdue de vue il y a des années ; ses copines l’entraînent vers les tables ; chacun se sert à manger tandis qu’une musique douce s’élève crescendo des hauts-parleurs. Mais soudain rugit un « afro-beat » guinéen ; un jeune, puis deux se détachent pour exécuter une danse frénétique. Spontanément, deux filles s’alignent sur eux, tandis que s’amplifie cette irrésisble polyrythmie africaine. Le spectacle est beau et prenant, et l’assistance peu à peu commence à se mouvoir pour participer franchement à la danse. La musique s’interrompt brusquement alors que retentissent des sifflets de protestation, des bis, des grognements.

-« Ecoutez les copains dit Binta. On va danser cela à la manière du ya de mon village. Les filles par ici, les garçons par là. Bon ! C’est bien ! Maintenant musique ! »

Binta dansant l’afro-beat avec un style particulier, avance vers un jeune homme, ce dernier se détace et va vers Fatou Sylla qu exécute une sorte de bamboula tenant lieu des pas soussou et des rythmes free-jazz. C’est une danse qui lui vaut des applaudissements. Cette sorte de « ya » se termine par le disco qui dispense un boléro lent. Les couples se rompent et se reforment tandis que dans un coin Mariama cause avec Binta.

Ma copine ! Constata Mariama, tu n’as pas perdu les pieds. Tu dansais comme une gazelle des montagnes »

-« je ne sortais pas ces trois dernières années, réplique Binta. Mais je dansais toute seule, comme une folle, enfermée dans ma chambre. »

-« Mais et ton fils ? demande Mariama ».

-« H aima me voir danser, et lorsqu’il a pu marcher, H essaye de m’imiter ». la musique s’interrompt une fois de plus et la voix de Fatou Sylla s’élève :

-« Frères et sœurs, nous fêtons l’entrée de Binta à la Faculté ! C’est bien ! Cependant Binta était une poétesse au collège. Puisque nous allons perdre une poétesse, il faudra bien qu’elle nous récite ce soir un de ses poèmes, le plus beau !

Des voix s’enflent : « Binta, un poème ! » « Binta un poème ! » cette demande est répétée en cadence, scandée par des battements de mains. Bintaa s’avance, le regard triste. Un « ha » de satisfaction retentit lorsque seule sur la piste, Binta, la mine grave, lève lentement ses deux bras. Sa voix rauque s’élève, s’enfle en un récital pathétique qui glace les auditeurs :

Sous le cel lourd des jours de dégoût

J’ai entendu ton appel strident

Oh ! Rocher du destin de mon village

La force aveugle de la fatalité

Aux cris d’horreur de la déchéance

Me poussait vers ta masse de granit

Pour exécuter à ton plus haut sommet

Le saut du suicide vers l’éternité.

Mais hélas, à mes seins de souffrance

S’était alors un enfant innocent

Et j’ai puisé le courage de subir

En le voyant chaque matin grandir.

Et encore dans le brasier éteint

Des passions qui m’étreignaient

Je vois encore ton signe d’appel

Oh ! Rocher du destin de mon village !

Ce récital crée un instant de gêne. Binta déclame la dernière strophe dans un murmure, puis éclate en sanglots. Mariama assiatou et fatou Sylla accourent, la consolent. Les jeunes gens s’entretiennent à voix basses. Binta est reconfortée ; elle donne des bises à ses trois copines pour s’excuser. Des applaudissements crépitent et la musique polyrythmique reprend. Les couples se forment et se disloquent, le « beat africain » entraîne la petite assemblée dans l’euphorie. La succession « disco » de l’afro-beat en free-jazz incite incite même Binta à faire une exhibition d’une très belle plasticité. Et la fête continue…

19. -Hadja Houmou dans une longue chaise pliante, cet après midi est en train de tricoter, veillant sur le petit Oumar qui joue avec des garçonnets de son âge à confectionner un camion de fil de fer. Binta en blouse, cahiers en main, débouche d’un tournant et vient d’un pas rapide. Le petit Oumar s’élance vers sa maman dont il s’aggripe à la jupe. Binta lui tient la main et tous les deux s’avancent vers Hadja houmou.

-« Tu es rentrée très tard hier nuit, dit Hadja Houmou, tu t’es levée très tôt et cet après- midi tu rentres très tard. »

-« Hadja, j’étais de service ce matin comme tous les vendredis de 6h 30 à 13h. Ensuite, j’ai été à la Faculté suivre des cours et fouiller un peu à la bibliothèque. »

-« Tu n’as pas eu faim à 15 heures ? »

-« J’ai eu faim, j’ai pris un verre d’eau glacée, et puis c’est passé ! »

-« Va manger reprend Hadja oumar ! Maintenant tu dois bien manger pour apprendre. (Binta éclate de rire) c’est vrai, Binta, c’est par le ventre que l’on devient intellegent ! ».

Binta lâche Oumar qui se dirige vers ses camarades de jeu, et rentre dans la maison.

Hadja houmou la regarde partir en murmurant : « vendredi, ah ! Quel mauvais jour pour elle. » Hadja tricote rapidement, presque machinalement les yeux soudain perdus dans le vide. Elle rêve, se souvient d’un autre vendredi dans son village.

20. -Aux portes du village, Hadja Oumou se revoit marchant des calebasses sur la tête, à la suite de son grand frère Thierno falilou, père de Fatoumata Binta.

Son frère rentrant du champ croise des vieillards allant prendre de l’air hors du village. Thierno Falilou les salue et leur parle avec déférence. Il indique une place sous un arbre pour marquer le respect des vieux et le sérieux du problème qu’il veut discuter.

-« Tous les trois, vous êtes mes oncles ! Débute Thierno Falilou. Vous savez que demain vendredi, sera élu l’imam du village. Cette fois, la charge revient à la famille. Je suis le doyen de la famille après la mort de mon père. Si vous suivez la tradition établie dans le Fouta, c’est moi qui aurai la charge. Je compte sur vous tous, mes oncles pour que la tradition soit respectée. »

Le trio de septuagénais se consulte du regard un long moment. Un vieillard coupe le silence après les paroles de Thierno Falilou.

-« Falilou ! ne doute pas que la tradition sera suivie. Elle le sera même strictement. Tu peux aller en paix. »

Thierno Falilou, la figure rayonnante, salue les trois vieillards et se dépêche vers les cases du village, suivi par sa sœur hadja Houmou.

Dans la grande case, Thierno falilou, Thierno Amadou et son farba sont en train de manger. Hadja Houmou s’est installée sur un tabouret à la porte, suivant le repas des trois hommes en silence.

Thierno falilou entre deux boulettes de cous-cous parle longuement à ses deux hôtes qui ne perdent aucune miette du cous-cous et du ragout au mouton.

« En rentrant du parc ce midi, dit Thierno Falilou, j’ai rencontré mes oncles, les vieux qui élisent l’Imam. Je leur ai dit que j’ai fait mes études ici, à Labé et à Missira en Egypte. Vous Thierno Amadou, vous savez cela. La dernière fois, mon frère Thierno Asmiou a fait une erreur de tradition du saint- coran. Je l’ai remis vertement sur le droit chemin. »

« Oh ! J’étais là, intervient Thierno Amadou. L’erreur était pardonnable. Et n’oubliez pas que Thierno Asmiou est votre frère, il ne fallait pas l’humilier publiquement. »

« En ce qui concerne le coran et la reliogion musulmane, je ne ferai jamais la moindre concession même à un frère !

« Celui –là, s’écri farba, c’est Thierno Oumar, feu son père, tout craché ! »

« Enfin, demain vendredi, reprend Thierno Falilou, je compte sur vous pour que la tradition soit respectée. Je suis né le matin, mon frère Asmiou est né l’après midi. En plus, je suis le fils de la première épouse de mon père. »

« la tradition sera respectée dit Thierno Amadou, nous vous connaissons tous les deux. C’est moi qui viendrai annoncer à la famille, le nom de l’Imam élu. »

« Lorsque Thierno Amadou viendra, je serai à ses côtés, ponctue Farba. Attendez-nous sous le pavillon de votre père après la prière de 13 heures. Je viendrai avec Thierno Amadou, n’chalahou ! »

« C’est bien que ma sœur Hadja Houmou soit là ! dit Thierno falilou qui, d’une main chargée d’aliments, présente sa sœur assise près de la porte.

« C’est la benjamine de la famille. Elle est mariée à Conakry, c’est la tutrice de ma fille qui est Docteur en Mdecine »

« Binta est infirmière ! dit Hadja Oumou

« Pour nous, Docteur, Infirmier, c’est tous pareil ! »

Thierno Amadou et son Farba éclatent de rire. Le repas continu, ponctué par les appels de Thierno Falilou à sa femme Assétou, la mère de Binta. Une femme chétive, malade, qui s’agenouille à chaque appel de son mari soit pour présenter de l’eau à boîre, ou apporter le sel ou tout autre condiment.

Chaque fois que la vieille Assétou entre et sort, Hadja Houmou la regarde avec inquiétude car la femme paraît si maladive que l’on a peur qu’elle ne s’écroule à chaque pas pour expirer.

21. C’est le vendredi 20, à 14 heures après la prière au village. Sous un pavillon, deux hommes en blanc sont assis face à face sur deux petits tapis étalés dans des peaux de mouton. Chacun a devant lui un coran ouvert. Ils égrènent leur long chapelet, murmurant interminablement.

Arrière eux, Hadja Houmou, près des épouses de ses frères soit 8 femmes de tout âge. Thierno Falilou Diallo et Thierno Asmiou Diallo, de temps en temps, lèvent les yeux pour scruter la voie menant au pavillon sous lequel règne un silence de plomb.

Arrive alors le notable du nom de Thierno Amadou accompagné de son farba. Salutations d’usage et politesses dues aux deux Thierno. Les deux visiteurs prennent place.

« Farba, appelle Thierno Amadou, il faut traduire aux deux Thiernos, fils du grand marabout Thierno oumar Mouctar, que la terre lui soit légère, la décision des nobles fils de notre village et de son missidé. Pour nous, Thierno Falilou et Thierno Asmiou sont tous deux dignes de diriger nos prières à la mosquée. Ce sont des frères, l’un est né le matin de bonne heure, l’autre à midi. Ils ont étudiés ensemble chez les arabes. Mais il faut un vote maintenant chez nous pour désigner un Imam. Les électeurs ont choisi Thierno Asmiou qui n’a pas fait l’Armée et la guerre. Thierno Asmiou avec l’accord du PRL, de tous les marabouts du village, est, à partir de ce vendredi saint, l’Imam de notre village ? Voilà le message que l’on m’a charfé de transmettre aux fils de feu thierno Oumar mouctar. Que la paix soit avec chacun des membres de votre famille dont la réputation est grande dans tout le Fouta. J’ai fini. »

Le Farba répète et commente avec véhémence les propos de thierno amadou, puis il demande et prend congé au nom de son maître Thierno Amadou.

Les deux messages sortent du pavillon après avoir salué hommes et femmes. Farba a droit même à des dons que chacun des Thierno tire ostensiblement de la poche brodée de son imposant grand boubou blanc.

22. Hadja Houmou en tête, les femmes chantent des cantiques coraniques, honorées qu’un membre de la famille soit élu Imam du village. Les deux frères toujours assis ne prêtent aucune attention à cette scène. Ils s’observent à la dérobée. Thierno Falilou renifle de dépit.

« Tu aurais pu dire à Thierno Amadou, étant donné que je suis l’aîné et puis fils de la première femme de mon père, que tu cèdes ta place à ton grand frère » crie thierno Falilou.

« J’aurais pu le faire, j’y ai pensé dit Thierno Asmiou. Mais c’était inutile parce que tu as fait l’Armée et la guerre pour les Nansaras.

« Quel mal y- t- il à cela ? » ; mais avant de t’engager, tu avais commis quelque chose, je crois » ! dit d’une voix railleuse Thierno Asmiou.

« Ah bon ! C’est toi qui as été révéler cela aux Karamokos ? tu m’as trahi, toi mon jeune frère ! Tu m’as trahi comme ton fils Alpha Ibrahima a trahi ma fille en la mettant en grossesse ! »

« Calme-toi mon frère ! »

« Tu as joué pour m’enlever la direction de la mosquée ? Ton fils déshonore ma fille et tu veux que je sois calme ? Jamais! Tu es un traître, un faux frère ! Jamais je ne consentirai maintenant à ce que ton fils voyou épouse ma fille. Je le jure sur la tombe de mon père ! Je jure par le Saint Coran ! Je ne me dédiérai jamais » !

23. Les femmes accourent et voient Thierno Falilou tremblent de colère, agitant sous les yeux de Thierno Asmou assis, ses deux bras menaçants. Hadja Houmou intervient, se place entre les deux. Elles répète indéfiniment : « Atchou Thierno. » « sabari Thierno » !

Thierno Falilou est hors de lui. Il se décoîffe et lance son bonnet à la figure de Thierno asmiou, assis impassible, les jambes croissées, fixant son frère coléreux, un sourire dédaigneux aux lèvres.

« Houmou ! appelle, enfin Thierno Asmiou, laisse-le ! Il est allé trop loin. Si la mémoire de notre père ne me retenait pas, j’aurais rendu son soufflet. Il n’est mon aîné que de quelques heures. S’il voulait être Imam, il n’avait qu’à se bien conduire du retour de Missira ! »

« Ah tu m’insultes ! s’écrie Thierno Falilou. Voilà un bon Almamy en effet. Tu es maniganceur, un faux frère, voilà ce que tu es (puis il lance un appel) Assétou ! Assétou ! La mère de fatoumata Binta se présente toute effrayée devant son mari en colère.

« Si ta fille épouse le fils de ce bandit, je te répudie en te maudissant. Tu mourras ainsi dans le déshonneur, et tu brûleras en enfer ! »

Assétou s’agenouille, prends de son époux, essaye de le supplier. D’un mouvement, Thierno Falilou la rejette.

Assétou, cesse de gémir. Binta n’épousera plus Ibrahima. Va dans ta case et que je ne te revoie pas de la journée ! » Assétou se relevant, titube en se tenant la poitrine. Houmou se précipite relève assétou et la sort du pavillon. Thierno falilou prend son coran et sort du pavillon maugréant contre son frère. Thierno Asmiou reste assis, la mère de A.Ibrahama vient s’accroupir près de lui en pleurant.

« Oui, Nèné Ami dit d’une voix amère Thierno Asmiou. Il vient de faire le malheur de deux innoncents. A quoi cela lui servira-t-il ? il ne sera jamais almamy de ce village. Mais patience ! Calme-toi »

« Père d’Alpha Ibrahama, dit Nènè- ami, si ton fils n’épouse pas sa cousine, il nous quittera pour toujours. »

« Il nous viendra ! Tout dépend de la volonté de Dieu va ma femme, et cesse de pleurer » Nènè ami sort du pavillon, rencontre Hadja Houmou qui lui entoure l’épaule de ses bras et la conduit dans sa case en la consolant.

24. Hadja Houmou se retrouve dans sa longue chaise pliante, tricotant, tirée du songe par l’épuisement de la pelote de fil, et les cris des enfants tirant leur camion de fil de fer.

25. Devant sa maison, ce dimanche matin, fatoumata Binta Diallo est en train de faire la vaisselle. La poitrine nue, elle a noué un pagne « lépi » dont elle a relevé les pans du bras. Près d’elle son garçonnet de quatre ans jouer avec un camion de fil de fer de sa confection. La voiture de Dr Dioubaté débouche d’un tournant et freine à quelques mètres de la maison. Pendant que le médecin descend de son véhicule, Binta se relève, rajuste son pagne qu’elle noue au-dessus de ses seins. Elle regarde un instant ses mains dégoulinantes de savon. Le petit garçon court à Dioubaté les bras tendus, en l’appelant : Baba ! Baba.

Binta s’exclame tandis que son visiteur s’accroupit, prend le garçon, le lève au-dessus de sa tête et lui dit bonjour en souriant.

« Bonjour docteur, je vous en veux de me surprendre dans cette tenue ! je m’attendais à vous un peu plus tard »

« Tout le plaisir est pour moi, repond Dr Dioubaté. Je me rends compte qu’en plus des «instruments de chirurgie, tu sais manier la vaiselle. Mais à qui est ce beau garçon ? »

« Il est à moi dit avec hésitation Binta. C’est le fruit de mes erreurs de jeunesse ! »

« Oh ! erreurs de jeunesse : oh la vieille Mlle Diallo, dit le Dr Dioubaté en riant. (puis à l’enfant) comment t’appelles- tu beau gosse ?

« Il ne parle que Pular, il a trois ans et il s’appelle Oumar Diallo. Binta prend la main de l’enfant, l’embrasse et lui dit en pular d’aller jouer un peu plus loin. Elle invite le Docteur à entrer ; celui-ci proteste :

« Ah non, Mlle Diallo, vous n’avez pas encore fini votre vaiselle. Sortez-moi une chaise que je vous regarde travailler »

« A votre aise Docteur ! »

Binta lance un appel en Pular et une fillette apporte une chaise. Dr Dioubaté s’installe, sort son paquet de cigarettes en allume une, allonge ses pieds et propulse en l’air un long jet de fumée.

« Vous au moins, votre dimanche est bien rempli ! »

« Ah oui, la vaisselle, la cuisine, puis revaiselle et révision des leçons. (elle éclate de rire) Un dimanche passionnant ! Mais Docteur appelez-moi désormais Binta, j’ai deux prénoms mais c’est Binta que je préfère. Je ne suis pas une Fatimé ! »

« D’accord, à condition que tu m’appelles Zoumana ou Dioubaté ».

« A l’hôpital, je ne peux pas docteur ! »

« Je suis d’accord, mais il faut essayer dit Dr Dioubaté. »

« Zoum, Zoumana, Zoum ! mais c’est merveilleux ! » s’écrie Binta

« A la bonne heure ! Zoum, c’est beau ! je ne me connaissais pas ce beau nom, concède Dr Dioubaté.

26. A la gauche du Dr Dioubaté, une fillette celle-là même qui lui avait apporté la chaise, vient portant sur sa tête, un trop grande bassine d’eau. Dr Dioubaté se lève vivement, va à la rencontre de la fillette. Binta accourt, devienant ce que le Dr Dioubaté voudrait faire. Dr Dioubaté soulève la bassine pleine à ras-bord, avant que Binta ne la lui prenne des mains, la basinne s’incline et verse une grande rasade sur le visiteur zélé.

Un concert de « O » s’élève des trois voix. Binta prenant elle aussi la bassine avec vivacite, trébuche, glisse et tombe en renversant toute l’eau de la bassine.

27. Juste en cet instant apparaît Mariama Diakité qui éclate de rire devant les mines piteuses du Docteur, de Binta et de la fillette.

« C’est le cas de la dire Docteur, chahute Mariama, vous êtes très mouillé avec Binta. J’espère que la douche n’est pas trop glacée ! »

Binta et la fillette s’éclipsent pour se changer dans la maison. Dr Dioubaté serre la main de Mariama, marche vers son véhicule suivi par la visiteuse qui s’accoude à la portière lorsqu’il a pris place.

Le jeune Oumar accourt en soutient et dit en Pular :

« Papa, amenez-moi en voiture ! »

Mariama Diakité s’exclame et traduit pour Zoumana qui dit :

« Il est charmant ce garçonnet ! sa mère m’a dit qu’il est le fruit de ses erreurs de jeunesse »

« Pas d’erreurs de jeunesse ! dit Mariama. Cet enfant n’a pas son père parce que les parents de Binta sont des fanatiques de la tradition ! »

« Ah bon ? » interroge Dr Dioubaté qui, durant toute la conversation, évite de regarder des yeux dans les yeux avec Mariama.

« Oui ! Reprend mariama. C’est une tragédie que tout Conakry connaît. Elle a été séduite par son cousin qui lui avait assuré que les parents ne diraient rien. Une dispute est intervenue entre leur père, et le père de Binta a refusé de donner son consentement. C’est une tragédie qu’elle devrait vous raconter, Docteur ! »

« Le petit Oumar aperçoit sa mère sortant en gouba en train de nouer un mouchoir. Il dit en Pular : « Maman, dis à Baba de m’amener en voiture ! » Mariama Diakité éclate de rire et traduit au docteur en ajoutant :

« Ma parole, vous avez fait trop rapidement ce garçon ! »

« Tu es une méchante commère dit Binta. Tu t’es assez moquée de nous aujourd’hui ! mais Zoumana, tu ne vas pas partir comme cela ? »

« Tu espères qu’il va pour se changer, porter un de tes goubas ? » dit Mariama en pouffant de rire.

Les trois éclatent de rire. Dr Dioubaté prend congé, démarre avant de tourner, il regarde, les deux infirmières debout l’une près de l’autre et le petit Oumar qui lui fait signe de la main.

28. A la direction de sa voiture roulant à allure moyenne, Dr Dioubaté revoit le dernier Congrès des Etudiants d’Afrique Noire à Paris. Une grande salle aux murs tapissés de slogans politiques : « Libération totale du continent africain » ! « Multinationales hors d’Afrique ! » « Indépendance immédiate à la Namibie, « Authenticité Africaine pour une culture de masse ! ».

Sur les cinq longues travées des étudiants Africains sont agglutinés. Une masse heuleuse qui semble bouger.

Des projecteurs promènent leurs faisceaux de lumière. A leur clarté, on découvre des grappes d’étudiants. Des blancs sont là et prenent notes. A la tribune Docteur Dioubaté est ne train de lire son intervention.

« En conclusion, je soutiens qu’il est possible de libérer la Namibie par la force. Les Etats indépendants d’Afrique peuvent former des armées d’intervention et se servir de la Zambie, du Mozambique, du Zibambwé pour attaquer l’Afrique du Sud sur plusieurs fronts et l’oblier à quitter la Namibie. »

Il y a des applaudissements, des coups de sifflets, des cris de protestation, des apepels hurlés dans la salle. Dr Dioubaté redémarre en faisant un signe de mécontentement au taximan hilare qui empoche le prix de sa course sans réagir.

29. Dans la vaste cour de l’hôpital Universitaire de Donka, une foule considérable de malades, des théories d’éleves de la santé, les étudiants de Faculté, des suites d’internes d’hôpitl circulent, se croisent, s’interpellent. Il est 15 heures, heure de la relève et de des cours.

Fatoumata Binta, cahiers sous le bras, marche rapidemment vers le grand portail de la sortie. Elle dépasse sans le voir ses copines, Aïssatou Bah et Marina Diakité. Interpellée, Binta s’arrêta, les aperçoit, et vient à elles en suriant. Brèves salutations de copine décontractées.

« C’est que j’ai commencé les cours de cette fin d’année pour passer l’examen de 2e Année, afin d’aller en 3e année l’an prochain ! Répond Binta en souriant.

« Eh bien tu es rapide en bésogne, s’écrie Assiatou. Il est vrai que tu es très intelligente et surtout travailleuse ! »

« Oh tu sais, elle ne sortait pas depuis trois ans,toujours la tête fourrée dans les bouquins de médecine. Mais sans doute un marabout lui avait prédit qu’elle aurait un jour la chance de poursuivre ses études ! »

Les trois jeunes femmes éclatent de rire. Assiatou s’excuse et s’en va.

« A la proche, Assé ! crie Mariama. T’en fais pas ma vieille, je serai recta au rank. Tchâoo ! »

(Puis Binta) « Et ton Docteur douché, tu le revois ?

« Toute les jours. Tu sais qu’il dispense des cours à la Faculté ? Il m’a même invitée samedi chez lui ! »

« Hé ! Hé s’exclme Mariama. Ma coquine cela devient sérieux ! Je vais te dire la chose à ne pas faire, c’est poser docilement ta tête folle sur des taies d’oreiller pour voir la couleur du plafond de sa chambre. Parce que moi, il y a six mois, j’y suis passée. C’est la stricte vérité ! Le gars ne s’est pas embêté et puis lorsque je prenais la douche, il a bourré mon sac de billets de banque. Il m’a mise par la suite à la porte en prétextant qu’il attendait des parents. Arrivée chez moi, j’ouvre le sac et je me rends compte qu’il m’a prise pour une putain. Depuis lors il ne m’a fait d’avance et moi je lui caïd ! »

« Confidence pour confidence, depuis mon bébé, dit Binta, les hommes me font horreur. Lui est différrent. Mais je crois que j’ai une grande admiration pour lui, beaucoup de reconnaissance et…d’estime ! »

Mariama éclate de rire, donne une tape au dos de Binta.

« Si tu ajoutes la grande admirtion à l’estime plus la reconnaissance, l’addition donne un amour en croissance continue. Petite coquine, tu n’es pas une groude ! »

Les deux amies marchent en causant vers la sortie. Des voitures passent, elles signalent en vain. Elles vont s’arrêter sous le grand fromager en quête de taxi.

Un jeune à bord d’une 504 gare, et klaxonne. Mariama s’avance, voit le jeune, et revient auprès de Binta qui n’avait pas bougé. Le jeune klaxonne, éclate de rire,clignote et s’engage dans la circulation. Les deu amies pouffent de rire.

« Lui, mais c’est un idiot intégral ! dit Mariama. Un parvenu qui croit que toute fille qui monte dans sa 504 doit aboutir à son lit. Mais c’est vrai je te dis ! »

Elles éclatent de rire tandisque d’autres copines viennent à côté. Le car s’arrête, plusieurs jeunes filles montent et s’asseyent en se chahutant. Binta et Mariama restent debout pour mieux causer, à voix basse.

« Je te disais parle Binta, que mon cousin Alpha Ibrahima n’a pas attendu mon accouchement pour filer. Ma tante Hadja Houmou lui avait raconté la querelle de nos pères. Il est venu me voir, m’a demandé pardon, puis il s’est esquivé en remettant à ma tente 20000 Sylis qu’il avait économisées.

« Tu l’aimes encore ? questinna Mariama.

« Non, j ne crois, répond Binta. Et puis il y a trois ans de cela et même en voyant son fils Oumar, son souvenir ne me revient pas. C’est fini, je crois !»

« Alors ne lâche pas ce jeune malien. C’est Dieu qui l’as mis sur ta route ! Ça c’est vrai ! insiste Mariama. »

Binta a un petit rire nerveux.

30. Le car gare, monte une copine des deux amies, Fatou Sylla. Dès qu’elle entre, apercevant les deux, elle pousse une exclamation qui attire l’attention de tous les passagers du car.

« Héééé Mariama et Binta ! crie Fatou Syla. Dès qu’elles sont ensemble, elles ne parlent que d’hommes. Héééé petites coquines ! »

« Espèce de paysanne Baga ! » dit Mariama.

« Mais dis donc qu’as-tu à nous crier dessus ! s’indigne Binta.

« Ça c’est votre affaire dit Fatou Sylla. Je m’en balance ; petite bergère du Fouta. »

Elles éclatant de rire, tandis que l’on voit le car de dos qui vire le marché de Madina après avoir passé devant le Stade du 28 septembre.

31. « Dans le salon de Hadja Houmou à 20 heures, ele cote paisiblement entre deux femmes. Il débute par de longues salutations, puis Bakary caresse sa guitare, et joue. L’artiste fait un signe à ses femmes qui chantent en duo, l’air « Manamama » puis « Nyarabi » et d’autres morceaux traditionnels. Le garçonnet Oumar pousse la porte, s’avance et se met à danser. Toute la maisonnée éclate de rire. Les femmes de l’artiste dansent en chantent et égrènent les louanges à Hadja Homou et à Binta. Des voisins attirés par la musique de la guitare sur fond sonore des clochettes de fer, entrent et la maison est pleine à craquer. Le petit Oumar danse avec fureur, un instant après, il tombe et pleure. Binta le prend, referme la porte sur elle, la musique et les chants s’enchaînent.

33. Dans la chambre de Binta, le Petit Oumar est cuché, sa mère penchée sur lui, le couvre de tendres caresses. L’enfant ferme les yeux. Elle se lève lentement, s’écarte du lit picot, observe son fils dont la respiration a la régularité du dormeur. Elle se tourne, décroche la photo de Abrahima et la scrute longuement.

Elle se revoit en grossesse un après-midi, pleurant à chauses larmes. Auprès de lui dans la même chambre Alpha Ibrahima lui parle :

« Ton père ne reviendra pas sur sa décision. Nous ne serons jamais mari et femme. C’est comma ça ! Tout le village est fatigué de le supplier. »

Binta pleure à voix haute et parle entre deux hoquets :

« Je me rappelle, cette nuit de clair de lune, au village. Tu m’as suplié de ne pas avorter. Tu vois où cela m’a conduit ? Qu’est-ce que je vais devenir avec un enfant sans père, une damnée à jamais »

« Je souffre au tant que toi, Binta. Ton père était d’accord, il a tout remis en question parce que mon père a été élu Iman. Ce n’est pas ma faute, et à l’époque on ne pouvait prévoir cette histoire. De toute façon moi je m’exile ».

« Je m’exile ! Je m’exile ! C’est bien facile. Moi je supporterai toute seule les malédictions, la médisance, la sollitude cruelle d’une fille mère ! »

« Non, rassure-toi. La tante Hadja Houmou t’aidera. Elle est veuve et tous ses trois fils étudient en Europe. Elle t’a adpotée comme sa propre fille, reste ici et étudie si tu peux. »

« Je ne veux plus étudier, pleure Binta. Je suis admise comme infirmire d’Etat, je ne passerai pas l’examen d’entrée en Faculté. Tu peux partir où tu voudras, je travaillerai pour élever mon fils ! »

« Notre fils, Binta » dit Alpha Ibrahima :

« Notre fils ! Je le porte avec désespoir car la tradition dit que les enfants que je ferai après celui-ci seront considérés comme des bâtards »

Alpha Ibrahima se lève, tourne dans la chambre comme un ours en cage, les mains dans ses poches. On sent qu’il est au bord des larmes et qu’il se maitrise difficilement.

« Il n’ y a pas de bâtard, tous les enfants naissent de la même façon, dit-il. Je te quitte maintenant. Crois moi Binta, il faut que je m’en aille. Mais avant de partir, je ferai pour toi ce que je peux. Pardonne moi ! Adieu ! »

Alpha Ibrahima sort, les pleurs de Binta redoublent.

« Va-t-en, va-t-en, fuis ! C’est ce que j’aurais fait si je le pouvais. Quand mon enfant naîtra, lorsqu’il aura sept ans, j’irai me jeter du haut du Rocher du destin. Je le jure sur la tête de ma mère ! Je le jure ! »

34. La photo tombe des mains de Binta. Elle sursaute et entend la musique de la guitare au salon. Elle veut raccrocher la photo, mais se ravise en la jetant sous le lit. Puis entre au salon. Bakary est en train de jouer « Manamana ». Il improvise des compliments pour Binta qui a repris place à la table.

Bakary cesse de jouer, ces femmes se rasseyent.

Oh ! Hadja Houmou, femme d’entre les femms ! s’écrie Bakary. Tu es la plus courageuse des veuves. Tu as réussi toute seule, à élever les trois garçons qui sont en train d’étudier en Europe. Toi-même, tu as payé ton pélerinnage à la Mecque après avoir construit trois maisons. Tu es l’exemple de la bonne mère de famille, la fille noble d’une famille de grands lettrés en Arabe. Que Dieu te garde longtemps pour nous aider, nous guider. Meci ! ».

Les femmes y vont-elles aussi de leurs louanges. Les voisins sortent un à un au fur et à mesure que les louanges sont débitées. Hadja Houmou appelle Binta qui la suit dans la chambre. Une fraction de minute, elles ressortent. Binta tient une liasse d’argent et un petit colis de colas. Hadja Houmou s’assoit, Binta tend les cadeaux à Bakary. Bakary repousse les cadeaux devant une Binta intimidée.

Hadja, ce soir je suis venu saluer ta fille à cause de mon ami Dr Zoumana Dioubaté, dit Bakary. Il vient dans cette maison presue tous les jours, mais cela n’exclut pas ma visite bien au contraire ! Mon ami a vu dans ta maison une personne qu’il a choisie, une personne qu’il adore. Il est de mon devoir de distraire cette personne tous les soirs. Je refuse les cadeaux, mais si vous insistez il faut les donner à mes femmes. »

Hadja Houmou, Binta et les femmes pouffent de rire.

« Je n’ai pas fini ! Reprend Bakary. Moi aussi j’apporte ls colas que m’a remis Zoumana pour Hadja. Le grand Docteur est mon frère, mon ami, mon bienfaiteur. Je le représente ici ce soir. »

Bakary joue en ce moment la musique de « Toraman » et parle avec véhémence…

« Doubaté ! Dembaké ! Toraman », cite Bakary en jouant Toraman ! Ce sont les Traoré du Mading. Zoumana Dioubaté te salue Hadja. Il a déjà vu ton cousin Ousmane, le docteur vétérinaire de Kindia. Tous les ressortissants de ton village résidant à Conakry, il les a vus un à un. Il a convaincu tous ceux-là du sérieux de ses intensions. Hadja, voilà mon salut qui est le salut de mon ami. Hadja, c’est à toi de le juger désormais ! Hadja, c’est tu viens d’avoir un fils ! Toraman, Dembakanté, Dioubaté !

35. Bakary enchaine en interprétant une chanson que ses femmes reprennent en chœur. Il joue quelques instants puis se lève pour partir. Hadja et Binta sortent pour les raccompagner. Dehors Hadja s’arrête, tenant la main de Binta.

Bakary, merci beaucoup pour cette soirée ! Tu diras à ton ami que ma maison lui est ouverte nuit et jour. Il est le binvenu chez moi à toute heure du jour et de la nuit. Les femmes, merci à vous aussi. Bonne nuit ! »

Après les salutations, Bakary et ses deux femmes s’en vont en fredonnant une chanson populaire dans la nuit étoilée, cribée aussi des ampoules électriques aux lumières jaunes. Regardant au loin, les artistes marchant et joueant, Binta ne fait pas attention à Hadja Houmou qui, la tête posée sur le dos de sa nièce, pleure silencieusement. En un mouvement brusque Binta se retourna, tient dans ses deux bras sa tante en pleurs.

« Pourquoi pleures-tu Tante ! demande Binta¸est-ce mon bonheur ? Voyons, rentrons tante, Cesse de pleurer Hadja ! »

Binta ne s’aperçoit pas qu’elle-même verse des larmes et que sa voix tremble d’émotion. Les deux femmes enlacées pénètrent au salon. Hadja Oumou s’affaise dans un fauteil, la main droite au front, lui abandonne ux sanlots en répétant : « Allah Dyarama !

36. Ce que voyant Binta assise en face, les deux mains sur la tête, fixant un point dans lvague, se met à ululuer des pleurs de joie, ou le rappel d’actroces souvenirs ?

Oui ! Touchante scène, est-ce seulement la joie de l’ennonce officielle des fiancilles de Binta au Docteur Dioubaté ? sont-ce le souvenirs de médictions pesant sur Binta et son cousin Alpha Ibrahima ? Hadga et sa nièce sécoués des sanglots, essayent de se consonler mutuellent. Et c’est encore la voix chevrontnte d’émotion et de pleur que Hadja Oumou s’entre tient avec Binta.

« Cette soirée esr l’ne des plus benies de ma vie. Ecoute Binta, j’étais convaincue que tu aurais un bon parti. Tu avais droit à ta part de bonheur après toutes les souffrances que tu as endurées ! Ecoute Binta !... »

37. Au salon du Dr Dioutabé, on retrouve Bakary et ses deux femmes. Bakary termine son compte rendu de la visite chez Hadja Houmou.

« Tout s’est bien passé. Hadja Houmou t’ouvre sa porte nuit et jour. Quant à Binta, elle ne pouvait parler tant elle se sentait honorée par cette traditionnelle ! »

Dr Dioubaté se lève, prend une cigarette tandis que Bakary joue. Ses femmes se lèvent et chantent.

Dr Dioubaté sourit de plaisir, lève la tête vers le plafond en éjectant un long jet de fumée. Sa petite sœur Fanta qui s’occupe de la maison sort d’une chambre et vient s’asseoir à côté de son frère. La musique est mélodieuse, les chants sont merveilleux…

Dr Dioubaté s’évade, il est dans son village :

Cet après midi au village, un ensemble instrumental est installé dans une grande cour bordée de cases. Un viellard se promène face à l’ensembl des joueurs de balafons, de konis, de tam-tams et de tama. Les chanteuses debout fixent une porte, celle de la case du Dr Zoumana dioubaté. La porte tourne, s’ouvre et Zouman sort tête basissée, en grand boubou brodé. Aussitôt, les instruments commencents à jouer, les femmes hurlent le nom Dioubaté ! Toraman ! En entrechoquant leurs clochettes de fer.

Le vieux hurle : Toraman ! Toraman ! Dembakanté, Dioubaté, Dioubaté !

La musique s’interrompt tout d’un coup, Zoumana fixe son père qui lève de sa main droite une queue de buffle qu’il pointe sur son fils pour ponctuer son propos.

« Zoumana, la fille des Traoré de Sikasso n’a pas voulu de toi ! Ses parents n’ont pas voulu de toi parce tu es Dioubat ! Cela ne fait rien. Mais ce qui serait grave, ce serait que tu aies honte de ton nom, de ta famille, de ta caste si tu veux ! Je te dis moi, que l’homme est ce qu’il sait ! Oui ! Tu es un noble du Manding ! Ta famille a compté des généraux, de grans diplomates et de milliers et de milliers de braves guerriers. Ta famille a représenté des royaumes dans les négociations. Parce que ta famille a le plus grand secret, et la plus lourde tâche aussi : le secret de la parole et la tâche de garder intacte et sans rajout, l’histoire de notre pays encore non écrite.

« Zoumana ! Un homme ne vaut que parce qu’il peut ; ce qu’il a appris et ce qui lui permet de se rendre utile aux autres. Aujourd’hui tu vaux parce que tu sais, tu es un savant. Va en Guinée, là aussi tu rencontreras des Dioubaté, des Traoré ; là aussi tu seras en terre du Manding. Devant tès frères, sœurs, oncles et tantes ici présents en Guinée, nous allons jouer pour toi le Lamban des Dioubaté.

Tes sœurs, tantes et mères danseront pour toi, le lamban de nos aieux » !

Le tama clauqe un coup, le tam-tam crépite un instant de frappes sèches. Le vieil artiste jouant sa kora se tourne, et les voix des femmes débutent « le lamabn », chansons de réjouissances des artistes populaires du Manding.

38. Dr Zoumana Dioubaté est pris soudain d’un grand frisson. Toute son éducation de jeune mandingue lui revient brusquement à l’esprit. Il sent en lui la puissance irrépressible de l’appel des rythmes. Soudain il bondit comme un lion, court vers son père, s’agenouilla à ses pieds et embrasse la calebasse de résonnance de la kora. Son père lui passe la main sur la tête en murmurant des bénédictions.

N’Fa, je reste ton fils Zoumana que tu as élevé dans le respect de la tradition et selon les valeurs du Mandingue. Dix ans en Europe ne m’ont pas transformé en Européen. Je suis ton fils ! »

Zoumana d’un coup de rein se détache de son père. Il saute, virevolte, touche la terre de se bras. Les pans de son gouba volent en frou –froutant, se ramassent, se tendent, se gonflent. Les voix s’élèvent longtemps et par la suite, le lamban devient une kermesse à la quelle participe tout le village.

39. Docteur Dioubaté à la direction de sa voiture a freiné aux feux rouges à la hauteur du marché aux-fruits de Conakry. La file de véhicules venant à sa droite, s’égrène lentement. A ses yeux appraît le buste de Fatoumata Binta. Peu à peu son visage s’assombrit tandis que se superpose à l’image de l’infirmière, la tête d’une jolie femme noire, très sophistiquée, Aminata Traoré, pediatre. Elle affiche un sourire triste un instant puis éclate de rire. Brutalement, Dr Dioubaté est tiré de son songe par les klaxons qui retentissent derrière lui car les feux étaient passés au vert durant sa rêverire. Il embraille nerveusement et la file de voiture s’étire à la suite e son véhicule qui se noie dans les flots de la circulation.

40. Au salon du Dr Dioubaté ce samadi soir, une fillette du nom de Fanta, sa sœur, est en train de mettre la table. Avachi dans un divan moelleux, de médecin lit un livre et semble très absorbé. D’un poste meuble semlent ordonner la mesure. Il est 8h 30. Fanta se retire discrètement.

41. Après un long soupire, Dr Dioubaté rejette le livre sur la table basse. Passe le pouce et l’index sur ses yeux levés au plafond. Il voit en songe l’aéroport de Bamako, à travers un hublot d’un DC- 10 immobilisé. Il indique à la jeune femme qui est près de lui, un point et tous deux rient. Furtivement, il embrasse Aminata Traoré qui semble terriblement gênée. Tous les deux débouchent leur ceinture, se lèvent de leur siège, prenent leurs bagages à mains, manteaux, sacs et appareils photographiques. Ils suivent le flot de vooyageurs qui descendent de l’appareil. Une hêtesse blanche prend quelques effets de Mlle Aminata traoré après lui avoir demandé si elle avait fait un excellent voyage. Si elle désirait repartir bientôt pour la France. A toutes ces questions gentilles, Aminata répond sous les yeux attentifs et attendris du Docteur Dioubaté.

42. Aux portes du grand bâtiment de l’aéroport de Bamako, à la queue-leu-leu, les passagers sortent passeports et pièces d’identité et se prêtent hâtivement aux formalités d’arrivée. Derrière une larg porte vitrée ; on aperçoit des personnes venues accueillier des passagers, tapant des mains et gesticulent : les arrivants s’exclament aussi, il règne à l’aéroport cette ambiance indescriptible des arrivés et départs ; des agents de police qui interpellent des porteurs ; des pilotes africains qui fraternisent avec leurs confères européens.

43. Dioubaté et Aminata Traoré sortent et sont accueillis par les jeunes de leur âge en tenues européennes. Aminata s’arrête un moment, regarde au loin une femme en grand boubou parmi ses enfants, elle jette sa valise et ses effets, court à la femme et la soulève d’une violente accolade. Ses jeunes frères et sœurs s’accrochent à sa jupe. Dr Dioubaté se détache de ses amis, ramasse les effets de Aminata, caresse les joues des enfants en contemplant cette scène de retrouvailles de la fille et de la mère, toutes deux pleurant de joie, l’une essuyant les yeux de l’autre par un pan de son gouba.

44. Dans le salon pauvrement meublé, Dr Dioubaté élégamment vêtu à l’élégamment vêtu à l’européenne, s’agite au comble de l’impatience. Il regarde sa montre bracelet, se lève, se rassoit, aprente nerveusement le salon. Il entend un bruit, sursaute, court à la porte, l’ouvre, puis la claque rageusement. Il s’assoit lourdemment dans un fauteuil, à côté de lui se trouve un poste qu’il met en marche. Il se prend la tête, lorsque la musique de Toreman s’éleve crescendo. En ce moment, la porte tourne lentement sur elle-même, Aminata Traoré apparaît en témouré, la mine triste ; l’air d’un chien battu.

Dr Dioubaté lève la tête, la voit et se lève brusquement comme s’il est éjecté du fauteuil. Il s’avance vers Aminata qui garde obstinément la tête bissée.

« Alors Ami, une semaine à peine à Bamako, déjà tu perds la notion du temps ! Je t’attends depuis 18 heures, et il est 20 h 30. Quoi tu ne réponds rien ? Qu’il ya-t-il ? Quelque chose ne va pas ? Mais parle Bon Dieu ! Tiens, assois-toi et dis-moi tout, chérie ! »

Dr Dioubaté tire Ami apathique, les yeux rivés au sol. D’un movement ; il l’embrasse. Ami le repousse avec agacement. Dioubaté s’écarte d’elle et la regarde ; éberlué par ce rendez-vous manqué et par l’air triste de Aminata. Il prend place en face d’elle et les coudes sur les genoux, la tête dans ses deux paumes il fixe Aminata d’un air goguenard. La jeune femme se met debout, fait quelques pas et dit :

« Dioubaté, je sors d’une houleuse réunion de famille. Depuis midi mon père, mes oncles, mes tantes, ma mère et ses coépouses sont en train de me cuisinener, de me sermonner, de m’insulter même…Il s’agissait de nous deux, de notre projet de mariage. Tout est foutu ! »

« Il parait que c’est la tradition qui le veut ainsi. Une Traoré de Sikasso ne peut épouser un Dioubaté de Kaaba. Ils ont tranché et je dois m’incliner ».

Dr Dioubaté éclate nerveusement de rire. Il se laisse tomber dans un fauteil en se tenant le ventre de rire.

« Ami, c’est toi qui me dis cela ? Toi, une universitaire ; docteur en pédiatrie ? Laisse moi me marrer. Et puis, d’après la tradition les Traoré ; les Dioubaté, sont des frères ! »

Il continua à rire tandis que pleurant presque, Aminata se triture les mains.

« Ami, tu as osé dire, je dois m »inciner, après tout ce que j’ai fait et enduré pour toi à Paris. Tu as oublié nos nuits, nos heures de travail de l’aube jusqu’à 20 heures ; les repas préparés ensemble et pris ensemble. Et puis souviens-toi des jours où l’on était fauchés, quand il fallait souper d’un pain sec par les nuits hostiles de l’hiver. Non, tu blagues ! »

« Je me souviens de tout cela. Mais rentrée à Bamako, je ne suis plus l’universitaire, le jeune femme libre grâce à l’exil estudiantin. Je suis redevenue une jeune femme Bambara régie par sa famille et par les usages et coutumes de son clan. Et la tradition…

Dr Dioubaté sursaute et crie :

« Tais-toi ! La tradition, la coutume, les usages et coutumes. C’est maintenant que tu en parles ! »

« Justement je dois en parler ! Crie Aminata. Durant sept ans passé en France, je n’ai vu ma famille que deux fois. Mon père est ruiné, ma mère souffre, toute ma famille compte sur moi. Je ne veux pas les heurter en ce moment, ni m’opposer à eux. On dira de moi, qu’ils se sont ruinés pour payer mes études en France et qu’en retour je les ai plauqués pour suivre un homme de caste. »

« Ah, parce que je suis devenu pour toi un homme de caste ? Alors là, je n’ai plus rien à dire. »

Dr Dioubaté va se rassoir, la tête prise en étau par ses mains aux doigts écartés.

Ami passe à son dos et lui pose ses mains sur son épaule, puis elle lui masse le cou tandis que sa joue coulent deux sillons de larme. « Dr Dioubaté ! Zoumana, mon amour ! Tout cela est un peu de ta faute. A Paris, je t’ai supplié de me faire des enfants. Tu as refusé toujours et à chaque fois tu me disais que l’on devait se marier selon la tradition. Aujourd’hui, la tradition ne veut pas et je n’y peux rien. Si de l’avion, ils avaient aperçu nos enfants, ils nous auront boudés. Mais une semaine après, ils nous auront acceptés. Maintenant c’est trop tard. Tout est foutu ! »

Dr Dioubaté pleure, il est secoué par de lourds sanglots. Il se lève lentement, s’essuye les yeux et regarde Aminata.

« Tu vois que nous avions des illusions en Europe. On avait promis de lutter pour changer révolutionnairement notre société. Tu vois, tu n’as même pas essayé. Non, je te sais courageuse, lucide. Mais je ne puis attendre que tu parviennes, dans un an ou deux, à faire fléchir tes parents. Je m’en vais…

« Où ? » hurle Aminata.

« J’irai servir en Guinée, où, parait-il, on a réussi la décastisation de la Société. Tu comprends ! Je ne puis passer le plus clair de mon temps à expliquer à nos amis les raisons qui ont empêché notre mariage. Bien que Dioubaté, je suis trop fier pour faire intervenir les autorités et forcer ainsi la main à tes parents. Je m’en vais ! Je passerai au village pour rejoindre Conakry. »

Aminata hurle et s’abat sur le divan tandis que Dr Dioubaté debout regarde la porte.

45. – On frappe à la porte, Dr Dioubaté tiré de son rêve, sursaute, se lève ; Fanta ouvre la porte et Fatoumata Binta Diallo parait, souriante, dans une éclatante robe de soirée. Dr Dioubaté s’avance vers elle, lui donne d’accolade et dit :

« Tu es en retard, il est 21 heures alors que tu devais être là à 20 h 30’.

Binta s’excuse en riant, ils passent à table sur laquelle il n’y a que deux couverts. Dr Dioubaté allume deux bougies, éteint l’électricité et congédie sa sœur Fanta en s’assurant que tout ce dont ils auraient besoin est à portée. En plaisantant sourire aux lèvres, Binta dit :

« Mais c’est un véritable souper d’amoureux romantiques ! »

« Tu as raison, l’amour rend toujours romantiques même les hommes les plus désillusionnés tel que moi ! »

« Moi je pense que l’on est jamais désillusionné complètement avant la mort. Aimer, c’est avoir des illusions, de l’espoir, enfin c’est ça mon opinion. »

« Ne philosophons pas ce soir. Nous allons chez des amis, un couple mixte, deux êtres admirables…

« Non, ce soir, nous n’irons pas dans un salon. Je te veux promener, t’amener où il y a du monde pour éblouir mes copines. »

« Comment ça, éblouir tes copines ? »

« Elles seront jalouses de me voir sur la piste de « La Paillote » avec un jeune homme beau et élégant »

Ils éclatent tous deux de rire et le repas continue avec échanges de plats ; le service tour à tour de Dioubaté et de Diallo, des éclats de rire : une atmosphère d’insouciante gaîté.

46. – La Paillote un samedi soir, est engorgée de voitures garées avec une admirable anarchie. Nous surprenons le couple Dioubaté-Diallo sortant de la voiture. Il avance vers l’entrée où attendent plusieurs couples. Fatoumata Binta Diallo reconnaît une copine et des jeunes gens. Il y a présentations et échanges de politesses. La foule ne fait que grossir devant la table du billeteur.

47. – Aïssatou Bah se détache du groupe et fait quelques pas en compagnie de Binta pour s’entretenir…

« Mais Binta, tu changes tout d’un coup ! Alors comme ça tu te shapes pour faire des heures supplémentaires avec ton patron ? »

Binta éclate de rire et dit :

« Ma chère, tu m’as toujours conseillé de joindre l’utile à l’agréable. Un patron, c’est utile pour l’avancement ; et un bel homme, c’est agréable comme compagnon ! »

« Tu es une coquine bien futée. Ta as coupé, effacé, nettoyé Mariama chez Zoumana ! » retorque Aïssatou Bah.

« Alors là, je n’ai rien fait de tout cela ! J’ai été élue parce que je n’osais pas le regarder en face. »

Dr Dioubaté se détache du groupe d’hommes après avoir payé les billets d’entrée. Il vient auprès des deux copines, tire Binta par la main.

« Aïssatou, laisse ma cavalière en paix. On est venu pour danser et non pas pour causer ! »

48. – Les deux jeunes femmes pouffent de rire. Les couples pénètrent dans le dancing presque déjà bondé de monde. Sur le podium joue l’orchestre Bembeya-Jazz International. Des couples évoluent sur la large piste de danse. Les tables surchargées s’alignent sous des cocotiers qui portent des guirlandes de lumignons colorés. Dr Dioubaté est interpelé par des experts étrangers, des Blancs, auxquels il présente Binta, sa femme. Enfin, le Directeur du Dancing l’apercevant, vient au couple. Il indique une table sur laquelle il détache l’écriteau « Réservé ». Les deux amoureux s’installent, on leur sert du coca-cola, avec deux soucoupes, l’une d’olive et cornichon, l’autre d’arachide grillée. La musique reprend avec un high-life très rythmé. Un expert invite Binta à danser et engage une valse lente. Dr Dioubaté amusé, pouffe de rire. A la fin du morceau, chahuts du Docteur qui dit à l’expert :

« Vous les Allemands, vous valserez toujours sur toutes les musiques ».

Eclats de rire de la table des experts à celle du Docteur. Et la musique reprend lentissimo sur un boléro langoureux. Binta se lève carrément, tire Zoumana Dioubaté.

« Viens, en dansant je te raconterai ma malheureuse histoire, la tête sur ton cou ».

49. – Sur la piste, Binta blottie dans la poitrine de son amoureux, lui parle à l’oreille. Ils ne font que se balancer, aux rythmes lents du boléro. Les voix mêlées des chanteurs s’amplifient, mais Binta parle, murmure à l’oreille de son cavalier. Le morceau cesse, les deux restent serrés sur la piste. Heureusement l’orchestre attaqua aussitôt une rumba ! Cependant le couple se balance et Binta parle, sursure à l’oreille de Dioubaté qui presque les yeux fermés, envoûté par la musique et la voix de Binta. En descendant de piste, Binta dit à haute voix :

« C’est pourquoi j’avais choisi de me jeter du haut du Rocher du destin ».

« Tu sais qu’un musulman ne doit jamais envisager de se suicider ? Le suicide, c’est la fuite, la démission totale !

« Je voulais fuir, et le suicide c’est la forme la plus courageuse de la fuite, une fuite qui n’en finit jamais plus ».

« Binta, tu sais que tu as des propos poétiques ! Viens que je t’embrasse pour cela !

« Il y a du monde ! »

« Ton Zoum chéri s’en balance. Les amoureux sont toujours seuls, dit-on. Mais ne parle plus du Rocher du destin ! »

50. – Dr Dioubaté embrasse Binta ; de la table des experts éclate une salve d’applaudissements. Le couple aussi les applaudit et s’installe. Une speakerine annonce en spectacle, un numéro de l’Ensemble Instrumental. Durant l’intermède, Binta interminablement parle à l’oreille de son cavalier recueilli.

51. –On retrouve dans la voiture Dr Dioubaté et Binta devant la maison de celle-ci. La jeune femme est visiblement heureuse près de Zoumana. Pour un rien elle éclate de rire.

« Binta, soyons sérieux un instant. J’ai vu ton oncle de Kindia et avec mon ami Maurice Bangoura de la Fédération de Conakry III, nous avons décidé d’aller voir tes parents qui sont d’ailleurs avertis.

Prépare-toi pour le voyage et dresse une liste d’objets que je pourrai éventuellement apporté comme cadeaux »

« D’accord seigneur et maître ! Je te suivrai jusqu’au bout du monde », dit Binta.

Hadja Oumou s’est-elle décidée à nous accompagner ? »

« Mais oui ! Elle ne fait que prier pour que tout se passe bien là-bas »

« Voilà qui est parfait, chérie. Je t’embrasse »…

« Ah ! J’oubliais mes amies Assiatou Bah et Mariama Diakarité viennent-elles aussi »

« Oh ! Toi alors, tu nous encombres de ces fofolles ? »

« Eh oui, fofolles ou pas fofolles, elles sont mes amies. Elles t’adorent bien d’ailleurs. »

« Ah bon ! Ingrat que je suis ! Tu vas te décider à descendre ou je t’enlève pour la nuit. »

« Non, mon pirate chéri ! », dit Binta qui esquive les mains de son fiancé.

Elle descend précipitamment en claquant la portière. Dr Dioubaté allume les phares qui éclairent la porte. Elle ouvre, se tourne pour faire un « baiser soufflé », et disparaît ; la voiture vire et se dissout dans la nuit étoilée.

52. –Au salon du Dr Dioubaté, la pendule marque 9 heures. Fanta, sa petite sœur nettoie les fauteuils, vide les cendriers dans un seau, elle fait le ménage en quelque sorte. Sur la table à manger le service du petit déjeuner est installé.

Une porte s’ouvre, Dr Dioubaté parait en robe de chambre, serviette autour du cou, se peignant.

Bonjour Fanta ! »

« Bonjour körö ! Tu as fait la grasse matinée, il est 9 heures à la pendule ! »

Dr Dioubaté sourit, il a fini de se peigner et se tasse les cheveux à l’aide de sa paume gauche.

« Fanta chérie, ne me gronde pas. Je suis en congé depuis hier après-midi. Une semaine de permission pour me marier !

Voilà, je suis heureux, je fais la grasse matinée et je suis en pleine forme. »

Fanta regarde son frère, fait une moue enfantine, prend son torchon et continue d’astiquer un meuble. Dr Dioubaté s’approche d’elle, arrête son bras, et le doigt sous le menton de la fillette, il la force à le fixer dans les yeux.

« Ma petite femme de sœur ! Tu devrais être contente de l’événement. Tu es la représentante de la famille ici. Tu es mon père, ma mère, toutes les sœurs du village ! »

« C’est justement pourquoi je suis inquiète ! Que vont dire nos parents à Kaaba ? »

« J’espère qu’ils seront contents. J’épouse une très belle jeune fille qui m’aime beaucoup ! »

« Frère. Binta est belle, elle est même très jolie. Mais…

« Mais…Quel mais ? »

« Elle a déjà fait un enfant pour un autre homme. Tu sais que chez nous, nous n’aimons pas cela parce que…

Dr Dioubaté s’écarte de sa petite sœur, lui fait dos en allant à table.

« Parce que, parce que, je sais cela. Nos parents pensent qu’une femme est définitivement marquée par l’homme qui lui aura fait un premier gosse. C’est vrai dans un certain sens. Mais pour le cas de Binta, c’est différent ! Elle s’est laissée séduire, et il y a trois ans qu’elle en pleure de dépit. »

« C’est toi qui m’as dit un jour que la haine attache des fois aussi solidement que l’amour ! Et que de la haine à l’amour il n’y a qu’un pas ! »

Dr Dioubaté à table, se servant du café, fixe gravement sa petite sœur. Il lui sourit, puis prend une gorgée de café.

« Fanta, tu es terrible. Tu as tous les traits de ma mère et tu parles comme elle ! »

Le téléphone sonne, vrille dans un coin près du poste meuble. Fanta décroche.

« Allo ! Allo ! Qui ! De la part de ? Ah ne quittez pas » ! (Puis à son frère). Zoumana, c’est l’hôpital Donka, le service d’urgence ! ».

Dr Dioubaté se lève en bougonnant.

« Il est dit qu’ils ne me laisseront jamais une demi-journée de repos ! (Il prend le récepteur) Allo ! Qui ! Et mon collègue de garde ? Il opère ? C’est très grave ? Bon ma voiture est en révision. Envoie-moi une ambulance. A tout à l’heure ! »

Il raccroche, disparaît par une porte et revient un instant après habillé d’un ensemble bien coupé.

« Fanta, je vais à l’hopital, une urgence ! Continue à faire ma valise, tu sais je voyage au Fouta ».

« Parlons-en de ce voyage ! »

« Eh Fanta, i Toraman ! Laisse faire ce voyage, après nous en parlerons. »

Dr Dioubaté entend un klaxon, il sort vivement tandis que sa sœur, marchant après lui dit :

« Je ne suis pas d’accord ! »

Dr Dioubaté ferme la porte et disparaît et l’on entend une voiture démarrer et le bruit du moteur décroître rapidement. Fanta reste un moment la tête appuyée à la porte, elle pleure…

53. –Dans son salon, au beau milieu du divan, Dr Dioubaté en blouse blanche maculée de sang, coiffé de la toque blanche, est assis, la tête sur ses genoux, les mains serrées sur son crâne. Dans cette attitude, de temps en temps, il soupire bruyamment. Fanta entre et sort sans prêter attention à son frère. Le chirurgien est sorti du bloc opératoire, s’est embarqué aussitôt, sans même songer à enlever sa blouse.

La porte d’entrée s’ouvre, Binta pénètre en coup de vent, riant de bonheur. Elle s’arrete en face de son fiancé, une moue rieuse sur la fgure.

-« zoum, zoumana ! »

Dr Dioubaté lève la tete, regarde Binta puis repose sa tête sur ses genoux gardant la meme attitude, sans répondre à son fiancée. Binta jette précipitamment son sac et le colis qu’elle a en main, elle s’asseoit à côté de Dr Dioubaté sur le divan, lui passe un bras autour de la poitrine. Binta a changé de mine, une inquiétude compréhensible lui étreint le cœur et se lit sur sa figure. Elle secoue Zoumana qui lui ne répond pas. Elle appelle Fanta qui se montre, lui décoche un regard puis s’enretourne à la cuisine en claquant la porte.

54 – Dr Dioubaté, la mine grise, les lèvres pincées, se lève soudain, détache de lui la main de Binta qui tente de le retenir. Il ouvre une porte et la referme sur lui au moment où Binta tente de le suivre. La jeune femme reste debout un moment, puis s’affaisse dans le divan, désemparée…

-« mais qu’est-ce qu’il y a ? pourquoi a-t-il changé ? mais qu’est-ce que j’ait mon Dieu ? »

Binta se tient la tête de la main droite et commence à pleurer.

La porte se rouvre, Dr Dioubaté apparaît dans l’ensemble qu’il portait le matin en allant à l’hôpital. Voyant Binta pleurer, il s’approche vivement d’elle, s’asseoit à ses côtés lui passant la main à la taille.

-« Qu’est-ce qu’il y a Binta ? demande-t-il.

La jeune femme lève vers lui sa figure baignée de larmes.

-« C’est à toi de me dire ce qu’il y a ! Qu’est-ce que je t’ai fait ? »

-« Mais il n’y a rien ma chérie ! Il y a que je t’aime et que tu m’aimes ! »

-« Zoum, mais ça ne va pas chez toi ; j’entre, je t’appelle, tu ne réponds pas, tu restes prostré comme un halluciné. J’ai eu une de ces peurs ! »

Dr Dioubaté essuie les larmes de Binta, lui prends deux bises sonorres sur les deux joues. Il la caresse en lui parlant.

-« Pardonne-moi Binta. J’étais sous le coup d’une intervention de cauchemar. Je t’attendais ce matin lorsqu’on a téléphoné de l’hôpital. Un accident de circulation, douze corps étalés, des orceaux des membres, des corps jeunes écrasés. Après cinq heures d’opération, on a sauvé que deux vies sur douze. Alors, je suis rentré fatigué, déprimé, la tête remplie de ces images atroces.

-« C’est compréhensible. Je te pardonne de m’avoir effayé. »

-« Tu sais que j’ai toujours eu cet été de prostration après chaque échec sur le billard ? Qui, chaque fois qu’il m’arrive de ne pas réussir à ne pas sauver un malade, j’en suis malade ! »

-« Tu es un pauvre petit sentimental ! Attends d’avoir la quarantaine, les souffrances humaines ne te diront plus rien. »

-« Moi je sais que je souffrirai toujours pour mon prochain ! »

« Mon Zoum, tu es un cœur d’or. Mais tu n’as pas encore abordé les préparatifs de notre prochain voyage. »

« Je suis prêt, Fanta a fait ma valise et mes amis n’attendent que nous deux. J’ai souvent médité sur l’attirance que le Rocher du destin exerce sur toi ! »

« Je n’y pense plus maintenant, je hais ce rocher ; je le deteste ; je l’ai en horreur ! »

« Tu sais que les rochers du destin existent effectivement ? On s’y cogne le plus souvent, on se fracasse le cœur en tombant de ce rocher de décéption. Tu es mon rocher du destin et je saute à pieds joints vers le bonheur du mariage. Et tant pis s’il m’arrive de me casser le cou ! »

Binta pouffe de rire et donne une bise à Zoumana.

55. – Au village, sous le grand pavillon au milieu de la concession, Thierno Asmirou, imam du village est assis sur un tapis étalé dans une peau de bœuf. A ses côtés sur la peau, le jeune Oumar, fils de Binta. Tout au tour sur des chaises sont assis Dr Dioubaté entre Maurice Bangoura de la fédération de Conakry II, Abdoulay Bah, membre du comité directeur, Dr Ousmane Diallo, demi-frère de Thierno Asmiou et de Thierno Falilou. Sur des taburets, Hadja Oumou, Binta Aïssatou et Mariama Dakité.

Thierno Asmiou prend la parole : «Soyez les bienvenus chez nous. Vous êtes parmi vos frères et sœurs ici Dr Dioubaté.Binta est ma fille comme elle est la fille de mon frère Dr Ousmane ou de Thierno Falilou. Ma sœur Hadja Oumou m’a dit tous les biens que son gendre Dr Dioubaté a fait pour elle et pour Binta. Je ne le remercie pas, il a fait pour lui-même, pour sa femme, sa belle famille. Moi, je garderai ici auprès de moi Oumare. Il porte le nom de notre père.

Il sera élevé ici au village, dans sa famille. Maintenant vous pouvez aller chez mon frère Thierno Falilou. Qu’il le veuille ou non le mariage sera célébré car vous avez la corde de tous les Diallo du village.

-« Dr Dioubaté, chez nous, ce n’est pas seulement au père d’accorder la main, dit Dr Ousmane Diallo. Ce sont les oncles, les tantes, les frères et sœurs. Vous êtes désormais membre de notre famille. Tout le village vous a adopté ! »

Dr Dioubaté, tête baissée, murmura un « merci ». Le groupe se lève en masse. Les hommes serrent a main à l’imam. Le petit Oumare ne fait aucun geste pour suivre sa mère occupée qu’il est à feuilleter le coran posé devant son grand père.

56. – Entre les cases du village, en cette fin de matinée, Thierno Falilou marche fiévreusement, il s’arrête devant une case au toit de bas.

-« Assetou, Assetou », appelle-t-il. Tu vois, ta fille Binta est venue avec des gens. Au lieu de venir ici, elle est pati chez Asmiou. Je t’interdis de la recvoir !

Si elle entre chez toi, tu iras mourir ailleurs que dans ma concession. Je te répudierai en te maudissant. »

La mère de Binta accroupie une main à terre, tousse, tousse en disant : « Aïwa Thierno ! »

On voit dans ses yeux affolés, l’expression d’une malade à bout de souffle.

-« Je vais au hameau et que l’on n’aille pas me déranger là bas », dit Thierno Falilou en s’en allant.

Il met son sabre au dos, appellent des jeunes gens qui le suivent. Assetou toussant se relève peiniblement !; elle met sa main sur son cœur et fais un faux pas, puis s’écroule de ton son long. Elle pousse un cri. Des femmes sortent, la prennent et l’introduisent dans la case.

57. –Juste en ce moment, débouchent Dr Ousmane Diallo, vétérinaire, Maurice Bangoura de la fédération de Conakry II, Abdoulaye Bah, membre du comité directeur, Dr Dioubaté. A leur visite Hadja Oumou, Binta, Aïssatou, Mariama et une responsable féminine.

-« Qui conduit-on ainsi dans la maison de ma mère ? demande Binta. Elle se dépêche, suivie de ses amies et des hommes dans une demeure bondée des personnes.

58. – Dans la case, Binta écarte les femmes, s’approche de sa mère qui a les yeux fermés de douleur. Binta tâte le pool de sa mère, lui souleve la tête. En ce moment la pauvre vieille ouvre les yeux et voit Binta ; la vieille la rejette en poussant un cri :

-« Sors d’ici, étrangère ! Femme de mauvaise vie ! »

-« C’est moi mère, moi Binta ta fille préférée ! »

Assetou se lève, pousse Binta décontenancée, elle hurle que Binta s’en aille ! Soudain, elle se tient le cœur et retombe sur le lit.Binta se précipite, Dr Dioubaté entre lui aussi, ide Binta à remettre sa mère sur le lit. La vieille se réleve fieuvreusement sur un coude et fait à Binta le geste énergetique de sortir. Elle s’écroule aussitôt sur le dos. Dr Dioubaté tâte le pool, ausculte le cœur. Son regard croise celui de Binta qui comprend et pousse un long hurlement.

Une femme dit en pular : « Binta a tué sa mère ! »

Binta affolée se retourne en hurlant : « Non ! »

59. – Comme une folle, Binta jaillit hors de la maison. Bouscula ses amis, elle prend en sprintant une piste et se dirige vers le bowal arboré, déchirant ses habits aux ronces, courant, poussant des hurlements véhéments. A demi nue, entre les herbes et les fourrés de bowal, elle est l’image crue du desespoir a comble de l’agoisse, elle court, elle file vers le Rocher du destin, poussant des hurlements déséspérés.

60.- Dans la case, saisies de stupeur les femmes poussant des cris, les hommes se retirent tristement. Soudain Dr Dioubaté réagit :

-« Où est Binta ? Où est elle ? »

61.- Il cherche du regad Mariama, Aïssatou et Hadja Oumou. Elles ont disparu. Il sort en courant. Par bonheur, il voit Hadja entre les cases.

-« Vite Docteur ! Allez la réjoindre, barrez lui le chemin. Binta court vers le Rocher du destin. »

Dr Dioubaté démarre en sprintant. Il réjoint et dépasse Mariama et Aïssatou qui lui désignent le doigt en courant, un point fuyant à l’horizon. Dr Dioubaté dédoube d’efforts et on le voit disparaître dans un fourré d’arbustes. Une land-rover conduite par le vétérinaire Ousmane Diallo débouche en cahotant dans le bowal, à vive allure ; elle suit les traces de Binta et du Dr Dioubaté.

63. – Au fond d’un précipice vu du rocher. On découvre Dr Dioubaté agenouillé près de Binta lui tâta le pool ; la jeune femme gémit des douleurs, les yeux fermés, elle a le nez saignant, les bras également. Sa poitrine découverte porte de larges plaies sanguinolentes.

Dr Dioubaté lève la tête pour considérer la hauteur du mur du rocher ; il siffle de frayeur puis il enleve sa chemise, couvre la poitrine de Binta, se saisit d’elle, la soulève et va vers un affaissement de terre d’où elle peut monter pour atteindre la land rover garée. A ses oreilles lui reviennent les paroles qu’il a dite à Binta : « Tu sais que les rochers du destin existent effectivement ? » Tu es mon rocher du destin et je saute à pieds joints vers le bonheur du mariage… »

64.- Dans une grande cour du vilage, au centre d’une assemblée, un cercueil est déposé. Debout près du cercueil, Thierno Falilou qui vient de prononcer l’oraison funèbre de sa femme, conclut en ces termes :

« J’ai fini de retracer ta vie de bonne femme musulmane, fervente, et de mère accomplie. Il me reste à te souhaiter le Paradis auquel tu as droit. Que Dieu et son prophète Mouhamùadou t’accueille dans le séjour des bien-heureux. Amina ! »

65. – Dans la foule, on reconnaît dans un coin, assis les uns près des autres, Dr Ousmane Diallo, le fédéral Maurice Bangoura, Abdoulaye Bah, secrétaire général de la section, Hadja Oumou. Thierno Amadou écoute l’imam Asmiou puis Dr Ousmane Diallo. Le viellard suivi du Farba, marche au centre de la foule, près du cercueil.

-« J’en appelle à tous les musulmans, ceux là qui suivent le droit chemin tracé par le plus saint des prophètes. Seydouna Mouhammed (que la grâce et la paix soit sur son saint nom) dénute Thierno Amadou. Farba ! Etant le doyen des karamokos du village et au nom de P.R.L., de la Section représentée ici par le Secrétaire général de la fédération, parce qu’il y a ici un membre du bureau fédéral de Conakry. Je salue ces illustres responsables en un moment penible. Nous avons perdu une de nos vaillantes filles, sœur et mère ! Mais cela ne nous empêche pas de souhaiter la bienvenue à nos fils, notre fils qui s’est confié, au peuple de Guinée, le Docteur Zoumana Dioubaté. Il vient du Mali. Il est ici chez lui, surtout dans ce village où il a choisit une fille des plus méritantes. Thierno Falilou, ce n’est pas Fatoumata Binta qui a tué sa mère. Néné Assetou est morte parce qu’elle te craignait plus que tout au monde.

Tu l’as menacé, effrayé à chaque fois, en agitant devant elle, l’ignominie de la répudiation et de la malédiction.

Thierno Falilou, on t’a vu grandir dans ce village, personne ne peut dire qu’il n’a pas commis d’erreur d’enfance. C’est pourquoin ton pardon sera un acte de foi en Dieu. Pardonne à Binta, et laisse la se marier en paix.

66. – A ces mots, Thierno Falilou se lève brusquement comme s’il était piqué par un serpent. Il pointe son index, fébrile vers l’orateur et avance vers le cercueil pour parler, puis se ravise et se reçoit en baissant la tête. Le fait d’être interpellé l’agace et l’égare.

Il revoit jeune, marchant dans le bowal, le sabre lui battant le flanc gauche. Au détour d’une sente apparaît une grande femme noir qui l’appelle et qui vient à lui rapidement.

-« Thierno Falilou ! Thierno Falilou ! Attends-moi, j’ai à te parler crie la femme noire.

Thierno Falilou s’arrête sous un arbre, les deux bras appuyés sur son sabre posé sur l’épaule. Il semble très contrarier.

-« Thierno Falilou, tu es découvert, dit la femme. Ta réputation sera mauvaise dans le village. Tu as été mon amant, moi la femme du griot de ton père. Non content de cela, tu as séduit ma propre fille qui est maintenant en grossesse ! »

Thierno Falilou pointe de sa gauche son asbre sur la femme.

-« C’est faux tout cela, ta fille ment, vous les gens de caste, vous n’êtes que d’ignobles menteurs ! »

-« Tu oses nier ? Tous les Diallo de ta tribu le sauront. Demain je passerai en hurlant ton nom entre les cases du village. Je t’accuserai dans la concession de ton père, à la mosquée et j’irai jusque sous le pavillon du chef de village. Je le jure ! »

La femme tourne le dos et fait mine de partir. Thierno Falilou avance, lui appuie le sabre sur l’épaule et la fais se retourner.

-« Tu as raison ! Ne faites pas ce que tu dis. Je te donne cinq bœufs, si tu réussis à ne pas ébruiter le scandale ! »

« Ce n’est pas seulement mon silence ue tu dois acheter, il faut payer aussi le grand pêché qui consiste à faire succesivement de tes maitresses la mère et la fille. Je me tairai et tout sera oublié si tu promets sur le saint coran de me donner septs bœufs et cela très discrètement. »

« J’accepte et je jure sur l coran saint qu’avant deux jours, ton enclos comptera septs bœufs de plus. Maintenant va-t-en ! »

Thierno Falilou regarde la femme partir au loin, puis entre les lèvres, il dit :

« Il faut que je m’engage dans l’armée des blancs pour fuir le village. Cette garce me tient ! Elle ne se taira pas et tous les bœufs de ma mère vont y passer. »

Thierno Falilou est tiré du songe par la voix de Thierno Amadou qui poursuit son intervention près du cercuil, sur la place publique du village. Thierno Falilou regarde le corps de sa femme dans le linceuil blanc, au loin de ses yeux portent vers la délégation venue lui demander la min de Binta.

Les propos de vieux Thierno Amoudou résonnent à ses oreilles ; il branle maintenant de la tête en signe d’approbation ; ses doigts nerveux s’agitent et massent le sabre qu’il a placé en travers de ses deux genoux. On sent qu’il est venu en une saine compréhension de la situation. Il fixe attentivement le vieux qui parle au nom du village, plus détendu, le cœur étreint d’une émotion indicible.

-« A la délégation venue accompagnée le Dr Dioubaté, poursuit Thierno Amadou, au nom de la famille de feu Thierno Oumare, nous disons que la vie sort de la mort et c’est la vie qui s’accomplie dans la mort. En cet instant de deuil, tout le village réuni accorde la main de Fatoumata Binta au Dr Zoumana Dioubaté. Tout le villge bénit cette union.

Pour terminer, nous allons prier pour la morte et la conduire à son dernier demeure. Si j’ai blessé quelqu’un, qu’il me pardonne. J’ai dit ! »

67. – La foule se lève et s’aligne derrière l’imam Thierno Asmiou. Au premier, derrière son demi-frère, se tient Thierno Falilou, les larmes aux yeux. De dos, cette foule est impressionnante de blancheur immaculée.

68. – Dans le vaste et long hall de l’hôpital Donka, Binta bien baignée et en tenue « lépi » bien coupée, marche soutenue, entre Mariama et Aïssatou, toutes deux en blouses blanches d’infirmière. Binta s’efforce à marcher droit en écoutant les plaisanterries de Mariama. A la hauteur d’une porte qui s’ouvre. Le groupe est surpris de voir surgir un expert blanc, le même qui avait dansé avec Binta à la paillote. Il lui présente un bouquet de fleur en s’inclinant et claquant des talons.

-« Madame Dioubaté, permettez-moi de vous offrir cet petit bouquet de fleur pour formuler les vœux de prompt rétablissement. »

-« Merci Docteur, c’est très gentil à vous! »